asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 

GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE XI  


Citadelle Santa-Cruz de Toledo, colonie Santa-Esperanza d'Inarégua, au milieu du mois de mai 1652.

 E n quatre jours seulement, les notables espagnols se sont rétablis de leurs commotions.
Ils ont repris leurs esprits et retrouvé l’arrogance hautaine et dédaigneuse propre à leur rang. A peine installés dans la vieille citadelle, ils ont goûtés, bien malgré eux, à l’âpreté spartiate des logements et, depuis, n'ont de cesse d’exiger du gouverneur la réquisition d’une voiture pour les conduire à la ville nouvelle.
Splendides et délurées, les sœurs jumelles couraient sur les remparts. Elles échauffaient de leurs seules présences -et sans réelles mauvaises pensées- les supplétifs indigènes et les soldats éberlués. Cela occasionna une agitation peu ordinaire dans les casernements et le major dut calmer les ardeurs entreprenantes et les instincts sauvages de ses gens.
On se rendit compte que l'urgence était de trouver un carrosse confortable pour embarquer tout ce beau monde vers un horizon plus serein et surtout plus conforme aux habitudes de luxe des illustres rescapés. Aussi, don Alezandro fit quérir l'attelage à la ville neuve par une escouade qui était partie ce matin même.
Il annonça la nouvelle au plus haut dignitaire, c’est à dire au vieux comte de Talavera, qui aussitôt, ordonna un festin en l'honneur de son prochain départ et bien entendu, en remerciement de l'heureux dénouement de son aventure.

Pour ce faire -ces brigands d’Anglais l’ayant totalement dévalisé- l’illustre voyageur puisa allégrement dans la cassette du gouverneur. Pour les frais de bouche de l'immédiat et pour un viatique, qu'il estima devoir être fastueux, à la juste mesure de sa grandeur. Soucieux de ses comptes -qu’on épluchait par ailleurs avec rigueur- don Alezandro fit établir un reçu, libellé en bonne forme par les services de l'inspecteur général. Quittance que le dignitaire -outré de cette défiance à son égard- se résigna à signer avec une extrême mauvaise grâce.
Sans attendre, le vieux Castillan fixa le banquet en question pour le soir même, espérant bien que l'aventure allait se terminer dès le lendemain, jour béni qui verrait, enfin, son départ de ce vulgaire fortin.

Loin des circonvolutions agitées des notables, Manuel était à la fenêtre de son appartement et regardait la rade. Il fixait particulièrement l'endroit où il savait que l'attendait son trésor. Celui-ci dormait sous le miroir de l'océan par quelques brasses de fond, au bout de la corde reliée au flotteur que formait, entre deux eaux, la bonbonne vide d’aguardiente.
Mais le Sévillan était soucieux… Il craignait à tout instant, qu'un pêcheur indien, bienheureux innocent, ramasse une pêche miraculeuse dans ses filets!
Il suffisait que le cruchon soit cassé ou simplement décroché, pour perdre définitivement les sacs de la Compania Real de Lima dans la forêt d'algues épaisses qui assombrissait le fond de la rade.

On frappa discrètement à la porte.

Il s'enquiert de l'identité de son visiteur qui s'avéra être le Français :
Le chirurgien rescapé de l'Asturias.
Il le fit entrer, surpris de voir le pirate repenti venir le voir.
 
«Excellence, Monsieur l'inspecteur, pardonnez ma hardiesse mais je suis porteur d'un message!»

«Un message, dis-tu? Et de qui donc, qui ne puisse me l'apporter directement?»

«Excellence, je peux vous dire qu'il provient de jeunes personnes qui espèrent vous plaire, mais...»

«Poursuit donc, de qui vient ce pli?...
Si cela est une lettre, donne-la sans attendre et si c'est un message, baille m'en le contenu, je t'écoute! »

«Monseigneur, c'est que ces choses sont difficiles à dire à un important personnage tel que vous!...»

«Allez, coquin de Francès! Cela suffit, parle, je t'en conjure!»

«Avant toute chose, je dois vous apprendre que je me suis attaché aux soins de vos nobles compatriotes, durant toute leur détention à bord de l'Asturias... Et, particulièrement, en étant dévoué au service des demoiselles Inès et Mélissa!»

«Et, alors?»

«Alors, Señor inspecteur, ce sont ces délicates personnes qui m'envoient vous délivrer leur message...
Je dirais, leur message d'amour!»

 
Surpris, Manuel s'accrocha au dossier du fauteuil.

«Tu dis porter un message d'amour!  Que t'ont-elles raconté comme fadaises qui puissent te faire croire à cela?»

«Monseigneur, je suis français et cela me prédispose à entendre les mots doux, à comprendre les soupirs, à déceler l'amour dans le moindre regard. Et là, depuis qu'elles vous ont vu, je peux vous assurer qu'elles ne vibrent que pour vous!»

 
Des propos d’amour de si jeunes comtesses, colportés par la bouche d’un si vulgaire ambassadeur dépassaient l'entendement de Lanzada qui refusa d'en croire la moindre parcelle.
 
«Allons! Francés hablador, elles ne sont que des fillettes, je pourrais être leur père... Tu me contes des sornettes ridicules!...»

«Excellence, laissez-moi vous répéter leurs propres paroles, vous sentirez tout le miel qu'elles fabriquent pour vous dans leur sein blanc!»

 
Le français s’impatiente, il a hâte de délivrer le précieux message que les jeunes filles l'ont chargé de porter au haut fonctionnaire.

«Monseigneur! Elles vous aiment et voudraient vous le dire avant de partir à jamais...
Pour cela, elles vous attendront sur la terrasse du fort au crépuscule, peu avant le banquet.
Acceptez... Dites-moi que vous viendrez que je leur rende l'espoir qu'elles ont de vous voir, de vous parler...
Permettez-moi de courir leur porter votre consentement?»

Manuel ne répondit pas… Il était totalement éberlué!
La glace polie du bureau du gouverneur lui renvoya son image émaciée, envahie d'une barbe sombre qui mangeait sa figure pâle que le hâle des Antilles n'avait pas encore eu le temps d'assombrir.
Sur le col douteux de sa chemise auréolée de transpiration, s’étalait sa chevelure qu’aucun ruban n’ordonnait. Depuis son arrivée de ce côté-ci de l’océan, hors l’intervention du criado, il avait négligé sa personne et son élégance citadine s’était assurément bien dégradée.
Comment sa mine et sa tenue qu'il trouvait peu ragoûtantes, pouvaient-elles intéresser de jeunes comtesses d’aussi haute naissance ? 
A quelle lubie soudaine s’adonnaient ces jumelles? Elles qui déclaraient leur puérile impétuosité par le biais de ce rustaud de barbier… 
Même si l’homme, point si niais que ça, déclamait leur passion avec des mots choisis!
Bien que son esprit exige qu'il refuse cette ridicule invitation, "une sottise d’écervelées qu’échauffait le soleil trop ardent des tropiques", Manuel allait se laisser tenter car cette proposition bizarre qui l’émoustillait et flattait, en son for intérieur, son bas orgueil d’andalou.

Soudain, il trouva sous sa main, son menton bien broussailleux.

«Si nous devons rencontrer tes belles, nous devons être rasé de frais!
Tu es bien barbier aussi, je crois, Francés?»

Carqueiranne battit des mains de joie et demanda à s'absenter pour quérir ses instruments et porter la bonne nouvelle à ses nobles protégées. Les aventures incroyables survenues lors de ces premiers jours n'avaient pas permis qu'il s'occupa de lui et s'il avait été avec son cher Sylvio, celui-ci l'aurait déjà entraîné aux meilleurs bains-maures de Séville. Décidément, Manuel pensait très souvent à lui.
Qu'aurait-il fait dans cette situation, lui, Sylvio Manrique da Silva, noble sybarite si entreprenant, si conquérant avec le beau sexe? D'ici, il l'entendait rire de son hésitation; s’esclaffer de la gaucherie qu'il avait toujours eue avec les femmes; fussent-elles des courtisanes grassement dédommagées pour leurs vénales tendresses. Et voilà que tout soudainement dans cette citadelle perdue au fin-fond du monde, des donzelles le regardaient!
Il y a quelques jours déjà, il avait rougi sous les regards appuyés de l’esclave du gouverneur et aujourd'hui, le voici tout vibrant aux appels des jumelles...Ces filles et petites-filles de Grands d'Espagne!

Le barbier gratta à la porte. Il revenait avec ses instruments et avait négocié, par le biais de quelque subterfuge, le plat à barbe argenté de Fernando, le criado de son Excellence.
Manuel s'assit sur un petit fauteuil en cuir, siège quelque peu défoncé qui remplaçait celui d'une bien meilleure facture, rendu de bonne grâce à don Alezandro. Le chirurgien-barbier et arracheur de dents à ses heures, ouvrit sa grande trousse noircie du sang de ses patients. D'un des passants du fourreau de cuir, il dégagea une longue lame effilée qui, vraisemblablement, servait à l'ablation des chairs déchiquetées par la mitraille. Puis, il retira sa ceinture tannée, en fit une boucle après l’un des accoudoirs du fauteuil et d’un geste ample, se mit à aiguiser son rasoir.
Une fois un drap installé sur le plastron de Manuel, le barbier prépara son nécessaire à barbe, usant de l'eau du broc en faïence et battant le savon jusqu’à en obtenir une mousse onctueuse qu'il appliqua méticuleusement sur le visage du Sévillan. Le Français tenait sa lame entre le pouce, l'index et l'auriculaire, en un geste gracieux d'une grande précision. De la pointe du doigt il releva le menton barbu et entama le rasage du cou. Il passa et repassa sur la saillie de la jugulaire, contourna la glotte, retrouvant la trace de la barbe ancienne cachée sous la toison débridée.

Cette gorge offerte d'Espagnol n'allait-elle pas tenter le rasoir de ce coquin de Français? N'étions-nous pas en guerre avec eux en ce moment, quelque part là-bas dans le Roussillon ou sur l’une ou l’autre des interminables frontières qui séparaient les deux royaumes?

Les raisons de se quereller étaient nombreuses, depuis que ce nouveau roi Louis de France prenait de l'âge, de l'assurance et de l'importance sur le vieux continent. Ici, les nouvelles des signatures des traités de paix arrivaient avec tellement de retard, que bon nombre de combats se poursuivaient d'une trêve à l'autre, en perpétuelles et sanglantes batailles qui continueront à causer d’innombrables victimes, bien longtemps après l'arrêt des hostilités entre les Princes versatiles qui gouvernent.
Sur toutes les mers du globe et particulièrement dans les eaux des Caraïbes, l'incertitude du temps servait les intérêts des corsaires qui détenaient bien souvent en premier les plus récentes informations sur la guerre ou la paix. Mais, chacun se gardait bien d’en faire état pour terminer sa campagne de pillage engagée, sous peine de rentrer bredouille au port.


En l’instant, dans la plus belle pièce de la citadelle d’Inarégua, don Manuel prêtait sa gorge à cette incertitude. Néanmoins, il se rassura en pensant qu'un homme qui vient vous parler d'amour ne va pas vous trancher le cou, alors qu'il vous prépare pour un rendez-vous galant!

«Francès, raconte-moi un peu qui sont ces admiratrices que je dois complimenter ce soir!»

«Excellence, ce sont deux belles tourterelles! Leur illustre nom le prouve avec poésie... 
Ce sont les demoiselles Hermosa Campanilla i Palomas! 
D'après leur duègne, elles sont d'une vieille noblesse d'Aragon, d’une de vos provinces du Nord, de Saragosse, je crois...
Elles descendraient de la famille de Ferdinand de Catalogna, reconnue de haute noblesse depuis plus de deux siècles!»

L’homme s’interrompit; il s'excusa de devoir reprendre de l’air aussi souvent car une mauvaise phtisie, mal soignée, l'essoufflait très vite.
 
«Elles ont quitté le couvent où elles étaient cloîtrées depuis la mort de leurs parents, à la demande de leur oncle qui possède une plantation dans l'île de Cuba. Cet oncle, très âgé et sans descendance, les réclame à son dernier chevet... Je ne sais quel est son nom exactement, ni où se trouve son immense domaine!»

Il prit une nouvelle inspiration qui fit ronfler sa poitrine creuse.
 
«Dame, ces petiotes n'ont pas connu la vie...
Enfermées, dès leur plus jeune âge, dans une éducation religieuse très sévère, le carrosse de leur tuteur les a prises au couvent pour les déposer au pied du bateau qui les a amenées dans ces îles pourries. Elles n'ont rien vu des beautés du vaste Monde...
Elles ont trempé immédiatement dans le sang des pillages du Capitaine Boucher et de toutes ses misères!»

 
Il inspira une nouvelle fois avec bruit.

«Heureusement, qu'elles ont un cœur immense!
La joie de vivre de leur jeunesse effacera les affreuses choses qu'elles ont vues durant le mauvais mois de captivité à bord de l'Asturias…! 
Ce n'était point beau, Monseigneur, que de sang et de sacrifices inutiles, que de chairs brûlées et déchiquetées tout au long de ce voyage...
Que de martyrs pour quelques ducats, sans parler d’un ventre fendu pour  récupérer trois malheureuses pièces d'or avalées...
La piraterie n'est point belle et je suis fort aise d'en être sorti grâce à vous...
Pour cela, je dois vous remercier grandement!»

 
Ce diable de Français, même s'il écorchait sa langue, savait retenir l’attention de Manuel par la belle tournure et l’humanité de ses propos.
 
«Parle-moi encore de ces jeunes personnes, que font-elles? A quoi jouent-elles?
Aide-moi à les connaître un peu, je ne sais quoi leur raconter!»

Le barbier termina le rasage du visage et décrochant le miroir, montra son travail à son nouveau client. Devant son air satisfait, il lui proposa d'arranger sa coiffure et sans attendre, humecta ses cheveux.
 
«Barbier, quel est ton nom? Depuis tout à l'heure, je cherche à m'en souvenir mais, je crois, ne l'avoir jamais entendu!»

«Je me nomme Louis-Antoine Carqueiranne, Señor et je suis originaire de Provence...
D'un rude et beau pays qui doit ressembler à l'Andalousie, bien sec avec des oliviers partout !...
Vos compatriotes m'appellent Tonio ou Luis-Antonio, il en sera suivant votre bon plaisir.
On me nomme “Argolla”, aussi, car il m'arrive de serrer très fort des bras et des jambes entre des planches pour réduire des fractures!
Mais, Señor, si cela ne vous est pas trop dur à prononcer, j'aimerai autant que vous m'appeliez simplement, Louis-Antoine!»

 
Peignant les cheveux en arrière, il ajouta :

«J'aurais beaucoup de plaisirs à vous servir, Monseigneur, si vous acceptiez de me garder auprès de vous.
Si je franchis la poterne le gibet me pendra au premier tournant et sa corde, pour sûr, guérira définitivement ma phtisie!»

 
Habitué, à Séville, à être sollicité à longueur de journée par une meute obséquieuse de quémandeurs tenaces, Manuel lui demanda ce que son service pouvait lui apporter, en dehors des messages d'amour et d’une taille de barbe quotidienne.
 
«Monseigneur, si vous me gardez auprès de vous, je serai votre fidèle  serviteur…
Mais pas de cette valetaille voleuse qui entoure vos illustres dignitaires...
Je serai votre ombre et surtout le bâton qui vous devancera pour chasser la vermine qui pullule ici.
Je vous dévoilerai les secrets de la flibuste, ses mystères et ses règles, ses repaires et ses cachettes...
Je vous apprendrai à reconnaître le bon fruit du mauvais, la bonne plante du poison, les écorces qui décuplent l'amour et celles qui détruisent la volonté!
Lors de mes voyages, Señor Inspecteur, j'ai appris quelques minuscules bribes des médecines secrètes des nègres d'Afrique... Quelques infimes parcelles de celle terrifiante des indiens Caraïbes et ramassé des miettes de la science immense des anciens Incas, avant qu'ils ne meurent jusqu'au dernier, détruits par la vérole de vos conquistadores!
Cette médiocre connaissance m'a sauvé la vie et aussi, celle de quelques-uns de mes frères humains... 
Aussi, j'implore aujourd'hui, la grâce de votre haute protection!»

«Nous verrons ! Sait-il lire, au moins, ce Monsieur Luis-Antoine?»

«Lire, écrire et compter, tout cela pour vous servir, Señor!
Et vous m’entendez, ici, parler en Provençal... Qui est, on le dit, bien proche de votre Catalan.
A mes heures, je tâte un peu de “la langue des oiseaux”, je veux dire que j'écris modestement quelques rimes!»

 
Alors que le barbier rangeait avec précaution ses instruments dans les plis nombreux de sa trousse, Manuel resta ébahi par la plaidoirie brillante qui dévoilait la richesse insoupçonnée du personnage. S’il ne l’avait entendue de ses propres oreilles, il aurait eu du mal à la croire issue de la cervelle de ce coquin. Néanmoins, le discours fit mouche et quand Manuel se leva et passa sa main avec un réel plaisir sur son visage glabre, il venait de prendre sa décision.

«Soit, Francès, je t'engage à mon service! Tu seras mon valet-secrétaire-barbier à trente maravédis par semaine...
Mais je te préviens, Luis-Antonio à partir de maintenant, tu redeviens un honnête homme!»

 
L’homme chétif salua bien bas et en l'absence d'un chapeau, la serviette du rasage balaya le sol, augurant ainsi le respect et la déférence qu'il dédierait dorénavant à son nouveau maître.

«Monseigneur, merci mille fois!...
Que le Dieu tout puissant qui nous regarde, m'envoie en Enfer si jamais, je manque à mon devoir!»

«Francès, en tant que barbier tu as fait tes preuves, mais je vais vite savoir si ta langue, ma foi bien pendue, ne m’a pas bernée sur tes qualités de secrétaire! Prends une plume et écris... Tu trouveras tout ce dont tu as besoin sur cette table!»

 
Le nouveau secrétaire, dont les talents cachés n’ont pas fini d’étonner le Sévillan, sortit un vélin et en coinça les angles dans les fentes du sous-main du gouverneur. Il mit le bâton d'encre dans une coupelle et pendant que la sépia fond, il s'assura de l'état et de la souplesse d'une plume d'oie qu'il choisit sur le pupitre encombré. Copiant les meilleurs auxiliaires du haut fonctionnaire, le pirate repenti en parfait la pointe sur une petite pierre rugueuse posée à cet effet sur le bureau.
 
«Je suis prêt, Excellence! Mais, par pitié, dictez doucement car trop de mots de votre langue différents de la mienne ne pénètrent pas aisément mes oreilles, lorsque vous parlez vite!»

Alors Lanzada se mit à dicter :
 
En ce jour du 14 mai 1652...Virgule, à la citadelle de Santa-Cruz de Toledo...Virgule, sise en la colonie de Santa-Esperanza d'Inarégua. Point.
Saint d'esprit et de corps...Virgule, le soussigné atteste par la présente et devant Dieu... Que jusqu'à ce jour... Virgule, J'ai agis en pirate appartenant à la confrérie de la Côte comme un véritable fils de la Tortue.... Point.
A ce titre....
Son écriture est propre, aérée et régulière pourtant, sa main ralentit en tremblant imperceptiblement...
Le nouveau secrétaire est blême.

 
«Poursuivons, écrit... A ce titre...Virgule, je confesse devant Dieu que je me suis rendu coupable d'actes de piraterie...Virgule, sous les ordres de nombreux capitaines et pour ces raisons... Virgule, je reconnais mériter dix fois la mort ... Point !»

Le Français leva les yeux vers ceux du fonctionnaire et n'y trouva que la dureté de l'autorité, la froideur du juge qui venait de lui faire écrire ses propres aveux.
En quelque sorte, sa véritable “reconnaissance de mort”!

 
«Dois-je le signer, Monseigneur? »

«Certes oui! Ajoutes ton nom et signes !»

Louis-Antoine compléta l'acte terrible avec soumission. Dans sa tête qui bourdonnait, il se voyait déjà debout, vacillant sur la planche, prêts à sauter dans le vide. La corde rugueuse serrée autour de son col lui fit porter la main à sa gorge et manquant d'air, il toussa a se déchirer les poumons.
«Pardonnez-moi, Monseigneur, il me faut respirer de l'air pur!»

Sur ces jambes frêles, il s'approcha de la fenêtre et tenta de regonfler ses bronches abîmés du vent tiède du large, alors que le fonc-tionnaire pliait l'acte et le glissa dans son maroquin qui le suivait partout. C'est la première pièce du dossier «Louis-Antoine Carqueiranne, alias Argolla». Manuel pensa, néanmoins, qu'il devait justifier la rigueur de son acte.

«Luis-Antonio, ce document est le garant de ton dévouement, il restera un vulgaire papier entre-nous, tant que tu te montreras droit et honnête... Mais, il t’expédiera au bourreau si tu te rends coupable à mon égard, de la moindre forfaiture!»

«Monseigneur, pardonnez ma hardiesse...
Mais je jure, à genoux devant Dieu qui me regarde, que je serai le plus droit des hommes!...»

 
La vérité éclairant son front, il se signa religieusement et curieusement le fonctionnaire fut persuadé de sa bonne foi.

L’ombre immense de la montagne envahit le fort.
Le soleil, descendant derrière le piton, baigna de pourpre les flancs cotonneux des nuages qui filaient en altitude. Cela voulait sûrement dire, ici aussi, que le lendemain serait venteux.
 Manuel testera son nouveau «criado» sur une mission sans grande importance, simplement pour éprouver la loyauté qu'il vient de jurer devant Dieu... 
Et, pour l'heure, il lui donna congé. Voyant qu'il ne partait pas, il l'interrogea du regard...


«Mon Maître, permettez-moi de dormir dans votre chambre, comme le font tous les serviteurs dévoués!...»

Manuel se mit à rire, rétorquant que cela était bon pour les gens huppés de la cour, les princes et les évêques, pas pour un “plebeyo ” comme lui. Néanmoins, devant son air contrit, il consentit à le garder à proximité dans l'antichambre qui isolait la grande pièce de la coursive en arcade. C’était un petit vestibule percé d'une meurtrière qui, avec de menus aménagements, pouvait devenir un logis acceptable pour le nouveau secrétaire.
Le français est aux anges et demande l'autorisation de s'y installer tout de suite, avant même le banquet offert par les notables.
Manuel accepta de bonne grâce.
En fait, la perspective d’avoir ce coquin subtil près de lui le contentait. Aussi, alors qu'il se préparait à son rendez-vous galant, son nouveau collaborateur descendit au corps de garde pour s'enquérir d'une paillasse pour la nuit.

Comme il s’y attendait, Carqueiranne n'obtint rien des soudards espagnols. En revanche, aimables et souriants, les supplétifs indigènes décrochèrent l’une de leurs propres litières et lui offrirent de bon cœur. Il les remercia grandement de quelques mots dans leur dialecte, qu’il accompagna de rictus de contentement qui échappèrent aux soldats rustres de la garnison. Inappréciable cadeau que ce hamac indien finement tressé en fibres de palmier et le Français le sait bien. Couche traditionnelle des insulaires, bien préférable à la paillasse des Espagnols, le hamac demeure le type de couchage la plus adaptée à ces nuits tropicales où des myriades d'insectes infestent le sol.

Regagnant le quartier de commandement, le barbier entreprit de ranger son nouveau domaine. Armé d’un balai et remuant les malles entassées, il délogea une armée de blattes, grosses comme des souris qui colonisaient leurs dessous humides et moisis.
Ici, plus que partout ailleurs, un monde grouillait dans l'ombre des hommes, habitant ses rebuts et se nourrissant de ses restes. 



* * *

Alors que son nouveau domestique s'activait à côté, Manuel retira son pourpoint où il avait transpiré toute la journée.
Pour profiter de la fraîcheur relative du soir, il avait ouvert en grand la fenêtre sur la rade, la porte du vestibule et celle double et ferrée donnant sur la coursive; créant un courant d’air salubre qui draina la touffeur accumulée dans son quartier. Il retourna ses coffres pour trouver une chemise encore présentable et une veste qui pourrait se marier avec son haut de chausse et ses bas.
C'est à cet instant qu'il sentit, dans son dos, une présence impalpable… Quelqu’un l’épiait!
Il se retourna et dans l'entrebâillement des portes alignées, il entrevit la jeune esclave aux yeux d’émeraudes. Vision fugace de l’impudente métisse, résumée à sa cheville agile qui disparut dans l'escalier lorsque Manuel sortit dans la coursive.
Dans une bouffée de cannelle, il revint sur ses pas, pensif... Etrange coïncidence qui ne lui avait pas permis de revoir l’esclave durant ces quatre derniers jours et qui la faisait ressurgir brusquement à quelques instants de son galant rendez-vous avec les jumelles. 
Etait-elle simplement curieuse ou, intuitivement jalouse avant l'heure?
Il referma sa porte alors que son collaborateur, souriant et empressé, installait son univers de carabin dans le petit débarras.

Louis-Antoine avait remisé une panoplie de mousquets poussiéreux sur un râtelier qui retrouvait ainsi son usage premier. Puis il choisit deux anneaux, judicieusement scellés à l'opposé parmi ceux qui constellaient les murs et y accrocha la litière indigène. Don Manuel lui céda, bien volontiers, l’une des couvertures matelassées qui recouvraient son propre lit en abondance et que la chaleur ambiante rendait superflue.
L'Espagnol finit de se vêtir lorsque le Français toussota et entra dans la pièce avec une petite fiole à la main.

«Quelle est cette médecine, barbier?»

«La médecine qu'adorent les femmes! Celle qui reste après le départ : Le parfum!  Sentez-moi cela, mon Maître! »

 
Il tendit le flacon que le fonctionnaire huma avec délice.

«Tu es bien un diable d'homme!  Où as-tu chapardé cette merveille?»

«Excellence, cela fait partie de mes petites recettes...
Quelques fleurs séchées dans quelques gouttes d'alcool, un peu de chimie et d'amour et vous avez un rêve emprisonné dans une bouteille! Parfumez-vous, mon Maître, ces demoiselles ont le nez délicat et sont habituées à des odeurs suaves et délicieuses!»

«Gredin!  Sur l'Asturias tu leur faisais des parfums et des philtres, je parie que tu les as ensorcelées...
Canaille, sont-elles encore pucelles après toute ta magie ou les as-tu déjà culbutées?»

«Pardonnez mon audace, Señor mon Maître, mais un parfum n'a jamais envoûté une femme, seuls les hommes chavirent à cause de leurs sens! Nous aurons avec ce nectar toutes les chances de leur plaire... Elles sont si attendrissantes!»

«Comment nous? Devrai-je partager avec toi les roucoulades de ces colombes?
Fripouille, cela n'était pas prévu au contrat!»

«Que nenni, Monseigneur, rassurez-vous!...
J'aurai bien trop à faire pour éloigner leur duègne qui les chaperonne toute la sainte journée.
Je m'occuperai d'elle, ainsi vous pourrez les approcher sans difficulté!»

 
En riant de la répartie du barbier, Manuel ferma sa porte, empochant la lourde clef dans son habit.
En pleine euphorie, Monsieur Louis-Antoine disparut dans l'escalier.
Le Sévillan s'attarda sous les arcades fraîches du couloir alors qu’en contrebas dans la cour régnait une activité fébrile. Les préparatifs du festin offert par les notables battaient leur plein.

En dehors des volailles nombreuses que l'on ébouillantait prestement avant de les plumer, “les bons indiens” venaient d’attraper une paire de porcelets noirs en une courte poursuite qui sembla fort les divertir. Presque aussi nombreux que les cafards de la chambre, une harde de cochons, curieusement sombres, proliférait en liberté dans les dépendances de la citadelle. Ils se nourrissaient des eaux grasses et des épluchures que les femmes des cuisines déversaient à même le sol, assurant à peu de frais l'entretien permanent de la cour.
En fin de compte, les pourceaux sacrifiés allaient être pendus têtes en bas à une échelle et promptement saignés avec d'horribles hurlements, dans l’indifférence générale de leurs congénères
Plus loin, tout aussi criard que les gorets, le major barbu activait ses hommes pour transporter, depuis les communs, les bancs et les tables nécessaires au banquet. La chaleur, encore étouffante en cette fin de journée, s'ajoutait à leur flemme endémique pour freiner l'installation définitive de la salle du festin.
 
Manuel se dit que ces îles vivaient à un rythme bien différent de celui trépidant de Séville. Sous ces latitudes sans saison, la moindre activité humaine s'effectuait avec une lenteur extrême qui devenait vite exaspérante. Seule la végétation semblait vouloir rattraper le temps perdu, elle prospérait avec une rapidité et une exubérance qu’il n’avait jamais vue ailleurs, auparavant.

Empruntant l'escalier au milieu du couloir, Manuel gagna la terrasse supérieure. Celle-ci était baignée d'une lumière rose qui tombait d'un ciel magnifique. En altitude, des traînées de nuages gris et pourpres striaient le firmament et une légère brise de terre, descendant des pentes brumeuses du volcan tout proche allait apporter, sous peu, une fraîcheur bienfaisante.

 
La grande terrasse était vide et immédiatement, le visiteur remarqua le châle abandonné sur l'affût d'un canon de quarante, l'une des bombardes massives qui occupaient les alvéoles entre les créneaux.
Il se dirigea vers la mantille, la prit et la porta à son nez… Les fines dentelles embaumaient le parfum capiteux du Français!
Ses yeux se portèrent vers l'horizon immense d'où montaient les nuages, à présent, violacés.

 
«Merci d'être venu, Monsieur “l'inquisiteur”!...»
 
Manuel se retourna et découvrit, adossée dans l'angle mort que forme le mur de l'échauguette, la propriétaire du châle... Et l’andalou est subjugué par la très grande beauté de cette jeune fille… De cette très jeune fille...
L’absence de la mantille découvre la blancheur de ses épaules, de son cou et ses cheveux sombres, tirés en un chignon porté haut à la mode madrilène, dégage son sublime visage aux traits si fins.
 
«Mademoiselle, je vous présente mes hommages respectueux...
Voici votre belle mantille, vous l'aviez oubliée sur le rempart!»

«Merci Señor Visitador! Mais ma mantille n'était point perdue, elle était posée tout exprès pour vous sur cette bombarde...
Cet appât parfumé vous a pris au piège, comme l'ortolan à la glu du chasseur; oui Señor, ce châle était là pour vous...
Rien que pour vous!»

 
L'espagnol devint rouge brique, décontenancé de l'aplomb délicieux de la jeune personne.
 
«Mademoiselle... Je suis le plus sot des hommes!»
 
Elle s'approcha de lui, en posant son doigt sur ses lèvres.

«Taisez-vous, Monsieur mon ami!
Vous permettez que je vous appelle ainsi, n'est-ce-pas?
Je vous ai vu sentir notre parfum, vous plaît-il au moins?
Car à l’aveu du contraire, nous en changerions aussitôt!
Ma sœur et moi souhaitions tellement que vous veniez nous parler; depuis des mois nous souffrons de ce silence, de ne point voir de gentilshommes aimables, autres que ces barbares immondes et repoussants!»

 

Comme toujours devant les femmes et, ici encore, devant cette jeune fille, Manuel est désemparé. Les convenances s’ajoutant à sa timidité lui imposaient de conserver de l’espace entre elle et lui... Elle était si jeune, si angélique et pourtant, déjà si désirable! 
Le voila qui recule, tentant de sortir de l'emprise de la jeune entreprenante mais, celle-ci avance de plus belle jusqu’à l’adosser à la guérite. Il en est réduit à l’état du matador qui a perdu sa muleta et que le taureau accule le long des planches du callejòn.

Pour calmer sa terreur, la main blanche de la jeune fille frôla sa joue dans les fragrances puissantes du parfum concocté par ce malin de Français.

«Mademoiselle, Mademoiselle...
Ecartons-nous, votre dueña va nous surprendre!»

Loin de s'éloigner, la jeune comtesse devint de plus en plus pressante et maintint l'homme sous son charme.
Manuel s’évertua à lui résister mais en vain…
Comment repousser ses caresses sans l’offenser, sans froisser la candeur de cette jeune personne, en restant de la courtoisie que lui imposait son statut au regard de la noblesse de cette charmante créature.
Elle, si proche de lui que sa poitrine cognait contre la sienne, sentit sa proie chanceler, prête à l'estocade.
Elle ajouta dans un souffle.


«Dîtes-moi qui vous êtes, Monsieur le haut fonctionnaire, dîtes-moi si vous aimez les fleurs, les oiseaux, les cascades?... 
Nous, nous aimons la nature et toutes ses odeurs merveilleuses...
Et, notre cher Luis-Antonio, nous a fabriqué des merveilles de merveille, des parfums sublimes que nous vous fairons découvrir... Si vous voulez bien être notre ami jusqu'à notre départ...
Acceptez que nous nous revoyions ce soir après le souper, ma sœur et moi... Dites nous oui, je vous en supplie!
Vite, vite! Notre dueña arrive et me recherche déjà!»

 
Effectivement, agissant comme un tocsin, les éclats de rire du Français résonnaient dans l'escalier derrière eux. Le malin retenait la “mujerona” qui repoussait à grands cris ses avances volontairement endiablées.
Manuel s'échappa des bras de la jeune fille et se réfugia dans l'angle mort de la guérite, justement à l’endroit où la jeune comtesse l'avait attendu et surpris tout à l'heure.
La jeune fille fit volte-face et dans un ultime soupir vaporeux, elle lui dit qu'elle était Mélissa... Et, se mit à répondre à l'appel de sa gouvernante.


«Madre Dulzura! Madre Ternura!... Je suis là!
Ne montez pas jusqu’ici, je descends vers vous!»

Elle disparut en courant dans l'escalier pentu.
Manuel chancelait encore; véritablement envoûté par ce mélange de chaude féminité et de tendresse candide. Déjà, il regrettait l'odeur des cheveux de la jeune personne, presque de l’enfant, qu'il avait serrée dans ses bras un bref instant comme dans un rêve. Il baignait dans les effluves de ce parfum capiteux qui l’obsédait alors que la senteur puissante de l’élixir redoutable, mijoté par son barbier démoniaque, pénétrait son âme...
Il en resta abasourdi durant plusieurs minutes et malgré la chaleur accumulée par les briques ambrées du mur arrondi où il est appuyé, Manuel fut tout entier parcouru d'un frisson fiévreux.

Soudain, son esprit s’éveilla quand il sentit une autre présence toute proche dans l’obscurité qui envahissait la terrasse... Puis, à deux pas, ce fut un doux frôlement d’étoffe contre les pierres rudes du rempart. Alors, et alors seulement, il se rendit compte qu'il n'était plus seul…
Une silhouette diaphane se tenait près du premier canon et Manuel la reconnut...


«Mademoiselle, Mademoiselle Mélissa! Vous êtes revenue!
Je vous aurai descendu votre châle si vous l'aviez oublié de nouveau!»

Il s'approcha et, dans la lueur des torchères de la cour, il aperçut le charmant visage qu'il venait de quitter.

«C'est bien vrai que vous êtes beau, Mélissa vient de me le dire!
Je suis sa sœur Inès et je vous aime déjà!»

Elle s'enfuit rapidement, laissant l'homme pantois contre le rempart assombri.

C’est bien plus tard, qu’à son tour, le Sévillan descendit l’escalier. Pour se remettre de ses émotions, il décida de passer se rafraîchir avant d'aller souper. Cela commençait à bourdonner sérieusement dans sa tête. 


Ces jumelles déroutantes semaient un émoi indescriptible dans son cerveau, d'habitude impassible. Il n'arriva pas à séparer la vérité du rêve, faire la part des choses entre l’attirance troublante qu’il ressentait et la naturelle répulsion que lui inspirait la candeur naïve de ces adolescentes. De leurs jeunes passions, avouées sans détour, il ne savait que penser.
En contrebas de la coursive en arcades, les grands feux allumés jetaient des ombres agitées sur les murs moisis de la cour. Dans la nuit naissante, les premiers hourras de liesse et les rires des soldats annonçaient la distribution de ratafia promise par le vieux comte.
Dans le vacarme des libations, Lanzada ne perçut pas, dans son dos, les pas légers des pieds nus de la demi-sauvage, descendre aussi du plus haut.
Il entra chez lui et referma sa porte, alors que deux émeraudes accrochaient un instant les lueurs fauves des flambeaux. L'ombre furtive de la métisse traversa sans bruit la coursive et s'évanouit dans l'escalier du rez-de-chaussée.

La nuit était bien avancée et particulièrement douce. Quelque part sous les murs de la citadelle, une sentinelle que son service excluait du festin, jouait de la guitare à la lune.


* * *
 
Pour la fiesta, on avait tendu de grandes toiles et mis des drapeaux aux murs de la salle des gardes, dont le sol était recouvert de feuillage, de palmes et de fleurs coupées. Une table imposante, sortie des entrepôts bondés du Gouverneur, occupait le centre de la pièce.
Partout, des flambeaux brûlaient, éclairant “à giorno”, la grande salle voûtée.
Des nappes ouvragées recouvraient le bois sombre fraîchement ciré et une abondante vaisselle de vermeille garnissait chaque place, que ponctuait l’éclat cristallin d'une verrerie élégante.
En regardant dans le détail, on pouvait remarquer que les assiettes étaient bien quelque peu dépareillées, néanmoins, l'apparat de l'ensemble affichait une bien fière allure sous ces latitudes.
Veillant à toutes choses, un homme ventru en grand uniforme s'activait en tous sens, secouant du cliquetis de son sabre l'indolence des serviteurs indigènes.
Manuel resta un instant dans l'embrasure de la double porte, reconnaissant le talent incontestable du gouverneur qui une fois encore, s'était surpassé pour étonner largement ses nobles invités.


«Don Manuel, j'ai plaisir à vous voir!»

«Moi aussi, Excellence,
moi aussi!
Et, d’emblée, je vous félicite de votre remarquable organisation!»
 
Don Alezandro enchaîna.

«Nous ne nous sommes point croisés depuis quatre jours...
Il faut dire que je n'ai pas eu un instant de répit avec Monsieur le comte de Talavera et tous ses préparatifs!
Le protocole a du bon mais, celui de la Cour m'exaspère! D’autant que depuis ma dernière visite à Madrid, cela a dû bien changer.
Si je compte sur Fernando pour le respecter, nous serions encore habillés à la mode antique du tableau que vous connaissez!»

 
Il ria de bon cœur; ce qui ébranla sa curieuse coiffure : Sa fameuse perruque de crin roux, bouclée à rouleaux par son criado pour la circonstance. 
Pour parfaire son installation déjà superbe, le gouverneur fit apporter des candélabres de fer torsadé de son propre campement et les disposa de part et d'autre des places d'honneur de la vaste table.
Pour épater son monde, il avait sorti de ses réserves de gros cierges de cire blonde, longs de trois pieds et marqués de la croix de l’Evêque, d’habitude réservés aux grandes fêtes religieuses et aux saints offices.
Guignant le regard inquisiteur du fonctionnaire, qui ne pouvait manquer de tiquer sur la magnificence étalée, don Alezandro jugea utile de préciser que ces chandelles provenaient d'un don -aussi bizarre que cela puisse paraître- d'une compagnie de Franciscains d’Hispaniola!

Le gouverneur conta l'histoire cocasse des bons missionnaires qui venaient de Puerto-Plata, d'une mission perdue dans les forêts du Pico Isabel de Tores et qui récoltait, auprès des Indiens, la cire de leurs abeilles. Et, leur intendant, agissant en gent habitée des mêmes pensées mercantiles que tout un chacun, avait fait surcharger une mauvaise pinasse d'un nombre surabondant de beaux et gros cierges qu'il escomptait vendre pour les fêtes pascales, aux marchés de notre bonne colonie.
Les missionnaires furent sauvés “in extremis” du naufrage, conséquence d'une manœuvre hasardeuse qui éventra la grande barque et éparpilla les chandelles sur tous les écueils de la côte.

Le gouverneur pouffa de rire.

«A genoux, Monsieur l'inspecteur général, ils bénirent le Ciel à genoux, d'être encore en vie... 

Et, sans perdre le nord ni la sainte foi, le père régisseur fit fouiller la mer par ses gens pour récupérer la montagne de cierges que le traître bateau transportait!
Inutile de vous dire, mon Cher, que cela fit beaucoup rire nos indiens, peu habitués à voir les “padres” s’agiter culs-nus dans les vagues!
Ha oui! J'oubliai de dire que pour aider à la manœuvre, la citadelle avait prêté une escouade de supplétifs.
Mes sauvages battirent surtout les flots pour éloigner les requins qui accourent dès le moindre naufrage!
Voilà, Monsieur “l'inquisiteur obstiné”, d'où proviennent mes belles et grosses chandelles que je ne brûle, je vous l’assure que pour les grandes occasions. Et, aujourd'hui, j'estime que cela en est une!»

Lanzada, bien qu’aiguillonné par le sobriquet que don Alezandro épinglait sur son dos, sourit de la connivence qui s'instaurait depuis peu avec lui.
Homme subtil, le gouverneur interprétait le moindre de ses regards soupçonneux et fournissait, sans détour, la logique raison, l'argument imparable qui éclairait de la lumière de l'honnêteté la déviation hâtivement supputée. Une bonhomie tranquille habitait l’administrateur et il lui sembla incapable du moindre écart de conduite tant l'homme était limpide et serein dans son tempérament. Pour quelle raison occulte venait-on l'ennuyer avec cette inspection?

Soudain, le gouverneur tendit les bras et d'un grand sourire, accueillit les invités qui se présentaient à la porte du quartier. Il ne manquait guère que quelques gardes napolitains et leurs trompettes pour disposer ici, du faste que les notables côtoyaient au palais somptueux du Buen Retiro. Avec respect, Manuel s'inclina devant les dignitaires, redevenus si distingués dans leurs vêtures propres.
Car, depuis leur arrivée, on avait fait grande lessive.

Une si grande et complète lessive, qu'ils s'étaient tous enfermés dans leurs campements, emballés dans leurs draps, refusant de mettre les uniformes de rechange des soldats… Seuls vêtements disponibles, en ce lieu désolé, en dehors des pagnes indécents des autochtones. 
Aussi, on avait pu voir toute une longue journée, dépassant en couleurs l'étendard glorieux de l'empire, des bannières de frusques de dessous, de chemises en dentelles et de culottes, sécher au vent sur la plus haute terrasse du fort.
Cela avait entraîné une franche bonne humeur dans le village indien, où chacun riait à gorge déployée des convenances ridicules de la vieille Europe et de ses illustres représentants emplumés. Comme si Adam et Eve -dont le très saint testament était inculqué à ces naturels à grands coups de bâton par les missionnaires- portaient des caleçons, des chemises à jabots et des bustiers!
Curieux pavois pour une citadelle aussi prestigieuse, fleuron de la puissance invincible de l'Espagne à Inarégua. Moins candides que les Indiens irrespectueux, les pirates des environs qui surveillaient toutes choses, se sont gaussés bien fort de ces nouveaux drapeaux, symboles décousus bien significatifs du déclin ibérique que l’exhibition des dessous contribuait grandement à faire progresser.

Tous les invités entrèrent dans la vaste salle avec à leur tête, le plus haut en noblesse : Le vieux comte don Caramillo de Talavera, celui qui avait goûté du nœud coulant de l’Anglais. A son bras sa femme, doña Isabella Inès de Talavera y Gomera, aussi acide et flétrie que son nom était long.
Le vieillard boitait bien encore mais la prestance et la grandeur de sa lignée voulaient qu'il lève le menton, regardant toujours ce qui se passait au-dessus de la tête des autres, à l’altitude où, assurément, ne pouvait se trouver que Dieu et bien entendu, “Felipe el Grande” son illustre roi très catholique. Sa barbiche, teintée au noir de suie pour la circonstance, pointait ridiculement en avant, relevée par une fraise gigantesque qui recouvrait d'une de ses frêles épaules à l'autre, le plastron étriqué du personnage.
Le comte avait exigé une épée d'apparat et la rapière traînait derrière lui, pendue à un baudrier, en totale disproportion avec sa courte taille.
En guise de décoration et pour se moquer un peu, 
Don Alezandro lui avait remis un vieux cordon cramoisi orné d'une médaille rutilante, toute entourée de brillants qui jetaient mille feux. C'était un véritable chef-d’œuvre de verroterie... En fait, l'une de ces horreurs que les gouverneurs remettaient -avec fastes et forces artifices de mousqueterie-aux caciques Caraïbes et Bermudas qui venaient, dans les temps anciens, faire allégeance de leurs tribus à l’Empire. Le vieux comte, tout imbu de sa fierté, l'arborait ostensiblement avec dignité comme il l’aurait fait du Grand Cordon de la Toison d’Or.

Immédiatement derrière eux, entra don Esteban Vegas de Almera. Curieusement, le chevalier exhibait un bras en écharpe... Manuel ne se souvenait pas de l'avoir vu blessé auparavant!
A voix basse, le gouverneur commenta avec malice le fait qu'il avait chuté “sans gloire”: Une malencontreuse glissade, à s’en rompre le col, alors qu'il déféquait dans l’escalier de la contrescarpe!

Suivait la duègne “la madre azucarada” aux mamelles rebondies qui distendaient son corsage et qui couvait les deux gracieuses sœurs habillées avec élégance. Pour dire les obligatoires bénédicités, le padre Cameleone suivait. Il était accompagné de Fernando et du français, que chacun souhaitait associer à la fête.

Le confesseur avait insisté pour bénir les mets à la cuisine et avait déjà fait honneur à quelques plats. Ses doigts boudinés eurent du mal à se croiser pour prier, tant sa bedaine avait forci depuis son arrivée au fort!
Avec une civilité toute consommée, don Alezandro complimenta ses hôtes et en particulier les demoiselles sur le raffinement de leurs somptueux atours. En contrepartie, la “madre dulzura” roulant de son accent catalan, remercia le gouverneur de lui avoir permis d'ouvrir ses coffres, tous aussi merveilleusement remplis de taffetas et de satins précieux, sans lesquels elle n’aurait pu remettre à neuf les toilettes de ses protégées.
Le gouverneur guetta le sourcil ombrageux du fonctionnaire qui ne pouvait pas ne pas avoir remarqué, là aussi, la richesse extraordinaire des étoffes. Mais le Sévillan avait les yeux occupés ailleurs, tant il était émerveillé par la grâce épanouie des deux jumelles.
Don Alezandro, à qui rien n’échappait totalement, nota que son “inquisiteur obstiné” était un chaud lapin qui aimait décidément les femmes, même les toutes jeunes.

La tiédeur de la nuit et la chaleur des flambeaux nombreux amenèrent les jeunes filles à entrouvrir leurs mantilles, qu'elles arrondirent sur leurs blanches épaules. L'élégance du port, l'égale harmonie de leurs semblables mouvements, la grâce identique de leurs visages sous leurs coiffures sévères faisaient de chacune d'elle, le parfait miroir de l'autre. Elles étaient en tous points pareilles; jusque dans le battement de leurs cils, mouvements soyeux d'une troublante beauté qui fascinaient déjà le Sévillan.
En maître des lieux, don Alezandro plaça ses invités.
Le vieux comte fut mis à la place d'honneur, avec doña Isabella Inès à ses côtés. On installa la duègne à droite de don Esteban, du côté de son bras malade, avec mission d'aider le pauvre éclopé dans ses découpes. Puis, il plaça l’une des jumelles, Mélissa ou peut-être bien sa sœur Inès.
Ensuite, le gouverneur invita l'autre délicieuse comtesse à s'asseoir, glissant don Manuel entre des deux oiselles. Une prévenante galanterie de son protocole qui contenta pleinement l’Andalou.
Le Français et Fernando -que le dit protocole, s’il était en ce cas appliqué, devait reléguer en cuisine- furent, en fin de compte, admis en bout de table à proximité du confesseur.
Une fois tout son monde assis et les fauteuils repoussés sous les augustes séants, le Gobernador regagna sa place auprès de doña de Talavera i Gomera, instituée “dame d'honneur” de ce banquet.

Pour la circonstance -et sans doute pour masquer les enduits lépreux de la salle des gardes- le gouverneur avait fait déployer, sur le mur en face de la table, le grand drapeau sang et blanc de Castille. Etendard, en périphérie duquel étaient brodés les blasons des grandes familles de tous les fiefs de la couronne. A n'en point douter, devaient figurer parmi eux les armes des familles Talavera, des Gomera et des Vegas de Almera!
Ainsi, chacun reconnaîtra le sien ou celui de ses alliés, dans la grande diversité des écussons étalés, flattant ainsi à peu de frais la vanité légendaire des dignitaires castillans attablés.

Avec les mêmes soucis du décorum, il avait pris soins d’habiller, en grand uniforme, ses soldats les plus représentatifs, les avait fait raser de frais et leur avait intimé des consignes de complète immobilité.
Ceux de la cour portaient le morion, le casque fétiche de la Conquista et la demi-cuirasse damasquinée avec des basques en cuir sur des culottes bouffantes. Leurs manches à lanières laissent apparaître leur chemise dont le grand col encore immaculé, rehaussait l'aspect propre et rutilant des soudards.
Ceux de l'intérieur tenaient une hallebarde ornée de rubans, dont le haut se terminait en pique tarabiscotée. Une arme totalement obsolète à l'époque des mousquets puissants mais qui restait un accessoire d'apparat indispensable au faste grandiloquent du banquet.

Don Alezandro Espinozza, toussota et s’apprêta à prendre la parole, dès que ses invités daigneraient lui consentir un instant de silence.
Devant les mines ravies de ses hôtes, le gouverneur a toutes les raisons d'être satisfait de lui.


«Messeigneurs, Messieurs les hauts dignitaires de la couronne, Madame la comtesse, Mesdemoiselles, Monsieur le comte, Monsieur le Chevalier, Monsieur l'inspecteur général du Trésor, Padre et Señora, à vous aussi, compañeros, je souhaite bien le bonsoir!
Les circonstances favorables que Dieu tout puissant a voulu réserver à vos Majestés, nous ont permis de sortir vos dignités, sans dommages, des griffes des pirates et des corsaires...
Je tiens à souligner afin que par ma voix nous lui rendions tous hommage, le courage exceptionnel et le grand mérite chevaleresque de Monsieur l'inspecteur général Manuel Lanzada y Pasao!»

 
Et les seigneurs d'applaudir du bout des doigts, toujours guindés et de plus en plus hautains.
Tous jugeaient qu'après tout, l'énergie et le sacrifice d'un fonctionnaire à leurs causes, étaient choses normales et par là même, banales et naturelles. Que cela ne valait pas la peine d'en faire un aussi gros plat. Sauf, les deux sœurs qui battirent des mains très fort et félicitèrent 
avec effusion le Sévillan gêné.

«Nous aurons une pensée pour vos compagnons qui n'ont pas eu votre chance et que Dieu, dans sa miséricorde, a préféré rappeler vers lui!»
 
Ils respectèrent quelques instants de silence avec une mine compassée, seul le padre se signa.

«Cette soirée de fête est d’abord pour les vivants que nous sommes!
Aussi, je vous invite à lever nos verres à notre roi très catholique...
A notre bienheureuse colonie... A nos illustres invités qui, demain, nous quitteront pour poursuivre leurs glorieux destins!»

 
Les domestiques remplirent les verres d'un vin français clair, doux et qui pétillait légèrement. Chacun vida le sien d'un trait qu’il dédia “à la bonne et persistante santé des vivants” c'est-à-dire, à la leur!
De l’abondance du vin, les nobles invités commençaient à rosir, d’autant que le niveau du breuvage était sans cesse ajusté dans le cristal au fur et à mesure que leurs gosiers taris l'engloutissaient.
Jugeant la cérémonie du toast accomplie, le gouverneur fit un signe à son personnel qui, sous les ordres d'une forte femme, apporta les premiers plats depuis la cuisine.


Le centre de la table n’était qu’un massif de fleurs éclatantes, enfilées en longs panaches multicolores. Des palmes et des feuillages ornaient chaque plat dont certains se paraient, comme sur l’Asturias, d’oiseaux en pâte piqués de ramages chatoyants. Pour la décoration du banquet, toutes ces parures exotiques avaient été exécutées durant l'après-midi même, par les mains habiles et créatives des servantes indigènes.
Aussitôt, le service commença et on amena les entrées.
Une noria de domestiques, en habits quelque peu désuets, apporta des potages divers, du brouet de froment à l’ail et plusieurs sortes de viandes qui baignaient dans leur bouillon gras. Puis, suivirent des rôts, des volailles, un pourceau grillé dans un écrin de pétales.
Le tout, présenté sur des plats d'argent qu’accompagnait un tas de tubercules et de légumineuses locales, cuites sous la cendre et nappées de sauces safranées.
On apporta de la cuisine, un plein panier d'osier de pains dorés sortant du four. Ils ont une mie serrée, pétrie de seigle et de candéal et ressemblaient aux “couronnes d'épines” que les juifs de Séville consommaient à l'Ascension.
Zarzuela, la métisse élancée du gouverneur, les distribua en faisant le tour de la vaste table.

A ce moment, 
tels deux carreaux d’arbalète, les yeux émeraude de la jeune esclave se plantèrent dans ceux de Manuel...
Surpris par l’aplomb de cette servante effrontée, le Sévillan s’apprêtait à froncer le sourcil mais ne peut s’y résoudre. Ses yeux verts l’obnubilaient, l’envoûtaient et pénètraient son cerveau comme des dards venimeux. Il n'a jamais vu une telle intensité dans un regard de femme, encore moins dans celui d’une esclave, souvent torve et fuyant. Là, il ne pouvait le soutenir et, en même temps, se détacher totalement de lui.
Son parcours est tout empreint d’une grâce sauvage, d’une souplesse féline qui ressemble à l’approche d’un prédateur de sa proie...
Et, son épaule cuivrée que laisse voir son habit entrouvert, est un appétissant leurre. Sous les flambeaux qui crépitent, sa peau ambrée a les reflets d'or hérités de ses grands ancêtres : Les seigneurs de l'El Dorado.

Lorsque la servante passa à sa portée, don Alezandro -à qui le vin faisait oublier l'étiquette- se renversa sur son siège et flatta sa croupe de sa main potelée... Ce geste trivial, s’il était habituel à la salle de garde où se déroulait le festin, s’avéra déplacé et d’une grossièreté qui agaça l’Andalou.

Zarzuela contourna la table, servit l’une des sœurs et arrivant près de Lanzada, se pencha contre lui plus que de raison, collant sa poitrine palpitante contre son épaulette. Puis, en déposant la couronne de pain chaud, d’un geste vif de son ongle, elle égratigna le dessus de la main du Sévillan!
Surpris de cette maladresse -qu’il ne pouvait supputer être volontaire- il vrilla ses yeux dans ceux de l'esclave et y découvrit de la cruauté, presque de la haine... Feignant la honte devant son étourderie, l’agressive servante s’enfuya vivement vers les communs.

Une des jumelles, assise à sa droite et qui n’avait d’yeux que pour Manuel, venait de surprendre l’étrange scène.
Elle s'empressa d'essuyer le trait vermillon d’un mouchoir parfumé sorti de sa manche. Mélissa ou peut-être Inès, il ne faisait pas encore la différence, usa de ce charitable prétexte pour caresser sa main blessée; teintant sa face d’un émoi rubescent qu'il imagina visible de toute la salle.

Mais, Lanzada se trompait. Rien de ce manège ne troublait l’ardeur des nobles espagnols; ceux-là dévoraient à belles dents des quartiers de poulardes à peine désembrochés des épées fumantes sur lesquels elles venaient de cuire. Le moine et la duègne qui, normalement veillaient ensemble sur les donzelles, ne pensaient qu'à remplir leurs gasters de pains trempés dans la sauce épaisse des plats à leur portée.
A la gauche de l’Andalou, l'autre jumelle n’a rien manqué de la manœuvre mutine de sa sœur et ne compte pas être de reste. Aussitôt, sous la nappe ouvragée -et sans pudeur aucune- elle posa sa fine main sur la cuisse de Manuel! 
Ebahi, la hardiesse du geste suspendit sa respiration ...
Alors, ravies de son vif émoi les jeunes délurées le tenaillent et l’entreprennent.

Au même instant, le vieux comte souffreteux, la vue affaiblie par l’irrémédiable perte de ses bésicles, requiert qu'on lui approche un candélabre. Apparemment, il voulait trier, au bénéfice de ses vieilles dents, les morceaux les plus fins des mets succulents qui débordaient de son assiette. Immédiatement, don Alezandro fit déplacer l’autre flambeau, ce qui plongea dans la pénombre les convives de ce côté-ci de la table.
Profitant de l'ombre complice et dans un souffle parfumé qui enivre le Sévillan, chacune des jumelles lui avoua sa tendresse; alors qu’à l’abri des regards sous la nappe en dentelles, la crispation simultanée des mains juvéniles révélait, sans détour, l’altitude de leurs attentes.
Manuel, tiraillé par l'envie d'encourager l’audace polissonne des demoiselles, fut horriblement gêné de leurs manières effrontées, dignes de courtisanes les plus rompues. Aussi, c'est bien à regret qu'il les supplia de modérer leur impétuosité qui allait, sans cela, les faire découvrir.


«Mes amies, mes belles amies... On nous regarde!
 
Elles n'abandonnèrent leurs assauts qu’après lui avoir fait promettre de les rejoindre plus tard et ne levèrent leur délicieux siège qu'une fois qu'il eût donné son accord inconditionnel. Retrouvant leur dignité et la distance hautaine qui sied à leur naissance, les deux comtesses laissèrent Manuel s’empêtrer dans les méandres de son désarroi jusqu’à la fin du banquet.
Les rets suaves de leurs avances l’emprisonnent et le déconcertent; tout émoustillé par l'envie qu'elles ont sciemment éveillée en lui de posséder leur chair de jouvencelles. Cette pensée chavire son esprit et fait battre la chamade dans sa poitrine, au point qu'à ses tempes continue d’affluer son sang chaud d'Andalou. Si loin de ses repères étriqués, noyé au cœur d’incroyables événements, il va se précipiter dans le délicieux piège et se jeter corps et âme, dans l'engrenage qu'il sait pourtant capable de le broyer.
A Séville, il avait si peu l'occasion de s’abandonner, tant sa position de haut fonctionnaire intransigeant le fragilisait, le contraignait à une rigueur et un ascétisme lui interdisant tout débordement, toute errance non contrôlée, toute aventure dont l'issue n'était pas parfaitement prévisible.
Mais ici, la touffeur du climat, le parfum capiteux des femmes qui le sollicitent, décuplent l’ivresse de ses sens et émoussent ses certitudes. Et, en ces agapes si peu ordinaires, elles effacent sa crainte viscérale de la passion, de l’amour qui aveugle et affaiblit le jugement à lui faire oublier l'extrême austérité de sa mission...
Ce curieux état, en l’instant bien proche de l’extase, le basculait, sans heurt, vers l'accomplissement du désir de sa chair, au détriment de sa raison. L’incroyable magie des îles, qu’il subodorait simples balivernes de voyageurs, commençait à faire son effet.
Déjà le poison caraïbe s’insinuait dans son esprit, inoculé dans son être par l'ongle acéré d'une esclave jalouse
.

Manuel ne retrouva ses esprits qu’à l’instant où le gouverneur lui adressa la parole.
La face rubiconde et luisante de sauce, l’administrateur leva son verre et entreprit derechef de le complimenter sur son courage devant l'adversité. Mais, “el Gobernador” était bien éméché et sans conclure son éloge, s'écroula en arrière sur sa chaise.

Confirmant l’opulence promise du festin, les plats délicieux succédèrent aux plats succulents. Passant des rôts aux entremets, jusqu’à ce que survienne des cuisines l’apothéose des desserts : De superbes gâteaux de semoule à la cannelle, surmontés de pyramides de fruits nappés de caramel et crépitant de rhum enflammé.

Bien plus tard, lorsqu’enfin s’amenuisa l’appétence incroyable des notables, on assista à une hécatombe de bouteilles vidées de leurs vins épais qui se brisèrent les unes après les autres, en roulant et chutant de la table.
Derniers convives en activité, la duègne et le confesseur continuaient à manger avec une voracité insatiable. A croire qu’ils comblaient leurs estomacs désertés par le jeune enduré lors de leur détention sur l'Asturias. Ripailles ponctuées d’éructations sonores, où ils dévorèrent des carcasses entières de poules d’Indes et empilèrent leurs os rongés en un tas impressionnant sur leurs écuelles.

Dans la grande salle voûtée où la fête expirait par manque de combattants, les chandelles mollissaient sur leurs moignons. Leur cire blonde s’écoulait en traînées opalescentes jusqu'aux bobèches soudées aux fers torsadés des hampes où, refroidies, elles se figaient.
Parvenu au bout de ses excès, le vieux comte cacochyme s'était endormi, le nez sur son assiette. Sa golilla, curieusement relevée à l'arrière, dégageait le cou fluet qui avait goûté au chanvre de l'Anglais. Ses bras, animés d’imperceptibles tremblements, pendent dans le vide et ses doigts crochus effleurent les carreaux de terre cuite maculés des débordements du festin.
Sa femme, doña Isabella, renversée en arrière et les mains jointes sur sa robe bouffante, ronfle d'une curieuse façon sur un chapitre aigrelet synonyme pour elle d’une bienheureuse sérénité.
Après un long moment d'assoupissement, le gouverneur don Alezandro s’était resservi à boire et s’acharnait à vider, avec obstination, un carafon de rhum vieux. Sa domestique lui avait roulé un long cigare qu'il pétunait à grosses bouffées bleues qu’exhalaient ses joues rebondies, brillantes du gras avalé sans retenue.
Quant au criado et son compère le major barbu, installés sur les marches basses menant à la cuisine, ils disputaient une partie de dés contre le Français qui semblait en veine. Eux aussi disposaient à portée de la main d’une dame-jeanne de tafia et d’une fiole d'aguardiente, qu'ils tétaient à tour de rôle.

Gavées de sucreries, les jumelles se mirent à bâiller et prirent congé des notables; sans omettre de rappeler à Manuel dans un souffle parfumé, qu'elles l’attendraient toute la nuit s’il le fallait avec la plus grande impatience.
Le départ de ses adorables voisines, ponctué de l’appel délicieux de sa prompte venue, poussa Manuel à s’éclipser de la compagnie des rares convives encore en activité. Mais l’homme a bien du mal à se lever car l'alcool de ces vins sucrés obscurcit résolument sa lucidité.


A peine debout, Lanzada s’empêtra dans sa rapière immense qui refusa  de rejoindre son baudrier. Puis, il peina pour reconnaître son feutre parmi les couvre-chefs emplumés des invités et en titubant, se dirigea vers la porte. Là, dans l'embrasure, sa tête tourna et il dut se cramponner à l'huisserie pour descendre les marches qui menaient au sol pavé de la cour.
Tant bien que mal, Manuel s’avança jusqu'au puits et avec difficulté, fit choir le seau dans la citerne enterrée. Et, reculant pour tirer sur la corde, il manqua basculer dans un charreton, dont les bras contrariaient son instable équilibre. Néanmoins, la poulie couina en remontant le baquet jusqu'à la margelle.
Tête plongée dans l'eau tiède, il insista sur sa nuque et sur ses tempes douloureuses que l'étau de l'alcool comprimait. Immédiatement, la fraîcheur de la nuit sur sa chemise inondée, lui fit du bien.
A croire que l’eau rinça sa cervelle, remettant immédiatement en marche son esprit qui, de nouveau, analysa les péripéties de cette soirée débridée et il ne fallut qu’un tour à sa matière grise pour que s’imposa l’évidence :

«C’était pure folie que d’avoir promis de rejoindre les demoiselles!»
Surclassant, en cet instant, toutes les envies de chairs tendres qui avaient trituré son esprit durant le banquet, sa conscience de fonctionnaire le persuada de l’absurdité de sa promesse.
«C’est sûr, bougre d’animal! Ces jouvencelles s’amusent de toi et t’ont abusé par leur beauté, leur parfum et leurs gestes d’enfants espiègles... Des jeux puériles que tu as sottement confondus avec ceux de femmes amoureuses, emporté que tu es par tes excès inconsidérés de breuvages!»
C’est cela même, il était fin soûl et son ivresse lui avait fait perdre le sens des mesures et de l’étiquette! Aussi, à force de ressasser l’extravagance de son serment, il décida d’oublier ces drôlesses qui, à cette heure, devaient être prudemment claquemurées dans leur chambre et regrettaient déjà la hardiesse de leurs propos et la friponnerie de leurs avances. En fait, demain, cramoisies de confusion et repenties de leurs excès, elles le remercieront de ne pas avoir abusé des égarements de leur expansive jeunesse.

Imposée par l’infime partie éclaircie du cerveau de Lanzada, cette sage décision le rasséréna mais rien, hormis le sommeil, ne pourra le laver de tout l’alcool ingurgité. Aussi, la paille de la charrette proche le tenta mais il se reprit en pensant à ses commis qui festoyaient encore avec les gardes. Il se dirigea vers l'escalier de son quartier, luttant contre la nausée pour regagner son lit, seul lieu où s’arrêtera de battre l’affreux tocsin qui maltraitait son crane.
Lanzada monta les marches usées, trouva son vestibule ouvert et y entra. Devant la seconde porte close, il fouilla son habit pour y prendre la clé... Clé, pourtant volumineuse, qu'il ne trouva pas et il se mit à retourner ses poches. Le voilà bien! S'il avait perdu la clé de son appartement, il ne lui restait plus qu'à dormir dans le hamac indien que Luis-Antonio, son Francès, s’était installé dans l'antichambre.
Machinalement, il secoua la clenche et avec surprise, le battant s'ouvrit... Il entra chez lui sans comprendre.
Dans la torpeur de son état, il ne remarqua pas que sa clé demeurait à sa place, glissée dans la serrure de la lourde porte travaillée... Quelle importance, d'ailleurs, il ne pensait qu'à dormir et sans même allumer sa lampe, il se dirigea vers l'alcôve où se trouvait son lit.

Chez lui, les rideaux épais de l'immense baldaquin étaient clos, tout comme était tendu le tulle contre les insectes et cela le surpris une fois encore. C’était, probablement une prévenante attention du barbier qui, pour lui épargner les maringouins voraces, avait refermé sa couche avant le souper.

Il se dit avoir fait une belle acquisition avec ce Français malin et débrouillard qui le servait depuis quelques heures et montrait, déjà, du dévouement et de la sollicitude. Même à table, le coquin s'était plusieurs fois déplacé pour s'enquérir de ses besoins, ses envies de morceaux choisis, de gourmandises, de pétun à priser ou d’une quelconque fantaisie qui aurait pu le contenter... Sans compter ses talents cachés : Ses mains flairaient encore, le parfum subtil que ce malingre barbier fabriquait avec art.
Ravi de son valet, Manuel retira son habit et ôta sa chemise;  qu'il jeta en paquet sur son bureau où ils rejoignirent épée et chapeau. 
Il écarta le rideau lourd et s'assied au bord du lit pour retirer ses bottes.
Alors, il est surpris par la tiédeur de sa couche... Et sursauta quand des bras doux et soyeux l'enlacèrent et l’attirèrent en arrière! 
Il chercha à se débattre mais les jeunes filles l'assaillirent de baisers qui effacèrent, 
comme par magie, les sages résolutions qu’il avait prises tantôt... c'est sans résistance qu'il s'abandonna à la douceur exquise de leurs caresses. 
Le voilà prisonnier… Mais un captif consentant qui se laissait faire, totalement grisé par le satin de leurs peaux qu’embaumait leur parfum tenace.
Les jeunes filles lui ont retiré ses bottes avec les difficultés que l'on peut supposer. Dans la pénombre, leurs corps pâles se sont arc-boutés sur les chausses de cuir dont les boucles d'argent ont griffé leurs cuisses fragiles.
Depuis lors, Manuel a gagné le milieu de la couche et elles l'entouraient d'affection, de tendresse; lui susurraient des mots sucrés dans l'oreille, mordillaient leurs lobes et leurs doigts agiles torsadaient ses cheveux mouillés de l'eau saumâtre de la citerne. Il n’osait encore les toucher… Pourtant, il les sentait nues contre lui et toutes bourdonnantes d’une évidente passion.

Il a si peu d'expérience des choses de l'amour; seulement habitué à rencontrer, dans les maisons de Séville où l'entraînait Sylvio, des courtisanes entreprenantes et pressées qui ne tournaient pas autour du pot. Leurs gains étaient d'autant plus importants qu'elles satisfaisaient plus de clients dans la même soirée. Même, chez cette bonne Mercédès Albajantez, l’une des maisons les plus renommées, ses charmantes compagnes d'un soir s'absentaient quelquefois -entre deux assauts- pour courir un autre lièvre!
Indifféremment sollicité par leurs semblables caresses, Manuel leur demanda si quelques menus détails les différenciaient l'une de l'autre; détails lui permettant de deviner qui, de Mélissa ou d'Inès, l'embrassait.
Prenant l'homme au mot, les jumelles allaient convenir d'un jeu coquin qui ressemblait au colin-maillard, ce jeu de bandeau très en vogue qui ravissait les nobles désœuvrés de toutes les cours d'Europe. Se saisissant de ses doigts, elles lui firent découvrir, dans la multitude des similitudes de leurs peaux de satin, les infimes différences qui devaient lui permettre de les reconnaître.
Il apprit, et cela l’affola, que se tétin viril appartenait à Mélissa et ce sein palpitant, à peine plus rond, à Inès; alors qu’elles cherchaient à lui faire apprécier, sur leurs ventres soyeux, la minime différence de leurs nombrils si délicats.
Pour Manuel, ces friponneries de salon se transformèrent vite en supplice lorsqu’en riant, les jeunes amantes en appliquaient les règles; elles se croisaient, se mêlaient, passaient de droite à gauche de la couche, en le chevauchant sans pudeur.
Bientôt, sous le prétexte futile de les reconnaître, ses doigts rudes et pourtant si doux- allait énerver pour la première fois leurs épidermes d’adolescentes et chacune se mit à vibrer à l'unisson de l'autre. 
Il fallait être de marbre pour supporter sans s’émouvoir les frôlements répétés de leurs cuisses veloutées contre les siennes, pour résister à la soie de leurs intimités sur son torse dénudé et à l’averse de baisers fougueux sur sa bouche affamée!... 
A ces jeux dangereux, Manuel réagit en mâle...
Sa virilité, sans cesse sollicitée, s’émut, grandit, se tendit jusqu’à atteindre la limite du supportable. Il ne peut contrôler l’irrésistible fièvre de ses sens et son vit ardent chercha, de lui-même, un huis accueillant pour assouvir son impérieux épanchement. Mais, cette roideur bestiale, que les amoureuses découvrirent soudainement dans leurs ébats, leur fit peur...
Alors, comme deux biches traquées par le piquier, elles s’écartèrent de lui et se réfugièrent dans l'angle opposé du lit, tirant sur elles les immenses draps de coton comme une armure.
Malgré la sensualité consommée de leurs caresses, l’Andalou comprit qu'elles n'avaient, d’évidence, jamais connu d'homme.

La bannière de son désir amoureux -que la Nature brandit dans ces cas-là- les avait affolées… Changeant le jeu polisson en drame et métamorphosant les oiselles volages en d'innocentes proies qu'un fauve s’apprêtait à dévorer.
Déconfit et ayant perdu son ardeur, Manuel tenta de les rassurer mais il fut accueilli “becs et griffes sortis” et dut battre en retraite, tant elles se défendaient hardiment de leurs jambes. Transies et tremblantes, les jumelles sauvegardaient leur virginité commune en s'enserrant très fort, protégeant, l'un contre l'autre, le velours délicat de leurs ventres nubiles.
Ne faisant qu’un tout de leurs corps enlacés, leur trouble se calma, leur frayeur s'estompa… 
Bientôt, elles chavirèrent dans une volupté dont l'homme fut exclu. Elles allaient satisfaire, entre-elles, leur désir ardent en un miroir adorable qui fit tourner la tête, déjà passablement surchauffée, de Manuel.

Repoussé des délices amoureux, quelles consommaient sans lui, le bouillant espagnol se cala dans les oreillers et contempla, charmé, les jeunes filles s'étourdirent dans leur transe langoureuse.
Leur étrange accouplement dura une grande partie de la nuit, emplissant l’alcôve de râles et de soupirs languissants. Puis, sous doute fourbus de leurs ébats, repus d’amour et enivrés des parfums exacerbés par les peaux brûlantes, tous s'endormirent.
Elles, terrassées par l'ivresse des caresses et lui par celle de l'alcool.

Manuel sombra dans des songes libertins, peuplés de délices interdits et de postures immorales.


 
* * *
 
L'aube naissante, l’espagnol fut tiré de ses rêves voluptueux par des cris stridents dans la coursive.
La tête lourde, il sortit dans le couloir aux arcades encore sombres. En tenue de nuit, la duègne était dans tous ses états…


"Ses jeunes protégées ne sont plus dans leurs chambres!"

Elle se lamentait, se désolait, s'arrachait les cheveux en déplorant le grand malheur qu'engendrait leur disparition... Sur ses talons, surgit le confesseur, en simple chemise longue. Hagard, le moine tanguait et roulait comme un bateau ivre. Il donnait de la bande pour traverser la coursive et, enfin, parvint à s’échouer dans une encoignure. Là, sa ventripotente personne, enfin stabilisée, participa à l’alerte en agitant, avec frénésie, la clochette des offices.

Manuel saisit instantanément l’ampleur du désastre. En trois enjambées, il regagna sa chambre, tira les rideaux de la baie pour laisser entrer les lueurs mauves de l'aurore et bondit vers son lit. Sur sa couche défaite subsistait l’empreinte des deux jeunes corps dans leur nid de draps… Mais, la place était vide et froide. 
Il écarta les courtines, souleva les tentures, regarda dans la ruelle, sous le lit… Personne!
Aucun étalage de vêtements féminins sur ses sièges et rien dans sa chambre ne trahissait leur venue; ce qui le fit douter qu’il se soit réellement passé quelque chose, ici, cette nuit!
Manuel remonta le couvre-lit damassé, effaçant l’ultime trace de leur douce bataille.

Les jumelles avaient quitté sa couche sans bruit, subrepticement comme elles y étaient venues.
Et lui, n'avait rien perçu de leur fuite tellement il s’était repu de leurs caresses.

Curieusement, lorsqu'il enfila une chemise, une odeur douceâtre de cannelle planait dans la pièce.

C’est à ce moment-là que le tocsin sonna le branle-bas de combat, ajoutant son trouble à l'agitation matinale.
Louis-Antoine Carqueiranne,- heureux au jeu mais buveur invétéré-, s’était couché fort tard et n’avait rien entendu des hurlements de la duègne.
L’alarme de la citadelle le propulsa comme un diable hors de son réduit, lui faisant bousculer son maître dans l’huis étroit de la coursive.
Sans se concerter, la même idée fulgurante traversa leurs esprits et un seul nom vient sur leurs lèvres : Somerset!

Avalant les marches quatre à quatre, ils arrivèrent sur la terrasse supérieure du fort juste à temps pour voir s'estomper dans la pâle clarté de l'aube, la cathédrale de toiles d'un grand navire. Glissant tel un fantôme, sans bruit et sans laisser une ride sur l’onde plate, l’Asturias s’évanouit lentement dans cette brume ouatée qui noyait souvent la rade au point du jour.

Soudain, des appels résonnèrent en contrebas du rempart; ils provenaient du chemin de ronde du glacis.
Au tumulte, on comprit vite que les soldats venaient d’y faire une macabre découverte… Le corps sans vie d’un des leurs.
Celui d’une pauvre sentinelle qu’ils trouvent égorgée. Brisée près du cadavre gisait sa guitare, sa compagne de solitude.
La mort avait surpris le musicien dans sa garde de la poterne des communs, cet endroit d’où l’on jetait à la mer les déchets que les porcs ne mangeaient pas; porte sans doute laissée ouverte pour les besoins du banquet.


Le commandant de l'Asturias car c’était bien lui, avait frappé très vite et au cœur de la citadelle, comme il l'avait annoncé lors de sa fuite... Mais, en fait, il n’était revenu à Inarégua que pour récupérer ce qu'il estimait être son véritable trésor : 
“Ses deux princesses espagnoles”.


* * *
 

Plébeyo : Gens de la plèbe, roturier de petite origine...
 
Copyright-Tous droits réservés - SGDL 1998-10-0042
 

Afficher la suite de cette page



Créer un site
Créer un site