asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 
 

GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE XIII  


Citadelle Santa-Cruz de Toledo, colonie Santa-Esperanza d'Inarégua,
Le lendemain.


 L e gouverneur n'en revenait pas.
L'audace des pirates, sans cesse surpassée, le stupéfiait. Il convenait surtout, et cela l'exaspérait, que tous les habitants du fort auraient pu se faire occire dans leur sommeil, si ce brigand de Somerset l'avait voulu!
Son ultime illusion tombée, il devait se ranger à la dure évidence : Sa vieille citadelle, qu’il pensait inexpugnable, ressemblait de plus en plus à une cave a fromages que les rats investissaient, entrant et sortant sans crainte ni respect. Si la sentinelle avait survécue, il l'aurait assurément fait pendre pour l'exemple à donner à ses guetteurs négligents!
Don Alezandro était d'une humeur massacrante, horriblement vexé de cet affront et souffrant, par ailleurs, d’exécrables lendemains de beuverie. Avec les abus de la nuit, sa goutte s'était réveillée l’empêchant d’enfiler ses bottes.  Aussi, il portait aux pieds des sandales de corde, bien larges, à l'identique de celles des boucaniers de ces îles.

Sa bonne esclave Zarzuela, la seule à savoir apaiser ses douleurs, lui en avait confectionné plusieurs paires pour ces circonstances.
Le vieux comte que l'on avait réveillé de son assiette, arborait une mine glauque; ses habits fripés et une fraise gorgée de sauce. De plus, il tenait des propos aberrants, totalement décousus et en complet décalage avec la réalité. Sa mùjer, la doña Isabella Inès, vint à son secours quand il manqua s’affaler de tout son long dans les degrés à la porte de la salle. En le houspillant de sa déplorable décrépitude, elle l'entraîna vers le puits et de son mouchoir de dentelles, le rafraîchit au baquet des chevaux.

Un mal de tête puissant tenaillait le crâne de Manuel. Le rhum vieux et la quantité de vins différents qu'il avait bu, battaient toujours à ses tempes. Il avait, en plus de la griffe du dîner, une curieuse plaie à la face interne du bras... Marque bizarre dont il n'avait pas souvenance de l'origine. Durant cette folle nuit, les jumelles polissonnes l'avaient couvert de baisers mais, à aucun moment, il n'avait senti, l'une ou l’autre, le blesser de la sorte. Il est vrai qu'il était dans un tel état qu'il se souvenait à peine de sa soirée et, encore moins, de ses frasques nocturnes.

Sur son bras, persistait aussi le parfum tenace de cannelle qu'il avait remarqué le matin-même au sortir de son lit. Certes, il occupait la chambre du gouverneur, pièce que l’odeur de son esclave imprégnait, cela devait être tout à fait naturel.
Cette étrange plaie faisait souffrir l’Andalou qui mit sa soudaine fatigue sur le compte de la nuit mouvementée qu'il venait de vivre.


 
* * * 

Le soleil vif du matin, étirant ses premiers rayons sur la montagne proche, leva une petite brise qui repoussa vers le large les derniers lambeaux de brume qui masquaient encore l'horizon, gommant le souvenir fugace de l'Asturias.

Manuel se dit que ce diable d'Anglais avait poussé l’audace jusqu'à venir enlever les jumelles au cœur de la citadelle. A coup sûr, il devait être là, tapis dans l’ombre de la nuit, à épier leurs mouvements... Il aurait pu tous les massacrer dans leur ivresse, comme, en l'instant, le lui fit remarquer Louis-Antoine, avant d’ajouter que cela n'aurait pas été la première fois.

A ce sujet, le barbier volubile entama le récit d’une excursion à Carthagène du même acabit où, justement, une bande de fripouilles avait trucidé la moitié des notables du lieu avant le réveil de la garnison, mettant le feu au bourg et razziant une cargaison de mercure en transit et deux cents nègres enchaînés.
La suite de l'histoire relata la fin tragique des malheureux esclaves : Le bateau pirate fut canonné et coulé par une batterie de la passe et tous les nègres furent engloutis jusqu’au dernier, par le poids des entraves à leurs pieds.

Habituellement, Manuel se délectait des histoires de son valet et demandait souvent d’en développer les détails; mais, ce matin, il l’interrompit quand il se sentit vraiment mal... Malgré la chaleur élevée du soleil, il grelottait de fièvre. Sachant les prédispositions d'apothicaire du Français, il s'allongea sur sa couche et releva sa manche pour lui montrer sa curieuse blessure. 
Carqueiranne inspecta longuement la plaie qu'il trouva bien singulière.
Néanmoins, il plaisanta sur l’appétence amoureuse des jumelles et comme cela n’eut pas l’heur de plaire à son maître, il s’abstint du moindre autre mot sur les jeunes castillanes.
Il précisa que l'hématome disparaîtrait sous peu de jours mais prit un air embarrassé quand le fonctionnaire le pria de concocter un traitement pour le guérir.

 
«N'existe t-il rien contre ce type de plaie? Ni pommades, ni baumes qui apaisent cette douleur?
Es-tu médecin ou bien charlatan, Frencès ?»

«Monseigneur! Si vous voulez mon humble avis, ce ne sont pas les demoiselles qui vous ont fait cette drôle de blessure!»

«Allons, que me débites-tu là? Je n'ai approché personne d'autre depuis Séville...
Pas même croisé le moindre chien!»

«Mon Maître, ce que je vais dire dépasse l'entendement d'un homme sain d'esprit comme vous l'êtes...
Mais vous devez me croire sur parole, sans poser de question, même si mes affirmations semblent pures folies pour la raison d’un métropolitain!»

«Allons, parles maintenant! Fais-vite car je me sens bien mal en point et je dois savoir le mal qui me ronge!»

 
Les poumons mités du Français sifflaient et il dut reprendre son souffle à deux fois.

«Señor mon Maître, vous portez les marques incontestables d'un envoûtement, d’un maléfice vaudou puissant et irrémédiable!...»

«Que me dis-tu?  Je suis envoûté par magie!...Mais par qui et pourquoi?
Luis, je sens ma tête tourner!»

« Je crains que ce mal soit très grave et je ferai ce qui est en mon pouvoir pour vous sauver...
Mais, hélas, vous devrez souffrir le temps que je trouve le coupable et que je le persuade de vous ôter son charme!»

Pris d’irrésistibles tremblements, Manuel s’étendit sur son lit et se mit à transpirer fortement. Bien vite, il commença à délirer et ses yeux devinrent hagards alors qu’une mousse blanche exsudait à ses lèvres.
Son avant-bras enflait, révélant, en les bleuissant, trois entailles fines disposées en triangle dans la chair.

Cette plaie étrangement géométrique, le Français l'avait reconnu du premier coup d’œil. Il savait qu’elle ne s’identifiait à la morsure d’aucun animal... Mais, bel et bien, aux stigmates de ces pratiques du Vaudou, pleines de malignité, qui ont de fervents adeptes dans ces contrées.
Aussitôt, d’un stylet, Louis-Antoine lui pratiqua une franche saignée pour vider l'excédent d'humeur qui engorgeait l’avant-bras. Il en retira une pleine écuelle de sang sombre qu’il espérait chargée de la purulence et s’empressa de jeter le contenu infecté par la fenêtre. Il banda fortement le bras d’un pansement renfermant une pommade de plantes urticantes, sensée combattre les piqûres de scorpions, selon une recette tirée de son codex.
Ce jour là, plus que les précédents, le soleil tropical échauffa la citadelle comme une fournaise, ajoutant sa touffeur à la fièvre convulsive qui dévorait le corps de l'inspecteur général. Elle allait le clouer au lit, le temps que Carqueiranne extirpe le mal de son maître.
Pour ce faire, il allait devoir combattre, des ridicules armes de sa courte pharmacopée, la terrible pratique parallèle à sa médecine :
La sorcellerie. L’occulte, la néfaste, la malveillante magie noire, dont il avait glané d’infimes bribes auprès des grillos et des chamans côtoyés lors de ses pérégrinations de chirurgien-pirate.
En premier acte salvateur, aussi bizarrement que cela puisse paraître, Louis-Antoine alla prier le ciel à la minuscule chapelle de la forteresse.

Celui qu’on aurait pu croire le dernier des mécréants implora le pardon, l’absolution pour le double pêchés, de chair et de luxure, que son maître avait sûrement commis cette nuit même avec ces pucelles. Par sa foi, Carqueiranne tenta d’allier le Très-Haut à ses modestes connaissances pour combattre et surmonter les forces du Diable, orientées avec une égale dévotion par les ordonnateurs du maléfice. Le triangle virulent sciemment estampillé dans la chair de l’Espagnol, ratifiait la malveillance que lui dédiait quelqu’un et ce quelqu’un, ne pouvait-être qu’une femme.
Carqueiranne en vint à se demander s’il n’était pas responsable de ce terrible envoûtement… S’il n’était pas, lui même, le ferment à l’origine du mal qui frappait son maître. Quelque part, en lui signifiant la passion des jumelles, il avait engendré, ailleurs, sa terrible rivale: La jalousie !... C’est par ce biais, qu’il se sentait coupable de sa rétorsion magique.
La cause probable de cette vengeance? Elle découlait, sans doute, de la passion ardente qu'avaient révélée trop crûment à la face de tous, les jeunes personnes pour le haut fonctionnaire.
Mélissa et Inès, les blanches colombes madrilènes, s'étaient montrées bien entreprenantes -pour ne pas dire dévergondées- au banquet d’hier au soir. Bien qu’éloigné de la scène, il n’avait rien perdu des gestes équivoques des gourgandines.

Aussi, il est persuadé que seule la jalousie pouvait pousser une femme, conquise mais non satisfaite, à agir de la sorte. L'amour fait naître mais fait aussi mourir; surtout quand il est bafoué par l'un des partenaires.
Et le Français d’en conclure que le poison de l'enfer, inoculé dans le sang de son maître, était distillé par le cœur jaloux d'une femme...
Et le pouvoir maléfique de celle-ci s’avérait bigrement puissant.


* * *

Carqueiranne laissa Lanzada dans son sommeil agité pour suivre les bords des murailles et cueillir des racines et des plantes qu'il jugeait salutaires pour son malade. Les yeux fouillant les taillis, son cerveau se mit à chercher qui pouvait vouloir du mal à l'Espagnol et se rendit vite compte qu'il connaissait peu les autres occupants du fort. Depuis les quelques jours qu'il gravitait dans cette communauté fermée, il n'avait pas eu le loisir, ni l'envie, d'approcher tout le monde.
Il avait préféré la compagnie des végétaux à celle des hommes. Comme aujourd'hui, il passait son temps libre à herboriser dans les replis des rochers le long des remparts. Il se devait de recomposer l’essentiel de sa pharmacie, abandonnée bien à regret sur l’Asturias, lors de son départ précipité avec les otages.
Il se remit en mémoire les visages qu'il avait croisés lors de la soirée ou durant ses quêtes médicinales autour de la citadelle. Parmi-eux, il y avait la demi-douzaine de comptables, enfermés toute la journée dans une salle du rez-de-chaussée et que l'on n'avait d'ailleurs pas vus, hier au soir. Ils avaient été oubliés dans l'invitation des dignitaires, d’une façon quasi naturelle : En travailleurs obscurs du Trésor, ils se devaient de rester dans l'ombre.

Par ailleurs, la citadelle comptait une centaine de soldats réguliers; tous n’avaient d’occupations -autres que celles d’assurer la garde et la sécurité du fort- que de cultiver les formes les plus grossières de la vulgarité.
Troupe paillarde et rustre dans ses propos, à la mise sale et débraillée qui subissait les ordres d'un major. Un hercule barbu et braillard, qui la malmenait sans relâche pour surmonter sa fainéantise endémique.
Une autre cinquantaine de supplétifs indigènes formait le complément de la garnison. Ces indiens dormaient dans un village à quelques distances des fortifications et venaient quelquefois participer aux travaux d’entretien du vieux fort.

Travaux bien peu compatibles avec leur indépendance forcenée, qu’ils n’acceptaient de faire qu’en échange de bons d'achat de fer au comptoir; fer impossible à obtenir autrement pour eux.
Habitant ces îles avant les envahisseurs espagnols, ces naturels n’avaient rien à faire de la relative sécurité de la citadelle. Etrange troupe que celle de ces supplétifs, qui pour la plupart, portaient le chapeau de paille des planteurs avec, pour ceux qui avaient pu en chaparder, une préférence marquée pour le tricorne en feutre, sur lequel ils accrochaient des plumes d'aras et d'autres oiseaux colorés de leurs îles.
A part la machette locale qui remplaçait dans leur baudrier le sabre réglementaire, le reste de l'uniforme en drap épais, parfaitement inadapté au climat, ne les intéressait pas. Ils préféraient vivre torses et jambes nus, leurs fesses simplement couvertes d'un pagne qui protégeait les parties tendres de leur anatomie.
On se doute que ces indigènes n’avaient pas choisi le camp espagnol par conviction, mais pour l’intérêt pécuniaire qu’y trouvait leur cacique. Il soutirait à l’occupant qu’il avait si longtemps combattu, des ressources en monnaie en vendant le produit de leurs chasses et en louant les appâts cuivrés de leurs femmes à la gent sevrée de la soldatesque.
Aimant la guerre par nature et leur instinct meurtrier bien encadré, ils se montraient des guerriers farouches et redoutables, acharnés dans la bagarre et, à l'occasion, volontiers cannibales. Après les accrochages fréquents des patrouilles avec les pirates débarqués sur la côte, il n'était pas rare qu'ils fassent la cueillette des oreilles des cadavres. Trophées qu'ils pendaient à leurs ceintures, avant de les faire griller sur les braseros du fort en les dégustant comme des friandises délectables.

Lors de sa quête quotidienne de plantes, le Français longeait les remparts sur un sentier étroit et broussailleux du glacis. Il contournait alors les échafaudages des équipes de maçons indiens du gouverneur qui reprenaient, régulièrement, les fortifications délabrées. Avec les années, les briques à peine cuites de la première période fondaient sous les pluies. Surtout, elles éclataient sous la formidable poussée des lianes vivaces qui s'y insinuaient. Les racines formidables de l’exubérante végétation des tropiques infiltraient insidieusement la moindre fissure, soulevaient en ruinant des pans entiers de murailles.
Carqueiranne excluait de son raisonnement que le “maléfice” provienne du petit monde des soldats : Ceux la réglaient leurs comptes au couteau mais pas par des méthodes magiques.
C’était bien l'œuvre d'une femme adepte du vaudou, il en était à peu près sûr, les entailles qui marquaient le bras était une signature incontestable. Dans la cuisine, la grosse cantinière semblait bien niaise et peu ragoûtante. Il ne voyait pas, parmi les négresses en service au fort, d'autres femmes susceptibles de retenir l'attention du fonctionnaire.
Dans l'entourage du gouverneur, il y avait bien cette esclave métisse, aux drôles d'yeux verts profonds, mais elle appartenait, à ce qu’il croyait, corps et âme à son Excellence.

En longeant le glacis, il se dit qu'après tout, elle correspondait assez bien aux critères et la magie noire ne devait pas être étrangère à cette mulâtre. Plus il y pensait, plus sa culpabilité devenait plausible. Par son sang mêlé, n’avait-elle pas hérité de toutes les tares de ces races imbibées de sorcellerie : L'indienne, la nègre et la blanche? Bien que la part de cette dernière, soit la plus négligeable en ce domaine.
Louis-Antoine ne l'avait pas beaucoup regardée. Trop occupé qu'il était à surveiller le manège des deux délicieux papillons qui virevoltaient autour de son maître. Pourtant, il lui sembla bien qu'il avait surpris un regard brûlant entre eux...
Il referma sa besace où il rangeait les herbes de sa cueillette et reprit le chemin du retour. Il arriva à la poterne et entra dans la citadelle.
Le soleil était haut sur l'horizon, ses rayons dardaient crûment dans l'air épuré par l'alizé.
Il alla frapper au cantonnement du gouverneur où un garde, en molle faction, lui dit que son Excellence était en inspection des travaux menés sur les murailles près de la batterie du septentrion.


«Camarade, peux-tu me dire où est sa domestique aux yeux verts?»

«Hombre, sa négresse t'intéresse aussi?
Cette garce a le cul bien rond et pour sûr, elle doit être une bonne besogneuse! Ha! Ha! Ha!...»

 
Il ajouta, en complément de réponse à la question du Français :

« Francés, cherches donc vers la source!
C'est là qu'elle est partie laver les affaires souillées du gobernador...
Par ici, Hombre, prends ce sentier et suit le jusqu’à la poterne de la chicane!»

 
D'un clin d'œil complice, le barbier remercia le militaire et suivit le chemin indiqué. Il contourna le four à chaux, chantier où s’activaient quelques nègres en sueur blanchis de poussière, dépassa la poudrière et arriva à la poterne. Là, pour lui ouvrir la grille, il tira la sentinelle de son sommeil paisible à l'ombre tiède de la guérite.

Dans les broussailles épaisses en contrebas s’amorçait le chemin pentu de la source. Son bâton ferré, utile pour trier les plantes sur leurs pieds, l'aida à descendre l'éboulis du sentier raviné. Encore masquée par les branches d'un gros papayer, Carqueiranne aperçut celle qu’il cherchait. Agenouillée, 
la jeune métisse rinçait du linge dans une auge rustique, un vulgaire tronc évidé, planté dans la falaise à la naissance d’un filet d'eau minuscule; une source qui s'élargissait ensuite en une marre propice aux lavandières.

Profitant qu’il était encore dissimulé à la vue de l’esclave, Carqueiranne prépara sa magie. Celle qu’il maîtrisait et qu’il savait impressionner ces naturels. Aussi, il mit au fond d’un gobelet d’étain sorti de sa besace, une minuscule pierre de carbure, qu’il avait apportée tout exprès pour cet usage. Son subterfuge en place, le malin descendit jusqu'à la fontaine.

A grand coups de battoir, la domestique extirpait la crasse des chemises ouvragées et des caleçons du Gouverneur. Ainsi accroupie, sa simple chasuble indienne moulait sa croupe pleine et généreuse. A la reluquer dans son simple appareil, le barbier comprit que ses rondeurs exquises, bien insoupçonnables sous les hardes grossières de sa tenue de service, aient pu aiguiser la convoitise de son maître. 

Le Français salua la jeune femme qui sursauta…
Elle ne l’avait pas entendue arriver; bien vite, elle se rasséréna en le voyant tenir un gobelet... Celui-ci voulait simplement boire.

Hors les limites du fort et la protection de la lardoire de la grosse cantinière, Zarzuela se méfiait des soldats qui l’importunaient par leurs gestes grossiers. Comme avec tous les blancs qu’elle côtoyait, concupiscents par nature, les yeux du visiteur s’égarèrent, immanquablement, sur sa gorge. 
Elle fixa durement le Français et lui reprocha de la regarder ainsi.



«Messié, c'est pas bien de rega'der la pauv'e Za'zuela avec ces yeux là...
Mon maît'e n'aime'ait pas vous voi' me pa'ler ici...
Aller, passez vot’ chemin, laissez-moi faire mon t’avail!»

Louis-Antoine sourit de la rebuffade en créole. Il rétorqua qu’il n’avait pas à s’excuser, pas plus à se priver de contempler les choses agréables que le Bon Dieu avait daigné placer sur son chemin.
Mais bien vite, il s’assombrit en arguant qu'il la cherchait pour une toute autre raison!
Alors, craintive, Zarzuela l’esclave se releva, l'air visiblement apeuré.
Il lui dit, tout de go, que son maître, l'inspecteur général don Manuel, était au plus mal; qu'il succombait à un probable maléfice dont il soupçonnait l'origine.


«Missié, comme tous les blancs, vous ne savez 'ien des magies de nos îles...
Si vot'e maît'e t’épasse d'un mauvais so't, c'est qu'il a fait un g'os mal à quelqu'un qui se venge tantôt!»

 
La prenant par le bras, Carqueiranne plongea ses yeux perçants dans les siens et gronda à son encontre.

«Je le sais bien, sorcière, que c'est toi qui le martyrise!»
 
Il la brutalisa, la secouant avec fermeté et elle se mit à trembler d’épouvante.

«Pauvre folle! Ne sais-tu pas qu'il est le Grand inquisiteur du roi et qu'il a droit de vie ou de mort sur toutes les choses vivantes de ce monde, y compris sur les “esclaves-serpents”, comme toi!»
 
Surtout qu’à dessein, il usait des mots de sa langue pour la faire réagir; forçant sa culpabilité qu’entretenait son état d’esclave, lui assenant qu'il avait reconnu la magie employée et qu’il tenait, ici même, celle qui l'avait mise en œuvre.
 
«Je suis un grand sorcier, moi aussi! Et bien plus puissant que toi...
Retire ton maléfice où je te fais mourir dans les flammes de l'enfer!
Regarde! Regarde, pauvre folle! Ce que je peux faire avec de l’eau!»

 
Recueillant un peu d’eau du bassin, il lui mit la tasse dans la main.
Il appuya sa malédiction d’un tour de sa magie à lui... Utilisant pour l’effrayer, la simple chimie de la nature qui fait bouillonner immédiatement l'eau au contact du carbure, dans le bol de métal. 
Gobelet qu'elle jeta à terre de stupeur. Ses merveilleux yeux sortirent de sa tête lorsqu'il lui appliqua sur le front, le crucifix d’olivier qu'il portait à son cou. Elle éclata en sanglot, demanda grâce et tomba à genoux dans la boue de la mare. Elle baissa la nuque, soumise déjà au châtiment inéluctable qui allait la punir de son acte. Carqueiranne la releva, tremblante; elle se cacha la face, honteuse.

«Pa'don Missié! Pa'don pour ton maît'e, mais j'ai mal dans mon coeu', j'ai t'op mal là, en dedans!»

Elle frappait, à grands coups, sa belle poitrine en sanglotant.

Le Français avait forcé sur la dose et il savait son sortilège infaillible sur l’esprit crédule de cette pauvre fille. Aussi, il s’activa à la calmer mais ses pleurs débusquèrent le soldat en faction à la poterne d’en haut.
 
Effectivement, le soudard n’avait rien manqué de la scène... Il chercha à savoir si son affaire se déroulait bien... Et surtout, belle aubaine, si le “Francès” n’avait pas besoin de lui pour tenir l'esclave pendant qu'il la corrigeait!
Un juron sonore renvoya le guetteur à son poste.


L'engeance soldatesque est toujours serviable et disponible pour la bonne cause : Celle de rosser ou violenter son prochain et, encore plus empressée, lorsqu’il s'agissait, comme ici-même, d'une prochaine!

Louis-Antoine aida la jeune femme -qui pleurait à chaudes larmes- à ramasser son linge mouillé. Adoucissant ses propos, il lui demanda de l'aider à sortir son maître de l’envoûtement. Il lui promit, en échange, de pardonner son acte. Il assura aussi pouvoir guérir son cœur par des magies puissantes dont il avait le secret, remèdes qu'il pourra d'autant mieux faire agir à présent que les jumelles espagnoles, l’objet de sa rancœur, étaient définitivement parties.
A l’évocation des jeunes comtesses, Zarzuela se mit à trépigner comme une possédée et de jalousie, se griffa les avant-bras de ses ongles aigus. Car,  trois de ses ongles, forts beaux et longs, étaient affûtés comme des rasoirs.

Comme tous ceux de sa condition -à qui le port de la moindre arme était interdit- certaines esclaves femelles durcissaient leurs ongles avec le suc de plantes connues d’elles-seules puis, en les usant, les rendaient pointus et tranchants comme des griffes de puma. Présentement, Louis-Antoine remarqua que ceux de la métisse pouvaient facilement arracher les yeux et que trois d’entre eux  -le pouce opposé à l’index et au médium formés en triangle- avaient servis, à n’en point douter, à inoculer le venin maléfique dans le bras de son maître.
Avant de la quitter, Louis-Antoine lui rappela qu'il l'attendait au plus vite pour ôter le sort qu'elle avait jeté sur son maître et, du pas lent qu’autorisent ses poumons abîmés, il reprit le chemin de la chambre de son auguste malade.

* * *
 
En ce dix-septième jour de mai, Carqueiranne posa sa plume et referma son codex. Il y notait l'évolution de l'état physique de son maître, tenant à jour le détail des médications et des potions qu'il lui faisait prendre régulièrement.
Il avait profité de son sommeil, apparemment moins agité, pour sélectionner dans ses bocaux, les plantes dont il avait besoin pour ses préparations.

Il avait arrangé son petit univers, son hamac et sa table-laboratoire, dans l'exiguïté de son vestibule; espace à peine supérieur à celui qu'il occupait dans la minuscule cabine de l'Asturias. Aussi, pour simplement se retourner, il avait installé un ingénieux système de poulies qui renvoyait au plafond les fines claies de roseaux où séchaient les herbes récoltées. Réquisitionné à la cuisine, un pilon en pierre lui servait à broyer finement les éléments qu'il réunissait, ici, avec tant de difficulté.
Lors de son départ précipité de l'Asturias, il n'avait emporté que sa trousse de chirurgien et quelques fioles de poudres, de bases et de sels essentiels, qu'il ne trouverait pas sur place. Il possédait sa science dans sa tête et avec la nature aussi généreuse de ce pays, il s'était dit qu'il reconstituerait partout sa pharmacie. Aussi, son esprit scientifique le faisait curieux de tout et de toutes les expériences.

Depuis trois jours, il veillait le fonctionnaire, le changeant régulièrement car il baignait dans une sueur abondante, provoquée autant par la fièvre que par les potions qu'il lui administrait. Il était persuadé qu’une forte sudation entretenue avec persévérance, chasserait de son corps le fiel vaudou que la métisse y avait inoculé.
Suite à la promesse faite à la fontaine, Zarzuela n'était pas reparue de deux jours. Le barbier, dès son retour, lui en fit la sévère remontrance.
Avec ses yeux superbes pleins de larmes, elle s'était excusée de l'absence.
Assurant qu'elle avait dû rejoindre la forêt pour attirer, 
en dehors du fort, les esprits malsains des jumelles.
Et, aussi, retrouver son “padre vaudou” à qui elle avait avoué sa mauvaise action. Elle montra ses épaules où des ombres violacées prouvaient qu'il l'avait punie avec dureté.
Effectivement, des traces bleues marquaient sa peau et le barbier lui donna un onguent doux qui devrait la soulager et la guérir. Elle pleura, derechef, de tant de sollicitude à son égard, après l'horrible sortilège qu'elle avait entrepris contre eux.
Il l'incita à retourner auprès de son “padre” pour lui demander de l'aider à soigner son maître qui se mourait par sa faute. Elle assura qu'il était prévenu et que le soir même, on pourrait mettre toutes leurs magies en commun pour racheter la violence qu'elle avait commise par dépit.
La métisse, dans sa grande crédulité, certifia que le chaman en question n'avait que faire des murailles qu’il traversait à sa convenance. Son immense efficience dans la magie universelle le rendait invisible et ferait qu'il volerait au dessus des remparts comme le vautour majestueux de la Sierra qui surplombait la colonie. Dans l’intérêt du malade, ils convinrent qu'ils accueilleraient le magicien le soir même, après qu'elle l'eût appelé intensément par la pensée.
Carqueiranne acquiesça avec un sourire qui en disait long sur ce qu'il pensait des appels à distance et des capacités qu'avaient les sorciers de voler.
Avant de partir, elle voulu voir le malade. Dès que Louis-Antoine lui ouvrit la porte, elle se précipita et s'agenouilla au flanc du lit mettant sa tête très basse sur ses genoux, dans la position soumise qu'elle avait déjà prise à la source. Puis, elle murmura des paroles douces dans une langue inconnue du Français qu'il prit comme autant d’excuses, qu’elle mêla à des prières indiennes; le tout, entrecoupé de profonds sanglots. 
Ses yeux émeraude, rivés sur le visage émacié de Manuel, trahissaient le langage universel de l'amour.
Elle inonda de larmes la main fiévreuse qu'elle ne lâchait plus. Son remords fut si puissant qu’il fit palpiter, un bref instant, les paupières gonflées du malade.

Soudain, Carqueiranne perçut sur les dalles polies de la coursive, le pas massif du gouverneur; celui-ci venait s'enquérir de l'état de son tortionnaire. Le barbier n'eut que le temps de cacher l'esclave bouleversée dans le réduit que son Excellence frappa et entra, sans attendre qu'on lui réponde.


«Chirurgien, comment se porte “notre visitador” aujourd'hui?
A-t-il avalé tes tisanes à satiété?»

« Mon maître va bien mieux Excellence!
Il a gardé son bouillon et continue à transpirer tout son soûl!»

«Fort bien, fort bien! Espérons qu'il se remettra vite, sans lui pour les asticoter ses comptables lambinent dans mes caves!
Guéris-nous le vite, chirurgien... Depuis le départ des dignitaires et sans sa compagnie, le fort est redevenu lugubre!»

Le gros homme s'approcha du baldaquin qu'il connaissait bien et de son grand portrait accroché à la tête du lit. Par le plus grand des hasards, sa position lui renvoya sa figure joviale dans le miroir fixé au dessus du coin à toilettes. Son reflet prouva que l’homme résistait bien à l'usure du temps et seul l’embonpoint l’enrobait quelque peu, depuis l'époque de l’exécution de son portrait à Madrid par le jeune Diégo Vélasquez da Silva.
Apparemment satisfait de sa comparaison, il s'en retourna comme il était venu en claquant la porte derrière lui.


***
Quand le gouverneur parlait du départ des dignitaires, il faisait allusion aux péripéties survenues le matin même.
Effectivement, un carrosse délabré était enfin arrivé depuis la ville nouvelle. Voiture qu'un postillon, aidé de tous les indiens des alentours, avait réussi à faire monter jusqu'à la cour d’honneur de la citadelle, en harcelant et en jurant contre ses carnes poussives.
Le vieux comte Talavera s'était bien requinqué depuis le banquet et sa barbe noircie pointait derechef en avant, sous son chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles. Justement, il avait ajouté une garniture de rubans à son feutre, trouvée en fouillant les coffres du gouverneur et le cordon des caciques, aux diamants de verroterie, brinquebalait encore sur sa poitrine étroite.
D’autorité, il avait réquisitionné une malle de cuir clouté, dans lequel il avait mis sa cape, le reste de son habit et ceux de sa mùjer; plus quelques accessoires pédants, fraises en dentelle, écharpe de soie et gants fins en pécari, “empruntés” au vestiaire du Gobernador.

Une fois installé dans la voiture avec sa femme, Don Caramillo de Talavera donna l'ordre de départ avant même que le caballero Esteban Vegas de Almaraz et les autres voyageurs ne les rejoignent. Dès le portillon refermé, les chevaux fouettés hardiment par le cocher s’élancèrent... On eut toutes les peines du monde pour arrêter l'attelage avant qu'il ne s’envola dans le raidillon vers le village. Néanmoins, non seulement on le stoppa à grands cris à l’orée de la pente mais on lui fit repasser le pont-levis de la citadelle en marche arrière!

La duègne pleurait toutes les larmes de son corps et le padre avait béni longuement toute l'assemblée avant de partir. Il fallut le porter en poids, pour qu'il accède au premier degré du carrosse car l'escabeau, justement réservé à cette escalade, avait disparu depuis longtemps. On dût, malheureusement, faire la manœuvre inverse et le redescendre : Sa volumineuse corpulence ne lui permettait pas de franchir l’huis étroit du portillon!
Par ailleurs, très courroucé du contretemps que cette comédie de valetaille lui imposait, le comte refusa d’aider le pauvre confesseur à pénétrer plus avant. Estimant, sans aménité, que lui-même, sa mùjer, don Esteban et la duègne qui pleurnichait, occupaient déjà que trop largement sa cabine.
On finit par installer le moine à l'arrière, calé à côté du coffre du comte, les pieds ballants dans le vide et la poussière.
Enfin, le carrosse se mit en route... Massés sur les talus, 
les indigènes irrévérencieux s'esclaffaient, se réjouissaient, se frappaient les cuisses de voir l’attirail aussi comique que solennel de cette procession.
Une escouade retint les chevaux dans la pente défoncée …
Le pauvre curé, à force de gesticuler dans une interminable bénédiction, avait perdu l’une de ses chaussures. Un indien dégringola du glacis et en courant lui rapporta sa pauvre sandale;  Fray Caméleone  continua à le bénir jusqu'au bas de la côte.

Depuis la terrasse supérieure, le gouverneur Espinozza suivit le carrosse et son nuage de poussière.
Peu après au détour de la route, l'attelage disparut sous les frondaisons épaisses de la forêt tropicale.
Il souffla du bon débarras... Car le vieux comte et ses manies lui devenaient insupportables. Il pensa qu'il fallait plaindre l'administration ou le grand service du Vice- roi qui hériterait à sa tête, de cette engeance.



* * *

Depuis son sentier escarpé au pied des murailles abruptes, le Français avait assisté au départ de l'attelage. 
Il herborisait dans ce chemin peu fréquenté qu’ignorait, par bonheur pour sa quête, le fort troupeau caprin de la cantinière.
Ailleurs, là où elles paissaient d’habitude, ses chèvres dévoraient “au trognon” le moindre brin d’herbe, allant jusqu’à sucer les cailloux, laissant derrière elles des pentes arides et désolées. En dehors d’y cueillir des plantes intactes, Carqueiranne aimait particulièrement ce coin. Les arêtes des fortifications, maçonnées en briques ocrées aux angles des murs noirs, lui rappelaient son pays natal :

Sa Provence, sa terre ocre et celle de ses aïeux, aux champs violacés de lavandes odorantes, aux oliviers argentés et aux troupeaux maîtrisés.
Là-bas, en son pays dans son jeune âge, ses paysans de parents se servaient de “menants” pour guider les troupeaux de moutons. Ces chèvres rustiques aux fortes cornes, paissaient avec eux dans les pinèdes, en assurant la tonte rase qui prévenait tout incendie. Ils savaient bien ses vieux, qu'en plus des “menants” il ne fallait garder que quelques chevrettes, dix tout au plus pour les fromages, car elles raclaient bien trop les sols, les rendant vite incultes et dénudés. De surcroît, il fallait sans cesse combattre leur détestable manie d’escalader les murs où elles faisaient dégringoler “les restanques”, ces murailles pacifiques qui retenaient les terres et transformaient un collinon raide, en un immense escalier cultivé.
Alors, les oliviers, qu'on y avait plantés pour l'huile, se chargeaient de leurs racines noueuses de fixer toutes choses en s'agrippant aux tréfonds solides de son pays.

Mais ici dans les îles, les troupeaux de chèvres et de moutons embarqués par milliers avec les premiers agriculteurs pour participer au défrichage de la colonie, s'étaient multipliés au même rythme que les bovins. Abandonnant les bois épais des collines, ces bestiaux trouvaient à manger à satiété dans les plantations, dévastant les cultures maraîchères sur d'énormes surfaces. Les planteurs vinrent se plaindre à l’autorité qui dut organiser des battues d'extermination, pour sauvegarder leurs jardins.
C'était encore une conséquence du départ massif des colons du début du siècle. Découragés par la vitesse de repousse de la forêt tropicale qu'ils n'arrivaient plus à combattre, malades des fièvres, ils manquaient de tout et surtout cruellement de femmes.
Aussi, ils avaient progressivement abandonné la partie centrale de la colonie et ceux qui s'y accrochèrent, furent décimés par les fièvres et les raids cannibales des indiens Caraïbes. 
A l'image navrante de Saint-Domingue, l'Hispaniola des conquistadores, les colons déçus s'installèrent sur le bord de la mer, formant une nouvelle lie qui pratiquait la franche piraterie et enflait sans relâche les rangs de la flibuste.
Par un temps, ici-même à Inarégua, il ne faisait pas bon s'aventurer sans escorte le long des plages dont les moindres détours s'étaient garnis de nids de forbans armés, prêts à tous les mauvais coups. Au point extrême que les édiles de la nouvelle ville -celle qui se construisait dans une rade abritée au nord de l'île-  avaient réclamé à de nombreuses reprises au gouverneur Espinozza, des moyens supplémentaires en hommes de troupe et surtout, des mesures expéditives contre le banditisme grandissant.
Madrid, comme la Havane plus proche, restèrent sourdes à ces demandes et aucun contingent supplémentaire ne fut affecté à ce salubre nettoyage. Toutes deux avaient assez à faire, parait-il, avec leurs propres bandits et tous leurs soldats bien trop occupés par ailleurs à d’autres campagnes.
Durant les années de ces tergiversations sur les côtes superbes d’Inarégua, la vermine croissait, fleurissait et s’épanouissait largement sans l’ombre d’un embarras.

Le Français languissait souvent son pays d'azur... Si la bonne fortune souriait à son nouveau maître, il pourrait envisager de rentrer avec lui. Là-bas, quelques arpents de terre lui revenaient, sans doute, de la mort certaine de ses vieux. Qu'un voisin devait planter en belles fèves ou en pois-chiches durant son absence. Il se dit que le mistral vif manquait dans ses poumons mités et que l'alizé, tiède et fétide de ce côté-ci de l'océan, n'arriverait jamais à le remplacer.
Aussi, Louis-Antoine Carqueiranne mettrait toute sa science pour tirer son maître de ce mauvais pas; même s'il devait s'acoquiner pour cela avec un sorcier vaudou. Leurs connaissances communes ne pourraient qu’activer sa guérison, surtout si l'esclave par la force de son amour, retirait de sa chair viciée le venin qu'elle y avait sciemment déposé.

L'heure du rendez-vous approchait. La nuit des Tropiques était tombée avec toutes ses odeurs fortes.
Griffant le ciel violacé, des vols lourds d’urubus regagnaient leurs charniers des grottes de la sierra. Au crépuscule, leurs antres étaient désertées par d’innombrables chauve-souris qui, croisant les rapaces, se précipitaient à leurs agapes nocturnes. Alors, aux alentours de la citadelle, s’enflait le concert assourdissant du peuple des grenouilles, collées sous les feuilles laquées des manguiers.

Sur son crucifix en bois d’olivier venant de chez lui, Louis-Antoine Carqueiranne fit jurer, à Zarzuela, de prendre toutes précautions pour que les jumelles ne pâtissent pas des tribulations à venir ou, d'un quelconque effet en retour de sa magie. Ces oiselles devaient suffisamment souffrir dans leur prison, sans que s’ajoutent les affres d'un autre sortilège.
 
Pour ses petites colombes, il craignait un retour de bâton, du genre de cet horrible état de “langueur tropicale” qu'affectionnaient à répandre autour d’eux tous ces sorciers indiens.

Ce n'était pas un état vraiment maladif mais il ôtait toute volonté et tout entrain. Les gens possédés par ces mauvais sorts somnolaient à longueur de journée, finissant par ne plus se nourrir, ni faire l'effort de bouger. Ils mouraient généralement de manque de tout, dans une grande maigreur mais sans haine visible, ni souffrance… Comme se meurt une chandelle.
Dans son périple de carabin, Carqueiranne avait rencontré des cas de possession troublants, à peu près inexplicables. Situation où l'Indien, le Nègre le plus paisible, envoûté par quelques pratiques ensorceleuses, se perdait dans des transes insondables en une danse satanique qui se terminait souvent par des mutilations abominables.

En disciple d’Hippocrate, il avait patiemment enregistré tous ces gestes terribles et sa mine de plomb avait couvert des pages de son codex de notes précises et de recettes secrètes; nourrissant sa curiosité scientifique de ces horribles usages. 
A force d’assister à tant de malheurs et de cruauté, un rempart endurci s’était élevé entre son âme et son état de savant avide d’expériences. Ses années, passées à bord des navires de la flibuste, l'avaient habitué à des visions effroyables où la mort brutale, infligée par toutes les manières les plus atroces, était devenue spectacle quotidien de grande banalité.
Il s'interrogeait sur toutes les façons différentes d’occire son prochain auxquelles il avait assisté en observateur curieux. A vrai dire, il n'avait pas trouvé de raison suffisante qui justifia, même une seule fois, la folie homicide de ses contemporains.
Par exemple, que penser d'une poitrine ouverte en deux par le grand Inca au bénéfice de l'astre solaire, en un rituel pratiqué médicalement sur une victime consentante qui, elle-même, réclamait ardemment son sacrifice?
Cette mort était-elle plus glorieuse, aux yeux du Seigneur, que celle des Tercios en lignes s'embrochant de leurs piques acérées avec méthode et constance, dans une géométrie militaire qui contentait l'œil?

Et partout, attisant le feu de l’Enfer avec frénésie, s’activaient les inlassables pourvoyeurs de la Camarde : Ces souverains gominés, bouffis d’orgueil dans leurs palais dorés. Eloignés des éclaboussures sanglantes de leurs batailles, ils abreuvaient la conscience des peuples d'arguments magistraux légitimant leurs boucheries. Comptables du sang prolixe de leurs sujets, ceux-là concluaient périodiquement, dans de fastueuses noces, les traités entre leurs peuples qui différaient pour un temps le carnage.
A toutes les époques et sous toutes les latitudes, ils usèrent des mêmes prétextes fallacieux : La quête permanente du bonheur des hommes, la défense de l’honneur des royaumes et la plénitude universelle du Dieu qu’ils vénèrent...


Ad majorem Dei Gloriam
Pour la plus grande Gloire de Dieu, affirmaient-ils!

 
A force de sillonner les océans en quête, justement, du paradis et de la richesse, les conquérants des nations évoluées du Vieux Monde avaient, bel et bien, découvert des îles miraculeusement préservées de cette folie. Le meurtre et la propriété y étaient inconnus. Laissant s’épanouir de véritables jardins oubliés où l'harmonie originelle demeurait intacte et la vie s'écoulait sans outrage en ces lieux bénis.
On avait vu l'ombre de la vraie Croix se poser sur ces peuples candides qui n’aspiraient à rien d'autre qu’à perdurer dans la mansuétude où le Créateur les avait placés depuis le début des âges.
Hélas, dans le ventre avarié des navires de la civilisation, les miasmes de Satan proliféraient...
Et les découvreurs empoisonnèrent les hommes de leurs maladies et gâtèrent les femmes de leur semence vénéneuse. 

 
« In cauda venenum » 
Dans la queue, le venin!

 
Ensuite, les robes noires de l'inquisition vinrent laver l'offense… Pour chasser le malin, ses anges purificateurs passèrent par le fil de l'épée ces peuples étonnés... Et, comme Moïse l’avait écrit : «Sur l'autel de la vraie foi, ils décimèrent leurs propres fils et toutes leurs descendances, en un sacrifice rédempteur». On jeta l’anathème sur eux et on brûla ceux qui se souvenaient.
On raya définitivement l'Eden de l'histoire du Monde. Effaçant même la moindre trace de ces îlots des cartes des navigateurs afin que l'on ne puisse jamais dire que le saint paradis des Ecritures venait à peine de disparaître.


«Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant...»
«Où ils font un désert, ils disent qu'ils font la paix...»
Tacite avait toujours raison.

Carqueiranne entra dans la chambre de son maître.
En sentant la main de son serviteur sur son front fiévreux, don Manuel ouvrit les yeux.
Il déplora son triste état et articula avec difficulté, quelques mots de remerciement envers le Français. Puis, il souhaita se lever; s'assit sur le bord du lit mais la tête lui tourna et il dut se recoucher.
Louis-Antoine l’assura sur le fait que son supplice allait bientôt prendre fin… Qu'il s'activait dans ce sens et que la soirée serait décisive pour la recouvrance de sa santé. Hypothétique promesse qui, néanmoins, l’apaisa.

Curieusement dans son délire, l’auguste malade semblait préoccupé par une interrogation bizarre, une drôle d’obsession qui revenait sans cesse.
En effet, il s'inquiétait de savoir si, depuis qu'il est alité, des pêcheurs avaient jeté leurs filets dans la rade devant les remparts?
Bien qu’empressé à le contenter, Carqueiranne fut bien incapable de lui répondre, n’ayant pas dans ses attributions de barbier-secrétaire, la mission de contrôler la pêche des Indiens!

De plus, tout préoccupé par l’étrange maladie de son maître, il n’avait pas porté un seul regard sur l’océan. Répliquant que le fait était probable, sa réponse contraria Manuel qui s’agita derechef avant de sombrer à nouveau dans une inconscience profonde. 
Le Français s'apprêtait à quitter la chambre, laissant une chandelle brûler, lorsqu'il entendit toquer faiblement à la porte du vestibule.
C’était Zarzuela. Elle apportait un bouillon chaud au malade sur l’ordre du gobernador qui soupait en cuisine. Il la laissa entrer dans la grande pièce. Déposant le bol sur un escabeau près du chevet, elle s'agenouilla à côté du lit défait et prit la main moite du Sévillan.

Attentif, Carqueiranne resta en retrait de la scène… Il supputa que la séance magique débutait réellement à cet instant et que l’écuelle de soupe n'était qu'un prétexte pour approcher, plus tôt, l'homme envoûté.
Elle marmonna des mots qu'il ne comprit pas ; portant alternativement la main fiévreuse à ses lèvres puis à son front, dans une posture mêlant l’offrande charnelle à la dévotion. Elle ferma ses merveilleux yeux et se mit à sangloter doucement.
Peu après, un léger frôlement à l’huis comme un imperceptible signal, fit bondir Zarzuela jusqu’au vestibule. L’esclave tira la targette et fit entrer un vieillard aux abondants cheveux blancs. 
Largement métissé, la figure ronde du visiteur possède la couleur brique de celle des Indiens. Son long manteau terreux le ferait prendre pour un vulgaire homme des bois s’il ne portait, autour du cou et de la taille, des rangs nombreux d’amulettes qui l’identifiaient, sans équivoque, comme un grillo, un sorcier.
A l’air étonné de Carqueiranne, l’homme s'excusa immédiatement de son intrusion dans la chambre du malade.


«Hombre! Pardon d’arriver avec un peu d’avance...
J’avais hâte de juger de l'étendue du désastre de ma fille!»

 
Le barbier en resta bouche-bée : L'homme parlait en français, presque sans accent.

«Passes-tu vraiment à travers les murs, l’Indien?
Que les soldats ne t’ont point arrêté à la poterne!»

 
Cette question lui brûla les lèvres… Mais, curieusement, sa langue s’englua dans sa bouche et les sons n’en franchirent pas le seuil.
Une force sourde l’obligea au silence et au respect du mystère.
Sans autre protocole que celui de déposer son bâton d'ermite, le vieillard posa sa main ridée sur l'épaule nue de la jeune femme. Ensemble, ils appelèrent les forces obscures qui devaient sauver don Manuel. Laissant opérer le vieux sorcier et “sa fille”, Louis-Antoine battit en retraite car, quelque part, ces simagrées de sauvages l’indisposaient...

Mais, bien au contraire, l'arrivant le réclama, le priant instamment de se joindre à eux! Affirmant qu’ils ne seraient pas trop de trois pour contrecarrer la puissance du Malin qu’assistait, d’après ses dires, la Mort, sa perpétuelle compagne de rut.
Dans la lumière vacillante d'une fin de bougie, en une chaîne vibrante, ils implorèrent ensemble des dieux distincts avec des mots différents mais avec une ferveur, ailleurs qu’ici, peu souvent réunie.
La séance dura une bonne heure. D’une concentration longue et exténuante pendant laquelle, tous orientèrent leurs énergies pour lutter contre le Mal. Puis, l’Indien, jugeant le moment venu, brisa la chaîne qu’ils formaient pour sortir deux pigeonneaux effrayés de sa besace.
Immédiatement, Louis-Antoine pensa au sacrifice, au sang innocent que cette funeste sorcellerie imposait toujours de verser à gros bouillons pour laver, ou corrompre, le sang d’autrui.
Leurs ailes repliées entre ses doigts desséchés, le chaman passa et repassa les volatiles sur le front et le bras blessé de Manuel Lanzada.

Toutes ces tribulations étaient accompagnées d’incantations magiques, graves et gutturales. Le tout rendait oppressant l’atmosphère confinée de la pièce qu’enfumaient, depuis le début du rituel, les exhalaisons d’encens qu’exigeaient de brûler, par fagots, toutes les liturgies. Autant incommodé par la méthode que par la fumée acre, le barbier sceptique s’autorisa une grande goulée d’air neuf à la fenêtre.
C’est alors, seulement, qu’il entrevit la raison de toutes ces simagrées : Elles ont, d'évidence, l'objectif de faire passer le venin puissant de la jalousie dans la chair innocente des deux oisons! L’incrédulité de son esprit scientifique fut battue en brèche quand, soudain, le transfert s’accomplit et les volatiles s'agitèrent avec frénésie. Le chaman les lâcha comme si, justement, ils lui brûlaient les doigts...
Alors, se déroula l’incroyable… Au lieu de s’envoler, comme ils savaient si bien le faire, les oiseaux chûtèrent sur les dalles, durs comme des pierres!
Sous les yeux ébahis du Français, les pauvres bêtes se convulsèrent en de terribles souffrances, dévorées par un brasier ardent qui semblait les consumer de l'intérieur. Après quelques instants d’une horrible agonie, elles s’immobilisèrent...
Curieux, Carqueiranne les toucha …Les colombes étaient raides mortes!
Une sueur glacée inonda son dos et détrempa sa chemise.

Il est conscient qu'il venait d'assister à une chose extraordinaire, à l'un de ces artifices païens qui terrifiaient les naturels de ces contrées, confortant la puissance de ces sorciers, ces prêtres du culte vaudou. Néanmoins, ces yeux avaient vu et touchaient de ses mains ce qu'il aura toutes les peines du monde à s’expliquer scientifiquement. Sa stupéfaction maîtrisée, son premier souci fut de se précipiter vers le malade et de juger de “l’effet bienfaisant” de cette sorcellerie sur son maître. Aussi, d’en profiter pour regarder sa blessure. Curieusement, le barbier s’attendait à ce que les stigmates triangulaires aient disparues... En ajoutant, à l’étonnement du tour de magie noire auquel il venait d’assister, l’effroi réel du prodige.
Effectivement, si la vilaine plaie s’était cicatrisée dans l’instant, cela tiendrait incontestablement du miracle.

Retirant avec mille précautions, le pansement serré du bras de Manuel, le barbier reprit confiance…
La plaie était bien là, violacée et pulvérulente! 
Rassuré, il restait persuadé que la médecine des hommes allait en venir à bout puisque celle des dieux païens de ces sauvages, l’avait boudée...
 
Au pied du lit, le vieil homme semblait exténué. Son visage, tout à l’heure lisse et rouge comme une pomme, était couleur de cendre, tout creusé de sillons profonds, de ravins et de rides qui le surchargeaient d’innombrables années. L’indien avoua avoir souffert grandement du combat inégal qu’il avait mené contre sa propre magie et qu’un peu d'eau fraîche l’aiderait à se remettre.
Le chirurgien réconforta le vieux chaman en lui servant un gobelet d'eau citronnée de l’alcarazas du chevet. Il remarqua que ses mains étaient froides et glacées; comme si la mort avait traversé ses doigts pour s’insinuer dans le corps des volatiles.

Alors que dans la ruelle du lit, agenouillée dans la pose de l'orante, Zarzuela psalmodiait encore des mots sacrés dans sa langue ancestrale. La chandelle, dont personne ne s'était souciée, s'éteignit brusquement. La mèche grésilla un instant avant que son incandescence disparaisse et plonge la pièce dans l'obscurité.

Contre lui, Louis-Antoine sentit la chaleur de l'esclave et sa forte odeur de cannelle. Il s'écarta d'elle, se souvenant qu'il disposait d'une autre lanterne dans son laboratoire. Buttant aux meubles sur son chemin, il retrouva son briquet d'amadou dans son fatras, en bâti la pierre et alluma la mèche d'une lampe à huile qui lui servait à travailler, le soir venu.
 
Bien vite, il fut de retour... Pour s'apercevoir que le vieil homme avait disparu en silence, aussi mystérieusement, qu’il était venu! 
Déjà, Zarzuela refermait la porte doucement.
Louis-Antoine approcha sa lumière et don Manuel cligna des yeux.
Il balbutia doucement quelques mots que la métisse, tout près, but à ses lèvres. Ce furent ses premières paroles sensées depuis bien longtemps.


«Mon Maître, Dieu soit loué! Nous avons eu si peur!»
 
Louis-Antoine assistait à cette renaissance, qui tenait elle aussi du prodige, avec la plus intense perplexité.
Effectivement, il ne pouvait admettre que la seule action du cerveau puisse guérir les gens de leurs maux.
L'irrationnel occupait une place trop importante dans ce genre de thérapie, heurtant ses certitudes mathématique et physique des choses. De plus, son esprit refusait catégoriquement d’admettre la magie qui provoquait des miracles, souvent habiles duperies de charlatans.
Toutefois, après une telle démonstration d’efficacité, il ne put que convenir que la médecine de ses pairs, bâtie sur des résultats tangibles et scientifiquement démontrés, n'était qu’à son balbutiement devant le savoir ancestral du moindre sorcier indien. En fait, peu importait le moyen employé, pourvu que le but confirma son cheminement... 
Et pour le mal infernal de son maître, ce traitement peu catholique avait tenu sa promesse!

Celui-ci, tout à fait ragaillardi, voulait déjà se lever! Présumant de ses forces -ces journées de fièvre avaient ramolli ses muscles-, il dut se reprendre à deux fois pour s'asseoir au bord de la couche.

Le Français encouragea son retour à la vie en remerciant le Ciel… Persuadé quelque part, que rien du sortilège de l’Indien n’aurait abouti si, le tout puissant Dieu des Chrétiens n’avait consenti son aval.
Manuel se frotta les yeux, comme au sortir d'un mauvais songe.


«Que s'est-il passé  ici, mon brave barbier?
Je me sens tout tremblant et si fatigué... Que fait cette femme dans ma chambre?»

 
Carqueiranne épongea le front ruisselant du malade.

«Señor, Zarzuela vous a veillé et a donné sa force pour vous guérir...
Depuis trois jours, vous êtes dans l'inconscience la plus totale!»

Ce pieux mensonge réconciliait la pauvre métisse avec sa victime, gommant de son souvenir le terrible baiser du serpent. 
La vilaine blessure allait, sous peu, disparaître du bras du fonctionnaire, avec l’aide du vieux sorcier mais surtout grâce à l'effet puissant de “la poudre des Jésuites”, ce baume tout imprégné de “quinaquina”, que Louis-Antoine venait de lui appliquer.

Les yeux irisés d’émeraude de la jeune femme, brillants des larmes du repentir, ne quittaient pas un seul instant le visage émacié de l'Andalou. La force de son amour la faisait communier dans son retour à la vie, vibrant en même temps qu'il recommençait à vibrer, pulsant au rythme retrouvé de son sang qu'elle sentait dans la main qu'elle serrait toujours avec passion.
Cette force irradia le corps fiévreux de Lanzada, le lavant du fiel. Le bien-être qui filtrait entre ses doigts cuivrés afflua en un courant bienfaisant vers le cœur de l'homme étendu.
Aussi, vivant cette sensation nouvelle, Manuel ne lâcha pas la paume de la jeune métisse et bientôt, il sourit à la vie retrouvée lorsque leurs yeux se croisèrent... Des yeux qui, mutuellement, pardonnaient toutes fautes.

Quant à Louis-Antoine, il s'était retiré silencieusement dans son cagibi.
Les prémices de l'amour, vite décelés dans les regards échangés, exigent une intimité d'où il s'est normalement exclu. Aussi, personne n’assista aux moments troublants qui suivirent où l’antidote ancillaire fut, probablement, aussi efficace que le poison.

C’est bien plus tard, que Zarzuela quitta le bureau de son maître. Rouge de confusion devant le barbier, dans son patois créole si délicieux, elle balbutia des excuses pour son détestable geste qui avait imposé de si malheureux moments à son maître.
Puis, elle s'enfuit vers la grande porte ferrée et disparut dans la coursive sombre.

Dès l’huis franchit, Zarzuela, l’ardente amoureuse, regagna son insipide état d'esclave; redevenant la chose fade, l’objet appartenant au mobilier ménager de son autre maître : Le gouverneur.  Et, celui-ci, pour ses propres besoins, devait la chercher depuis trop longtemps.
Après ces émotions, Manuel s'endormit sereinement.

Le Français, quant à lui, ne pu fermer l’œil. Il couvrit son codex de notes, naviguant entre son minuscule laboratoire du vestibule et le chevet de son maître et cela, jusqu'à son réveil.
Dès que le malade remua de nouveau, dès que son visage calmé retrouva ses couleurs, le chirurgien écarta les courtines du baldaquin, ouvrit les rideaux afin que le vent frais de la nuit aéra la grande pièce.


«Mon bon Monsieur! Soyez-en sûr, vous revenez de loin!»

«Raconte-moi, barbier! Suis-je donc malade depuis si longtemps?»

«Mais oui, Monseigneur! Une grosse fièvre vous est venue après la nuit folle du banquet des Espingols...
Pardon, des dignitaires! Elle vous a cloué au lit, inconscient, bien incapable d'ouvrir les yeux et encore moins de me préciser la moindre chose sur votre mal!
Sans Zarzuela et ses remèdes, nous n'aurions pu vous guérir, ma pauvre médecine de marine est bien incompétente dans ces cas-là!»

 
Il reprit son souffle en plusieurs bouffées courtes et saccadées; il avait parlé vite et ses poumons usés ne suivaient plus la cadence de sa pensée.

«Señor mon Maître, j'ai à vous dire que vous avez beaucoup déliré durant votre fièvre! 
Et, dans ces moments-là, vous me posiez toujours une question bizarre au sujet des indiens de la rade...
A croire, que la pêche de ces sauvages occupe une place considérable dans votre conscience!»

 
Don Manuel comprit que trop parfaitement la raison de son obsession; il avait vraisemblablement trahi son secret dans son délire...

«Ce ne sont que divagations de malade, Francès! Oubli les vite!
Regarde, voila qu’un nouveau jour se lève sur cette terre féconde, il nous fera rattraper tout ce temps perdu en mauvaises fièvres!...
Avant tout, mécréants que nous sommes, allons remercier Dieu d’être encore aujourd’hui de ce merveilleux monde et qu’Il nous redonne forces et santé pour poursuivre notre tache!»


 
* * *
 
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