asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 

GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE IXX  
 
Quand on s'est mépris, il faut réparer la faute et que nulle considération en empêche, pas même la bonté.  
Louis XIV de France.  

 A la fin du mois de mai, dans les geôles du fort de la Roche à Basse-Terre, sur l'île de la Tortue.

 L obscurité fut un instant trouée par un léger rayon de lumière qui passa sous la porte du “Purgatoire”.
On entendit une clé tourner dans une serrure et ce nouveau bruit réveilla les râles des occupants; alors que deux hommes entraient dans la sinistre geôle. Rigoureusement identique au 
cérémonial des prisons de toutes nationalités, le garde-chiourme, porteur d'une lanterne et d'un fort gourdin, accompagnait un sbire qui amenait la pitance aux prisonniers.
Le respecté capitaine Samuel George Somerset, commandant du magnifique et redouté «Asturias», s'était réveillé la tête endolorie sur la paille pourrie d'un cachot de la citadelle du gouverneur Le Vasseur. Avant même d'ouvrir les yeux -ce qui ne servait à rien dans le noir complet de la cellule- son corps entier fut conquis par la vermine qui grouillait sur la paillasse où on l'avait jeté. Elle avait pris possession du nouveau prisonnier en investissant le moindre pli de son habit de fête, s'insinuant sous ses dentelles jusqu’à atteindre sa peau salée de rouquin. A peine sorti de son évanouissement, Somerset remua pour éloigner les rats et toutes sortes de punaises avides qui venaient sucer, dépecer, décharner les pauvres loques qui croupissaient dans cette prison.
Une fois assis dans le noir, ses doigts suivirent les maillons d'une chaîne forgée, depuis un bracelet de fer à sa cheville jusqu'à un anneau scellé au mur. Alors que dans son dos, une autre mais plus courte, reliait son pied à un collier qui enserrait son cou.

Somerset connaissait bien cet attirail. Il était réservé aux esclaves, auxquels il interdisait de courir, et cette entrave était encore communément utilisée sur les bateaux négriers venant d'Afrique.
Comble de grossièreté et d'indécence … Ses hôtes lui ont retiré ses bottes et son ceinturon comme s’il était le dernier des manants!
Dans la nuit affreusement inconfortable de son emprisonnement, il avait maudit la traîtrise du gouverneur, maudit sa confiance dans ces pirates français et, surtout, s’était maudit lui-même de l'extrême naïveté de son propre comportement.
Lui, d'ordinaire si méfiant, si suspicieux en toutes choses... Il s'en voulait d'être tombé dans ce piège grossier, ce traquenard enfantin que les flatteries à son orgueil et les lumières de la fête ont escamoté.
Dans l'obscurité de son cachot, l’Anglais occupa sa première journée à abominer tous les saints du paradis, à hurler sa haine à la face du monde, au seul détriment des autres malheureux prisonniers qu'il devinait dans cette geôle du fort. Une seconde nuit, longue et brûlante, sans qu’il ingurgite la moindre goutte d'eau, lui fit reprendre son calme et ses esprits. 
Il avait les mains libres, toutefois il ne pouvait s'éloigner de son attache que d'une ou deux coudées; à peine de quoi s'allonger en chien de fusil avec la jambe relevée. Son énergie et sa force, décuplées par la rage, n'arrivèrent qu’à le meurtrir, sans entamer d’une once la goupille solide de l'anneau.

La porte ouverte et la lanterne des gardiens inondèrent de lumière ses yeux éblouis. Cette clarté lui permit d’entrevoir le reste du cachot voûté et d’appréhender l'horreur véritable qui l’entourait : l'alignement des cages était bien la réalité! 
D’où il était, il voyait les épais barreaux aux crocs aigus qui estropiaient les chairs des pauvres hères maintenus enfermés. Un frisson de dégoût secoua sa carcasse, pourtant habituée à des visions effrayantes.

Une dizaine de malheureux pourrissaient dans cet enfer, immobiles et muets pour la plupart. Sauf un ou deux, qu'il avait entendu geindre, puis hurler à la mort comme des loups. Seuls leurs yeux de fous luisaient dans la pénombre; énormes dans leurs visages émaciés envahis de barbe.
Les reliefs de leurs corps s'approchaient de l'état des cadavres où saillaient les côtes, les jambes décharnées aux genoux déformés par les positions inconfortables. Pour ce qu'il put en deviner, les loques infectes de leurs habits témoignaient de leur qualité de gentilshommes ou de grands capitaines. Pour certains, un feutre miteux encore emplumé était accroché à l’une des épines des cages, en ultime témoignage du fringant aspect de ces malheureux à leur plus faste époque.

Les deux gardiens s'approchèrent des prisonniers encagés; tout en restant hors d'atteinte de leurs bras décharnés qui griffaient l'air de leurs ongles démesurément longs. Le gourdin du garde-chiourme prêt à repousser toute envie de crocheter, qui occupait l'esprit de ces fous en permanence. L'autre gardien transvasait, d’une louche grossière, le contenu d’un seau de soupe maigre dans les écuelles tendues à travers les cages. Somerset s’émeut de voir leurs doigts avides agripper la demi-calebasse et ramener le pauvre brouet vers leurs bouches édentées sans en perdre une parcelle. Il maudit les gardiens lorsqu’ils quittèrent le cachot : ils l’ont ignoré, lui refusant la moindre goutte d’eau, le replongeant à jeun dans l'angoisse des ténèbres.

Le corsaire connait trop bien le processus de sa torture; en d'autres temps il a contribué, lui aussi, à le raffiner. Il consistait à attendre que la hargne se change en supplique, que la soif -plus que la faim d'ailleurs-, tenaille et assèche les viscères, amenant, au bout de quelques jours, le réfractaire le plus arrogant à manger dans la main de son bourreau et à boire son urine...
Demain, dans deux jours au plus, ce sera son tour; lorsque la déchéance inéluctable du corps desséché surpassera sa force de caractère.

Il lui faut tenir, être fort et digne jusqu'à ce que cette crapule de Le Vasseur le sorte de là pour l'interroger... Il ne peut pas ne pas s’intéresser à lui... Et jusque là, Somerset devra faire bonne figure et être en mesure de négocier, car il disposait d’arguments que les pirates d’ici appréciaient par dessus tout : son or!
Il ne s'égarera pas, restera lucide, se jurant que rien ne déviera son esprit vers la folie qui emplissait l'univers de ses malheureux voisins.
Aussi, il se raccrocha à des supputassions… Celles où il venait à espérer que ses hommes -ne le voyant pas revenir sur l'Asturias- voleraient à son secours, investiraient le fort, le délivrant de ses chaînes avec panache...

Hélas, il savait qu'il se berçait de douces illusions... Seul son regretté second Jonathan Smith aurait pu échafauder un plan semblable mais pas les autres!
Cette vermine -qui lui tenait lieu d'équipage- devait déjà se vautrer dans la débauche et s’ébattre dans le stupre de tous les bordels de Basse-Terre. 
Son absence, trop longue et sans consigne, puis sa disparition totale de la scène de la Tortue ont, sans doute, fait se relâcher la discipline, s’effriter le liant qui maintenait sa troupe cohérente… 
Sans dire que ses quartiers-maîtres et tous leurs matelots avaient dû, au préalable, piller son navire... 
Il ne pouvait s'en prendre qu'à lui, n'avait-il pas déclaré “déserteur” tout absent à la comptée du lendemain ?... Et, lui-même n'était pas réapparu à bord depuis deux, peut-être trois jours! Donc, rien à attendre de ces gredins qui formaient sa mauvaise armée et de dépit, il cracha sur eux.

Soudain, tout près de lui, un prisonnier se mit à brailler. Le malheureux frappait, de son front, contre les barreaux de sa cage à s'en faire exploser la tête. Puis, aussi soudainement, il se calma et se tut... Peut-être s’était-il donné la mort? Peut-être avait-t-il réussi, enfin, à se fracasser tout seul le crâne, mettant un terme à son interminable supplice.
L'obscurité étouffante du cachot, le manque d’eau et l’horrible puanteur commençait à faire délirer Somerset. Son cerveau tourmenté s’abominait de visions terribles.

Il voyait ses innocentes colombes servir de litière à la canaille de la Tortue, subir les affres d’une orgie dantesque où leur sang, mélangé au rhum et à la semence vénéneuse des fripouilles, coulait à bouillon de leurs ventres écartelés.
De rage, l’Anglais s'acharna sur l'anneau fixé à la muraille; sans autre résultat que de mettre ses ongles en sang. Seule consolation, ses pieds nus réduisirent en bouillie infecte, des régiments de cloportes qui couraient en tous sens sur les dalles gluantes de la prison.
La nuit, puis une nouvelle journée s'écoulèrent avant que les gardiens ne reviennent avec leur soupe.
La hargne de Somerset était tombée, érodée par la fatigue et le sommeil. Aussi, il dormait profondément lorsque les soudards ouvrirent largement la porte et accrochèrent leurs torches aux anneaux des murs, éclairant à giorno le cul de basse fosse.
Le bruit des marteaux sur les ferrailles alentours le réveilla, alors que ses yeux découvraient un spectacle saisissant... 
On ouvrait les cages de ses voisins!

Effectivement, soucieux de rallier le bon Dieu à son bord le nouveau gouverneur Thiebault avait ordonné -en action de grâce pour la fête de la Saint-Juste- la destruction des cages et l'élargissement de leurs prisonniers. Aussi, le jour dit, les serruriers s'escrimèrent à chasser les clavettes, à fendre les gonds rouillés, à rogner les fermetures, afin d'extraire les malheureux des épines de fer qui torturaient leurs chairs depuis si longtemps.
Un grand sourire de bonheur éclaira la face écarlate de l’Anglais. Il interpella gaillardement les forgerons qui écartaient -à la seule force de leurs bras puissants- des barreaux formidables. A la cantonade, il jura d'offrir une confortable bourse de doublons à celui qui lui retirera ses chaînes!... Mais, curieusement, personne ne s’intéressa à son cas.


En priorité, les forgerons s'occupaient de démonter les effrayantes cellules qu'ils avaient d'ailleurs, pour la plupart, fabriquées et installées eux-mêmes quelques années auparavant. Somerset prit son mal en patience; bien qu’il ne compris pas l'urgence de sauver des loques, bien incapables de se tenir debout et qui devenaient, déjà, des fardeaux inutiles pour la société flibustière.
Les premières goupilles sautèrent et les barres perforées libérèrent le haut des barreaux aux crocs acérés. Alors, en les écartant, on put s'approcher des prisonniers hagards. Beaucoup se masquaient les yeux, éblouis de la lumière violente qu'ils avaient oubliée depuis des années. Tous souffraient de plaies horribles infestées de vermine. Leurs cheveux longs tombaient sur les restes des cols de leurs habits, mangés par les rats et toutes les bestioles immondes qui vivaient dans ces caves de leurs déchets. Dans un cri affreux, le premier supplicié fut redressé de force et on l’érigea sur ses jambes frêles et déformées. Alors, il s'effondra, comme un mort, dès que les ferrailleurs le lâchèrent pour reprendre leur ouvrage!

A quelques distances, Somerset s’impatientait. Il enrageait de voir le temps conséquent que nécessitait chacune des désincarcérations…
Il secoua ses entraves, tout courbé par la courte chaîne tendue entre son collier et sa cheville.
N'y tenant plus, il exigea qu'on lui donne un marteau et un ciseau ; car d'un seul coup bien placé sur la goupille du bracelet de son pied, il savait pouvoir se libérer seul... Il insiste, vitupère, fulmine... Sans résultat!
Les ouvriers -qui parlent entre eux le français- ignorent totalement cet Anglais furieux qui s'agite dans son coin.
Un chirurgien -homme respecté dans la confrérie de la Côte- arriva avec sa trousse pour une terrible urgence ...

Animée de la volonté généreuse d'extraire promptement ces malheureux de leurs griffes d'acier, une tringle plus aiguë -manœuvrée avec rudesse et sans précaution- venait de perforer la peau cireuse d'un des prisonniers. L'on s'étonna de trouver encore du sang dans ce corps diaphane dont les os blancs saillaient, dénués de muscles. Les forgerons maintiennent au sol le blessé qui se débat en hurlant, alors que le barbier-chirurgien, appelé à la “rescousse”, refermait à grands points la poitrine écorchée.
Recousu, il fut emporté bien mal en point, vociférant comme un fou qu'il était d'ailleurs devenu.

Un contremaître français, qui avait probablement reconnu dans ce rouquin le terrible “Capitaine Boucher” fit un geste charitable envers  Somerset et vint lui donner à boire de sa propre réserve. Portée à la mode des bergers, l’outre contenait de l'eau coupée de rhum. Liquide qui coula dans sa gorge aride en un torrent de feu puis en une source fraîche qui fit promettre par l'Anglais :

«Si je m'en sort, Français, je ferai de toi un homme riche!»

Ravigoté et ravi, le prisonnier tend sa cheville enchaînée à l’aimable forgeron afin qu'il s'exécute. Hélas, rien ne se passe!
A la complète stupéfaction du capitaine pirate, l'homme baragouina que personne n'avait reçu d'ordre le concernant et, lui tournant le dos, il regagna le reste des ouvriers qui ramassaient leurs outils car la toute dernière cage était, à présent, démantelée.
A l'adresse des serruriers, qui quittaient le cachot, le forban s'égosilla une dernière fois…


«Faites savoir au gouverneur Le Vasseur que Samuel Georges Somerset est là!
Dites-lui bien que je suis celui qui a sauvé le fort des Espagnols!»

Se retournant dans l'embrasure de la porte de la cellule, le Français compatissant, lui annonça que Le Vasseur était mort...
Et que c'était tant mieux! Qu'à présent, il tenait ses ordres du nouveau gouverneur, son Excellence Monsieur Thiebault, un bon Havrais comme lui!

La nouvelle époustoufla Somerset et manqua de le culbuter… Il tomba sur son séant dans la paille gluante, son pied enchaîné ridiculement relevé par le petit nombre de maillons qui le reliaient au cerceau de fer de son cou.

Puis, la lourde porte se referma sur le prisonnier qui fulminait de rage en se retrouvant seul… A peu près au même point qu'en ce début de journée. Seule humanité de la part de ses hôtes : on lui avait laissé, fichée dans le mur, une torche qui fumait horriblement.



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