asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 
 

GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE XIV  
 
Le Monde est si corrompu que l'on acquiert vite la réputation d'homme de bien en ne faisant point de mal.
Helvétius.

Quelques jours plus tard, à bord de l'Asturias en route vers l'île de la Tortue.

 S amuel Georges Somerset sortit de sa cabine de fort bonne humeur car la brise établie gonflant ses voiles, faisait avancer remarquablement vite son navire.
Après l'épisode fâcheux de la colonie Santa-Esperanza d'Inarégua, le partage du butin avait eu lieu, dilapidant toutes ses misérables économies entre les mains percées de son équipage. Mais l'or avait assagi les hommes qui oublièrent le retour gracieux à la citadelle, lui permettant de reprendre ce qu'il estimait être un trésor plus précieux que n'importe quel autre butin : Ses jumelles espagnoles sont de nouveau à bord et valent, à ses yeux, toutes les fortunes du monde. Aussi, l’Anglais les couvait comme s'il s'agissait de deux exceptionnels diamants.
Justement, il venait d'aller les voir. Et entrebâillant la porte sans bruit, il les avait regardées dormir comme des joyaux inestimables dans leur écrin, alors qu'enlacées suivant leur habitude, elles sommeillaient encore dans la couche de son regretté second.
A présent, il n'était plus question de s'attendrir sur leur chair rose et tendre car d’autres préoccupations de sa spécialité attendaient le commandant pirate sur son fabuleux vaisseau.

Les hommes étaient pratiquement tous sur le pont; mais aucun ne regardait la côte sombre et touffue que le bateau longeait depuis l'aube. Tous avaient les yeux fixés sur une galéasse fortement chargée qui tentait, depuis le petit jour, d'échapper à la poursuite assidue du flibustier.

L'Asturias lui était tombé dessus par le plus grand des hasards… Ils avaient pratiquement passé la nuit ensemble, à quelques encablures l'un de l'autre. Mouillés côte à côte, sans se voir dans les parages des bancs de sables, leurs commandants respectifs appliquaient des consignes similaires de silence et de couvre-feu.
Toutefois, aux premières lueurs de l'aube, une cloche lointaine l'avait réveillé.
Somerset s'était levé, alors qu'une agitation remuait déjà son bateau.
La galéasse espagnole l'avait vu en premier dès la dissipation des brumes de chaleur fréquentes sur la mer en cette période de l'année. Bien plus maniable elle avait levé l'ancre en passant à toucher le bout-dehors de l'Asturias.
Il avait fallu de trop longues minutes à ses hommes pour remonter ce fichu mouillage profondément enfoncé dans le sable; encore plus de temps pour déferler les voiles et avant de les reborder à nouveau, s’écoula encore un délai précieux. Somerset rageait de ce retard à appareiller car la galéasse prenait une avance certaine qu'il mettrait des heures à remonter.
Sa lunette lui apprit la nature appétissante de sa proie et il avait alors lancé la chasse et fixé le cap à son barreur.
Hélas, sans vent, le lourd navire se traînait et toute sa toile ne suffisait pas à compenser l'énorme masse et le poids de ses innombrables canons. Plus légère, la galéasse prit l'avantage en usant mieux du moindre souffle que ne pouvait le faire le navire de ligne.
Naissant avec le soleil, l'alizé que tous attendaient enflerait bientôt ses voiles et les heures suivantes remettront les choses à leur juste mesure. L'océan est encore long devant les étraves avant que l'Espagnol ne trouve un port ami où il pourra s'abriter.

Le pirate, s’il ne doute pas de l'issue favorable de la poursuite, sait qu’elle sera longue; aussi, il décide de descendre déjeuner avec ses deux bijoux qui ne peuvent tarder à se réveiller.“Ses merveilles” comme il se plaît à les appeler, se sont installées en maîtresses des lieux dans la cabine de feu Monsieur Smith. Et, plutôt satisfait de les savoir si proches de lui, Somerset avait laissé faire. 


Effectivement, la cabine de l'ancien second touchait celle du capitaine, dont elle était simplement séparée par un corridor infect menant aux communs. En fait, le lieu d’aisances où s’était tragiquement terminée la vie de l'ancien commandant espagnol du navire.
Souhaitant agrémenter et accommoder à leur goût les lieux investis, les jumelles avaient fouillé les cales du bateau; fait l'inventaire des richesses accumulées, meubles, bibelots et vaisselle, qu'elles avaient remontées une à une vers la surface et la lumière. Progressivement, les sœurs remplaçaient toutes les choses rustiques, désignant à leurs aides qui le mettaient au rebut, tout ce qu'elles estimaient ne pas être dignes de leur noblesse. Grâce au mobilier superbe et aux objets d'art extirpés des fonds, elles transformèrent vite en palais l'aménagement sommaire et spartiate de leurs dépendances. Des malles providentielles remplies de coupons de tissus précieux, fournirent la matière à leur fantaisie sans borne.
Cette abondance de meubles et d'étoffes inestimables dans les soutes de l’Asturias provenait en grande partie du butin prélevé sur une flûte de déménagement espagnol et de rapines diverses raflées, à droite et à gauche, durant ce dernier mois.

Avec l'arrivée impromptue à son bord de ces deux petits bouts de femmes, Somerset avait gagné en galanterie et surtout, en courtoisie. Aussi, allégeant sa main d’ordinaire si brutale, il toqua doucement à la porte de leur quartier avant même d'y entrer!
N'obtenant pas de réponse immédiate, l’Anglais s’impatienta et finit par tourner le dauphin du loquet...
Manœuvre qui ouvrit la porte persiennée.

En dépit du soleil matinal qui embrasait la coursive, une pénombre ouatée baignait le refuge des donzelles. Aux pavois de la cabine, elles ont fait clouer des pentes de brocart épais qui tenaient lieu de rideaux. La bannette sobre de feu Monsieur Smith était méconnaissable : Elle s’était embellie d'un baldaquin vaporeux de tulle et de satin, plissés en tentures retenues par quelques rubans au plafond tonturé. Ces courtines superbes entouraient la tête de lit et doublaient le vaigrage rustique de la coque.
Amoureuses des coussins, elles ont bourré de coton d'Amériques de riches étoffes cousues en sacs par les ravaudeurs du bord. Ces énormes oreillers composaient l'essentiel du décor somptueux, le nid moelleux et douillet où sommeillaient encore, les jeunes tourterelles.
Trônant en pacha d’Orient sur un coussin à trame d’argent -étoffe destinée aux chasubles des officiants d'une des églises de Santiago- le chat de ces demoiselles veillait à l'heureux ordonnancement de tout son nouvel univers. Il faut dire que parmi leurs incessants caprices que “leur bon oncle Samuel” s'ingéniait à satisfaire, elles avaient souhaité posséder un chat persan... Une rareté  qui fut tout à fait impossible à trouver, ici-bas! 
Aussi, après d’infructueuses recherches, elles durent se contenter d'un jeune chaton affectueux, sans doute moins pouilleux que les autres, ce qui dirigea leur choix dans la portée. Bien que bébé, le minet comprit instantanément l'aubaine qui s'offrait à lui et sut se faire adopter dans le sérail.
Depuis lors, il manifestait l'altitude de son contentement par de continuels ronronnements et témoignait sa reconnaissance par une affection débridée à l'égard des jeunes filles... Qui, en contrepartie, le pomponnaient à longueur de journée!

Le capitaine n'osa aller plus avant dans la cabine. Hier encore, “ses merveilles” l’avaient chassé de leurs éventails; alors qu’il tenter de voir "d’autres choses" que celles qu’elles montraient d’ordinaire à ses soupers. Elles dormaient si profondément que le coquin risqua un œil au travers des tulles…Il devina plus qu’il ne distingua dans la pénombre feutrée, l’enchevêtrement langoureux des jambes pâles des jeunes odalisques...
Et cette vision diaphane mais troublante acheva de l'attendrir!
Tout émoustillé, Somerset faillit ordonner l’abandon de la poursuite... Désireux, tout soudain, de se consacrer entièrement à satisfaire ces deux jeunes fleurs qui s'épanouissaient sous ses yeux.
Sans doute en cet instant de pur ravissement, passa-t-il bien près d’une mutinerie de ses gens.

Hier encore, les jumelles avaient remonté un grand miroir pivotant dans un cadre doré. 
Une merveille de raffinement découverte intacte dans la caverne d'Ali Baba que constituent les soutes immenses du navire. Ravies de cette trouvaille indispensable à leurs toilettes, elles l'installèrent comme l'élément principal de leur univers, judicieusement positionné pour être totalement éclairé par les nombreuses baies du pavois.

D'où Somerset se tenait et malgré le manque de clarté, il pouvait se voir en entier tant la glace était vaste et parfaitement polie. Et, dans le miroir sans complaisance, le commandant se fit peur! Il s’y découvrait barbu, hirsute, ses dentelles crasseuses et son habit si distingué de commandant, tout maculé, n’inspirait plus que dégoût.
Il saisit alors, la triste évidence : Sa tenue négligée n’impressionnait plus son équipage.
En se fondant progressivement à cette vermine, il avait perdu de sa prestance et s'abandonnait à la saleté omniprésente du bord, facile et naturelle.
Sans prendre soin du prestige de sa personne, il rejetait l'esprit même du protocole qui avait fait sa force, sa réputation!
Somerset s'approcha de la glace et détailla, avec honte, l'état dramatique de ses revers de velours. Hier, cramoisis du rouge sang des uniformes de son pays, ils étaient, aujourd'hui, graisseux et tachés.
Il était sale, d'une crasse repoussante que le manque d'eau pouvait à peine excuser.
Son pourpoint aux rabats de dentelles était devenu une horreur de saleté tant il est souillé; non point des résidus des combats, mais des reliefs des banquets. De plus, ces taches sans gloire risquaient de lui faire perdre tout crédit auprès de ses beautés parfumées...
Dont seule, son odeur pestilentielle suffirait à déshonorer la lignée.
Tout d’un coup, le commandant ne supporta plus sa dégaine et abandonnant les demoiselles à leurs rêveries, il retourna à grands pas dans sa cabine et ouvrit ses coffres. Il en sortit un uniforme propre et impeccable, une chemise au large col de fines Valenciennes; le tout, miraculeusement préservé des débordements de ses derniers soupers.
Oubliant la chasse en cours, remettant ses corrections de cap à plus tard, il s’imposa des urgences : Et, la plus pressante était de se sentir bien dans sa peau, sûr de lui et donc d’être propre comme un sol neuf!
Il déboutonna les nombreuses attaches de sa vareuse, ôta sa chemise poisseuse de crasse découvrant son torse grêlé de rouille. Dans un bassin en faïence, il versa l'eau d'un grand broc et s'y trempa la tête, s'aspergeant largement les épaules et la poitrine. Puis, de son coutelas tranchant, il rasa sa couenne promptement, sculptant les contours de ses favoris flamboyants.
Il en était justement à se revêtir lorsqu’une sonnette tinta au plafond de sa cabine.

Il se félicitait d'avoir adopté le principe de communication du commandant espagnol : Une simple clochette qu'actionnait un câblot depuis la timonerie, le prévenait d'un imprévu dans le déroulement des opérations en cours.
Refrénant son envie de courir sur le pont, il décida qu'avant de remonter à la passerelle, il devait finir de se préparer afin d'être irréprochable, comme à l’heureux temps de son regretté Jonathan. Mordiou, il comptait redonner toute sa valeur à l'Etiquette et allait reprendre en main la tenue de ce navire... Et, avant même, que cette course ne soit terminée.

Comme Somerset  tardait à obtempérer, on vint le prévenir de la passerelle que des événements nouveaux nécessitaient ses ordres sans délai. 
Il coiffa un grand feutre bleu, surmonté de plumes chatoyantes que retenait un galon d'argent. Hérité du précédent commandant espagnol, ce couvre-chef était tout simplement, magnifique!
Ceint de son écharpe de satin, sabre au côté et pistolets à la ceinture, il se redressa et traversa le vestibule de la chambre de ses protégées. Au passage, un rapide regard au miroir l’assura du retour de sa fière allure, de la prestance qui sied si divinement à son commandement. De nouveau fringuant, il entendait faire savoir qu'il était l’unique maître à bord, en dépit des apparences...

En trois enjambés, le chef pirate fut sur le pont et monta sans s'arrêter jusqu'à la dunette du gaillard-d’arrière. Agglutinés sur bâbord, l
es hommes jubilaient de voir l'Asturias reprendre à chaque minute de la distance sur sa proie. Ils brandissaient leurs armes avec rage, mimant, à l’avance, les gestes féroces qu'ils allaient faire, tout à l'heure, lors de l'inéluctable abordage. 
En tendant son doigt vers le couchant, la vigie montra au capitaine la raison de son appel :
Sur l'horizon derrière-eux, viennent d'apparaître des voiles nouvelles, hautes et nombreuses! Noyées dans la brume de chaleur qui réunit l’azur à l’océan, elles étaient encore indécelables par les hommes du pont-mitan mais, en revanche, parfaitement visibles à la lorgnette.
Somerset examina longuement les nouveaux arrivants qui montaient inexorablement par son tribord arrière. Ces voiles venaient de la terre et suivaient une route parallèle à la sienne.
Flotte ennemie?... Là-dessus, le commandant avait une certitude : Depuis la mort de Smith, son second, il n'avait plus de véritables amis. Tout au plus, il pouvait espérer voir surgir des navires d’un pays neutre qui se montreraient indifférents au pillage en perspective.
Mais cela compliquait la chasse et l’obligeait à conclure rapidement son abordage et si possible, en restant sous voiles. C'est, précisément dans ce cas de figure, qu'il escomptait que la grandeur et le nombre des canons de son vaisseau fassent la différence, obligeant la flottille à passer son chemin au large de peur de subir le sort peu enviable de la galéasse.

Avec l'alizé adonnant à plus de quinze nœuds qui faissait galoper l'Asturias, l'écart entre le chasseur et sa proie se rétrécissait. La distance diminuait à chaque risée et moins d'un mille séparait les deux vaisseaux.
A présent, on voyait distinctement les hommes préparer la défense du navire de transport où quelques éclairs de sabres luisaient dans le soleil naissant. Sur l’Asturias, à chaque niveau de ses nombreux ponts, on fourbissait ses armes pour l’abordage. Près des canons, les pots-a-feu étaient déjà allumés alors qu’on montait par deux de la Sainte-barbe, les boulets remplis de mitraille et leurs gargousses de poudre.
A l’ordre sifflé, les artilleurs fébriles venaient d'armer les gueules des pièces de chasse, celles qui se trouvaient sur le gaillard-d'avant.
Somerset descendit de la dunette et traversa le pont-mitan en caillebotis, sous lequel s'affairaient les servants des batteries inférieures.
Invectivant ses flibustiers étonnés, il ordonna que l'on remette de l'ordre dans les uniformes en clamant qu’aujourd'hui, l'on attaquerait «Pour la plus grande gloire de l'Angleterre!».

Propre, il se sentait Britannique jusqu'au bout des ongles. Contrairement à ses manières habituelles de flibustier, il avait décidé que l'abordage à venir s'effectuerait dans l'observance la plus stricte des règles de la course!  A croire que sa courte toilette avait décrassé son âme autant que sa couenne, métamorphosant le pirate sans patrie en loyal corsaire de Cromwell!
Aussi, le commandant renvoya se rhabiller les matelots aux torses nus; ceux qui avaient délaissé leurs vareuses rouges en drap si épais sous ce climat. Il allait exiger de l'ordre et de la discipline, jusque dans la modération de la hargne, qu'il conviendrait d'avoir pour l'arraisonnement. Connaissant ses ouailles et, surtout, leur promptitude à tirer à plein bois, il entendait diriger lui-même, la canonnade qui allait précéder l'abordage final.

La galéasse parvenue à une demi-portée de ses canons, Somerset décida de tirer le coup de semonce et fit hisser ses couleurs suivant le processus énoncé. Alignant la mire sur sa cible, inclinant l'affût de quelques crans, il alluma la mèche.
Le pulvérin grésilla une fraction de seconde 
dans la lumière, suivit d'un coup de tonnerre formidable qui secoua le pont et ébranla les fortes colonnades de la rambarde sous la main du capitaine.
L'alizé balaya le nuage du départ et le boulet s'abattit à la mer à quelques toises sur le tribord du beaupré du navire de commerce, soulevant une gerbe d'écume. Bien vite, on aligna la bouche suivante sur la mâture, dans l'acre odeur de la poudre qui excitait tant les hommes.
Le prochain coup, à boulets ramés allait être, à n'en point douter, dévastateur.
Mais, un événement imprévu vint dérégler le cours bien suiffé de la manœuvre : Dans les hauts, la galéasse venait de hisser un nouveau pavillon, tout en affalant le drapeau espagnol qui, jusqu’alors, flottait en corne! 
Somerset chaussa sa longue vue et ajusta la netteté de l’oculaire...
Stupeur! Le capitaine marchand déployait la bannière noire ornée des fémurs croisés; le funeste drapeau des pirates de la Tortue!
Le très nouveau  “Jolly Rogers”, que certains flibustiers commençaient à arborer en signe de reconnaissance. 
Une autre flamme s’éleva, claqua au vent en accompagnant le sinistre emblème, confirmant l'appartenance indubitable du vaisseau convoité.

Un dilemme se posa à Somerset : Allait-t-il outrepasser les règles de la confrérie de la Côte et agir en corsaire Anglais, comme il venait, tantôt, de le claironner si fortement? Ce qui équivalait à combattre ouvertement Le Vasseur... Avec, comme immédiate conséquence, la probable désertion d’une grande partie de son équipage de forbans, engagée par cette décision dans un combat fratricide.
Ou bien, allait-il agir en flibustier en abandonnant la chasse comme le ferait tout “loyal vassal” du terrible gouverneur de la Tortue?
D’instinct,  plus que par intelligence, l’Anglais flaira une autre alternative : L’aubaine que lui offrait l’escadre ennemie qui montait sur son arrière!
Il allait se positionner comme le sauveur, comme l’escorte protectrice  de la galéasse face à l’adversité qui s’approchait.

Sans tergiverser plus avant, le rouquin s’engagea dans cette voie. Souhaitant, néanmoins, que les choses soient claires et ne puissent être remises en cause ultérieurement par le capitaine du gouverneur, auprès de qui il devait imposer “son assistance” avec détermination.
Aussi, Somerset ordonna le tir d’un autre coup de semonce, un boulet qui frôla l'étrave, s'abattant comme prévu sur l'autre bord.
C’est l’ordre incontournable de ralentir et de laisser approcher le présumé navire anglais, sous peine de subir une canonnade puissante qui enverrait, sans l’ombre d’un doute, le récalcitrant par le fond.
Ce commandement musclé fut compris par le capitaine pirate qui ordonna de lofer en choquant ses voiles; manœuvre qui freina immédiatement le navire de charge sur son erre. L'Asturias fut sur lui en quelques minutes.
Bien que des deux bords, des gestes de reconnaissance s’échangèrent entre les “frères de la Côte”, le bateau de Le Vasseur restait menaçant avec ses mantelets ouverts sur toutes ses bouches prêtes à cracher leur mitraille.

“Parent, sans doute, allié pas encore”  disait un proverbe en ce temps-là.
Aussi, rusé se frottait à rusé et demi et, sur l’Asturias, les artilleurs dont les têtes inquiètes dépassaient des sabords, restaient prêts à ouvrir le feu.
Pareillement, au rempart du gaillard-d'avant, les fusiliers en tuniques écarlates, calaient les fourchettes de leurs mousquets en position de tir, alors que déjà depuis les haubans de basse hune, les grappins des “gaffeurs” tournoyaient en sifflant.

L’abordage se voulant “amical et fraternel”, les coques des deux navires se rapprochèrent à entrecroiser leurs vergues. Les haussières courtoises qu’on s’échangea alors, remplacèrent les premiers grappins agressifs.

Il convenait simplement que les deux capitaines, face à face et bec à bec, puisse discuter civilement de la situation. C’est à dire, que l’un d’eux accepte de demander de l’aide à l’autre, sans aucunement se froisser ni, surtout, se déconsidérer. Négociation facile entre gens accommodants mais, hautement problématique ici, du fait de l’orgueil incommensurable des deux capitaines pirates.


Aimables mais tendus, les deux commandants en sont à se diriger l’un vers l’autre : L’un descendant vers le pont-mitan du navire de ligne et l’autre grimpant sur la plus haute dunette de sa galéasse. L’altitude différente des francs-bords des navires et les convenances exigeaient qu’ils soient à la même hauteur pour converser de leur commun problème.
La rencontre s’annonçait sous bonne augure, lorsqu’un incident regrettable survint...  Sur le château-arrière du navire marchand, niveau où venait à peine de prendre pied son capitaine, une espingole pivota malencontreusement et sa bouche évasée menaça le pont-mitan de l’Asturias!
Aussitôt, un coup de feu claqua et le servant imprudent s’effondra sur son escopette; abattu par la balle précise d'un fusilier d'élite de la garde rapprochée du capitaine Somerset.  Stupeur générale et cliquetis nerveux des armes opposées que refrénèrent, avec poigne, les deux capitaines... Mais, pour l’incident, point d’excuses.
Ce préambule dramatique présageait la nature exacerbée du protocole qui allait se sceller entre les deux capitaines : L'Anglais entendait dicter ses ordres et écrire l'histoire, devrait-t-il le faire avec le sang de tous les occupants du navire de Le Vasseur.
Les haussières durcies, la galéasse crochetée vint frôler les murailles de l'Asturias. 
On attendit que les coques soit pratiquement à contre pour intercaler, avant qu’elles ne se touchent, quelques gros sacs de chanvre; l'Asturias tirait à présent, le chargeur prisonnier. 
Le pont du navire de ligne surplombait celui, très bas, du navire de commerce qui s’offrait, sans défenses, aux fusils alignés et menaçants des soldats aux tuniques rouges.

Le capitaine anglais échangea un salut rapide avec le capitaine pirate.

En fait, Somerset souhaitait faire venir à son bord son homologue de la Tortue. Invitation au demeurant prévenante mais qui, après l'événement, pouvait être interprétée comme une manœuvre de capture. 
Aussi, le rouquin entoura son salut d’égards fleuris.  


«Je vous souhaite le bon jour, Commandant!
Voulez-vous me faire la grâce de rejoindre mon bord, un verre amical nous aidera à causer de notre affaire!»

 
Le capitaine flibustier, un grand échalas aux cheveux blonds de Batave, maigre et moustachu, hésita... Puis, il accepta et s’aidant d’un tire-vieille  lancé à cet effet du haut de la coque abrupte de l'Asturias, il sauta à bord.
Somerset l'attendait les deux mains sur les hanches… Magnifiquement sanglé dans son uniforme turquin. Le col à parements de dentelles de sa chemise immaculée s'étalant jusqu'aux épaulettes frangées, l’Anglais avait fière allure.
On se salua civilement mais chacun garda son chapeau au chef.


«Monsieur! Mon nom est Jonas Van Huysman, capitaine au service de son Excellence Monsieur le gouverneur de la Tortue....
Je vous salue... Et je proteste énergiquement!
Voici bien des manières de faire connaissance, en abattant mes matelots!»

«Moi-même, je suis Samuel Georges Somerset... Et, je puis vous dire que votre marin était un imprudent. Voyons, nous sommes en guerre et je suis le commandant d'un navire sous pavillon de course de la couronne d'Angleterre...
Et vous, mon bon Monsieur, le commandant d’un bateau des pirates français de la Tortue!»

 
Somerset toisa son interlocuteur, des premières marches du gaillard où il venait de monter.

«Capitaine Van Huysman, je pourrais considérer que vous êtes mon prisonnier... N'est-ce pas ?
Mais, vous êtes mon invité car je ne souhaite pas faire le moindre tord à votre “Excellence” de la Tortue ! 
Beau joueur, je m’en vais plutôt vous sauver, vous et votre prise, d’un danger bien réel, celui de l'escadre ennemie qui vous poursuit depuis ce matin!»

 
Le capitaine flibustier ouvrit de grands yeux... Il découvrait l'existence des navires suiveurs qu'il ne pouvait encore entrevoir depuis la hauteur réduite de son gaillard. Il subodore une ruse de l’Anglais; sa vigie de hune, l’œil obnubilé par le navire qui les pourchassait, ne lui avait rien signalé de pareil. Au même instant, ses cris, depuis les hauts, confirmèrent les voiles.

«Vous voyez bien, Capitaine! Vous êtes poursuivi et en grand danger!
Moi, avec mon vaisseau rapide, je serai déjà loin qu’ils vous auront rejoint et mangé tout cru!
Ce sont les Espagnols, pour sûr “des chiens de garde Andalous” pour sortir avec une escadre aussi nombreuse!»

«Soit, soit, j’en conviens! Que me proposez-vous, Monsieur le Britannique, pour me sauver des Espagnols?»

«Bien simplement, de vous escorter jusqu'au port de la Tortue où réside votre salut... Il va sans dire qu’il y aura contrepartie, suivant les usages!»

«Dites-moi, l’Anglais, la hauteur de cette contrepartie?»

«Hey Captain, je demande, disons...Une part des marchandises égale à celle du gouverneur!»

«Rien que cela!  Sacredieu, l’Anglais, l’usage de nos chartes prévoit bien une compensation mais, point de la moitié du chargement! 
Par ma foi, je ne peux accepter un tel marché situé hors des limites de mes compétences et aussi éloigné de nos habitudes... Allons, à de telles conditions, laissez-moi poursuivre mon chemin et me débrouiller tout seul avec les Castillans!»

 
Les propos aigres-doux du batave commençaient sérieusement à échauffer les oreilles de Somerset.

«Hey, l’ami, ne te trompes pas! Dans l’affaire, tu n’as guère de choix. Ou avec ta bénédiction, nous partageons équitablement ton butin ou bien nous te donnons l'assaut... Et tu sais que tu ne tiendras pas longtemps!
L’ami, notre temps est compté, les Espagnols nous pressent, voici pour t’aider à décider!...

 
Au signe de Somerset, une salve de mousquet de ses “tuniques rouges” crépita en couchant une demi-douzaine de canailles sur le pont de la galéasse. Dans les cris de douleur des blessés, le sang coula, vermillon, sur le plancher tonturé du navire.
Chacun savait que la poudre appelait la poudre et le sang, le sang;  tous deux attisaient les hommes en présence qui, bien qu’entre frères, allaient s’égorger. Conscient que sa quinzaine d’hommes ne pourrait avoir le dessus et que sa tête était en jeu, le capitaine de Le Vasseur baissa pavillon et regimba :
 
«Capitaine Somerset!  C’est par la force que je me range à vos exigences mais vous justifierez bientôt devant Dieu de cet acte inutile de barbarie! Sacredieu, vous portez bien votre surnom de “boucher”! »

Par le poids du plomb de ces balles de seize et quelques pintes de sang français, Somerset venait, sans combattre, de faire sienne la moitié de la cargaison transportée! Sombre, le capitaine flibustier lui remit son sabre en signe d'allégeance mais Somerset ne l'accepta pas.
Pire affront, il envoya un gabier dans les haubans de la galéasse pour mettre sa marque d'appartenance, juste en dessus de la flamme du gouverneur!

Le capitaine hollandais ne regagna son bord qu’une fois qu'il eut signé une reconnaissance d'abandon d'une demi-cargaison, qui s'avéra être riche d’étoffes fines, de lingots de fer, de cacao et de tabac. Le pacte conclu, on lâcha les haussières et les navires reprirent leurs routes parallèles en direction du port de Basse-Terre, chef-lieu de la Tortue.
Somerset, souriant aux anges de sa bonne affaire, rentra dans ses quartiers... Les coups de feu avaient sans doute réveillé ses femelles!

Derrière eux, des voiles montaient très vite, hautes et nombreuses. Une véritable armada était à leurs trousses, alors qu'ils cinglaient vent en poupe vers le repaire de la flibuste. D'une des vastes baies de sa cabine, l’Anglais examina avec minutie la flotte qui suivait son navire.
A la longue vue, on pouvait dire qu'il s'agissait d'une escadre espagnole. Les pavillons énormes de Castille qu'il voyait très distinctement dans sa lorgnette, ne lui laissaient aucun doute.
Où allaient-ils ainsi? Ces navires les avaient-ils réellement pris en chasse ou simplement, faisaient-ils une route commune vers Cuba?
Toutes ces questions appelaient des réponses, qui seraient autant d'options parmi lesquelles il devrait choisir la bonne, celle qu'il exploiterait. De toutes les façons, il disposait de plusieurs heures avant de devoir prendre son parti. En dernier ressort, on aurait toujours la solution d'abandonner la galéasse qui le retardait et de remonter au vent pour dépasser le cap Binquette, au Nord de la Tortue. Ou bien, suivant sa première idée, il pourrait se mettre sous la protection du fort de la Roche où il viendrait ajouter ses canons à ceux, nombreux, de la forteresse du gouverneur.
Somerset a l'embarras des solutions, d’autant que son navire est puissant et fortement armé et, par là même, hautement dissuasif.
En revanche, connaissant l’intrépidité des Espagnols lorsqu’ils sont en escadre, il n'a aucune envie de jeter pour rien l’Asturias dans un combat où il risquait de prendre un mauvais coup.
Ce qui le tranquillisait, c’était que sa prise -la galéasse ventrue du Batave- assurait même doublement sa protection : Celle d’un leurre, qu’il jetterait en pâture aux Castillans si, d’aventures, ils réussissaient à le rattraper et celle qui garantissait le refuge de la Tortue, avec les honneurs dus à un sauveur.
Rasséréné, il plia sa lunette et s'assit confortablement dans son fauteuil, prenant le temps d’admirer le réveil de ses deux charmantes colombes dans leur nid magnifique.


Le vingt et unième jour de mai 1652, à bord de l'Asturias, en vue de l’île de la Tortue.

Vue du large, l'île des flibustiers ressemblait bien à une énorme carapace de tortue de mer, d'où elle tirait justement son nom.
Située immédiatement à la sortie du Passage du Vent, détroit qui sépare Hispaniola de la grand-terre de Cuba, elle est postée à l'affût des flottas passant obligatoirement à sa portée, lors du retour vers l'Europe. Aussi stratégiquement placée, la colonie française de la Tortue devint vite le point de rassemblement de tous les aventuriers des Indes occidentales.

La Tortue partageait avec l'île de Saint-Christophe, cette singulière particularité d’attirer la canaille. La San-Cristobal,  jadis espagnole, quant à elle,  était située au levant de Puerto-Rico, en plein milieu de l’archipel des grandes Antilles. Occupée, dès l’origine, par les pirates indigènes, puis par les flibustiers tout court, Saint-Christophe et sa dépendance Nevis furent équitablement divisés entre les Français et les Anglais, dès lors qu’ils en avaient chassé le gouverneur espagnol, une fois sa maigre garnison massacrée.
Devenue, avec les années, le lieu de villégiature du Gouverneur général des îles des Antilles, parcelle officielle de la Couronne de France, celui-ci préféra désigner aux forbans, une autre de ses îles -également possession française- pour y établir leur colonie :
Ce fut l’île de la Tortue
Geste royal, plein de mansuétude qui présentait deux intérêts stratégiques majeurs : Primo, celui de repousser au loin l’engeance indésirable des flibustiers et secundo, en les fixant à la Tortue, d’entretenir un véritable chancre au ventre de l’Espagnol, l’ennemi commun de toujours.

Aussi, ces deux lieux qu'affectionnèrent tour à tour les pirates, avaient bien des similitudes nées de leur passage, par exemple leurs chefs-lieux qu'ils baptisèrent pareillement du nom de Basse-Terre. A des époques peu distantes, ils firent de ces “capitales jumelles” des repaires inexpugnables pour toute la racaille apatride qui écumait les eaux des Antilles, pour l’une, et celles des Caraïbes pour l’autre. Depuis lors, leurs ports naturels protégés par des récifs et des fortins, y abritaient leurs bateaux débordants des rapines de leur déliquescente industrie.

L'île de la Tortue, dont le relief s'élevait très vite, était alors couverte d’épaisses forêts, peuplées d’essences recherchées pour la marine comme “l’Akaju” qui intéressa très vite ces navigateurs et le bois de braise pour la teinture. Par ailleurs, sa jungle regorgeait de gibiers, de bœufs redevenus sauvages, de mille espèces de légumes et de fruits succulents et par bonheur, le tabac -que l’indien leur avait appris à pétuner- y poussait nativement avec luxuriance.
Sa côte au vent, abrupte et à peu près déserte, était continuellement battue par les fortes vagues de l'océan. En revanche, sa côte sous le vent, sur les dix lieues qui séparaient Pointe-Est de Pointe-Ouest, abritait en plus de Basse-Terre et de Palmiste sa voisine, quelques autres bourgs. Tête Ligne, Pointe des Oiseaux, La Vallée, la Montagne, étaient autant de lieux de villégiatures idéales pour les amiraux de la flibuste, jeunes ou retraités, en quête de tranquillité, de luxe et de fêtes.
Le port naturel de la Tortue était contrôlé par le fort de “La Roche”. Une grosse citadelle carrée construite en pierres grises et flanquée, aux quatre angles, d'échauguettes en briques. Fortin précaire à l’époque espagnole, il s'était étoffé, au cours des années, d'annexes et de dépendances, de chicanes et d’escarpes. Pour devenir une excroissance massive coiffant une éminence, surplombant de quelques dizaines de toises une grande anse naturelle abritée au milieu des récifs.

Durant ces vingt dernières années, les faubourgs crapuleux de Basse-Terre et de Palmiste furent plusieurs fois détruits par de véritables corps de débarquement espagnols qui les ont à chaque fois, incendiés.  N'étant pas d'un naturel bâtisseur, les forbans de passage allaient vite se satisfaire de simples cabanes sur pilotis -les carbets- abandonnant toute envie de construire une véritable ville. 
En dépit des nombreuses expéditions punitives qui eurent des résultats divers, “leur capitale”, rasée par le fer et le feu, renaissait chaque fois de ses cendres, en gagnant un degré de plus en extravagance, en débauche et en perversité.

Parvenue au sommet de son évolution en ce printemps 1652, Basse-Terre de la Tortue était reconnue dans toutes les Caraïbes comme le sanctuaire incontesté de la flibuste. Ses quartiers de Palmiste, du Croûton, du Fond Piment, de Bord-l'Ecu et trois ou quatre autres faubourgs, s’enorgueillissent d’abriter des magasins fabuleux gardés militairement, où les trésors des pillages débarqués des navires y étaient entreposés.
En fait, l'île entière n'était qu'un grand entrepôt où le butin de tout le monde pirate redevenait une marchandise "propre au commerce" et changeait de propriétaires lors de ventes annuelles. Aussi les courtiers des meilleurs armateurs d’Amsterdam et de Saint-Malo y tenaient bureaux, côtoyant les banquiers d'Anvers, de Londres et bien entendu, ceux de Paris. Là, au grand jour sur des aires et des foirails aménagés à cet effet, les  commerçants les plus respectables venaient y acquérir les marchandises les plus folles, les plus riches -ou les plus interdites-, hors les taxes faramineuses prélevées partout dans l'empire castillan par la Casa de Contrataciòn. D'ailleurs, la toute prochaine vente à l’encan de tous ces trésors, coïncidant avec la grande assemblée annuelle des Frères de la Côte, allait avoir lieu dans un mois, ici-même, à Basse-Terre!
Sur l’île, l'argent et l'or circulaient librement et à profusion et chaque transaction commerciale, payée rubis sur l’ongle, rapportait des taxes, dividendes et pourcentages conséquents à son gouverneur. Du fleuve d'argent retiré de ce commerce équivoque, les équipages et leurs capitaines s'amusaient, grillant les uns leurs vies dans les cabarets et les autres dilapidant leurs fortunes neuves dans les bordels nombreux mis en place pour cela et qui fonctionnaient rondement nuit et jour.

Sans avoir officiellement résidé dans le paradis de la Tortue, Somerset connaissait ces lieux et ces coutumes. Il y avait fait quelques courts séjours lors de ses innombrables fugues. En côtoyant des capitaines flibustiers tels que Van Horn, Mombars, Naud l'Olonnois, du Rausset, Caribone et d'autres scélérats qui se s'étaient taillés, 
à la hache d'abordage, une part dans l'énorme gâteau espagnol, il avait rencontré son plus fidèle second -feu Monsieur Jonathan Smith-, qu'il regrettait profondément.
Lors de son dernier séjour, il avait vu s'installer l'actuel gouverneur Français -qui n'était pas plus gouverneur que lui-, mais qui s'était investi des pouvoirs et prérogatives de la charge et entendait faire régner sa loi par le fer et la corde.
Et aujourd'hui, plusieurs années après, bien qu'étant passé plusieurs fois bien proche de la mort violente, le gouverneur français avait encore renforcé son autorité. Les dernières informations, recueillies de ses espions, confirmaient que le tristement célèbre Le Vasseur trônait toujours à la tête de l'île franche dans un luxe inouï digne des plus grandes cours d'Europe.
On lui avait rapporté que, par un temps, “son protocole plus que royal” obligeait ses humbles sujets à l'approcher tête courbée, en rampant à genoux jusqu'à ses pieds!

Il fallait avoir une poigne de fer pour forcer le respect de ce ramassis de voleurs et quand on dit une poigne de fer, c'était vraiment le cas. Les histoires de pontons racontaient que le Gouverneur faisait travailler tous les forgerons de la colonie sur des ouvrages destinés à la torture.
Le moindre maréchal-ferrant usinait pour lui des cages métalliques qu'il livrait dans un lieu de la forteresse appelé “le Purgatoire” tant il s'y passait des choses infernales.

Dans l'obscurité d'une salle profonde, dans un alignement parfait de cages aux barreaux solides et emprisonnés comme des volailles, pourrissaient les contestataires du régime tyrannique de Le Vasseur. Ici et en ce temps, il ne fallait pas dire, ni faire grand-chose, pour devenir  “contestataire” et mille infimes raisons suffisaient pour se retrouver dans ce lieu.
Bon nombre de ces malheureux purgerait leur coupable faute dans des conditions atroces… Tordus, accroupis et reclus dans ces petites cages, pliés d'une façon quasi-définitive. Estropiés, mais vivants!
Pourquoi donc Le Vasseur les gardait-il en vie? Alors que la dague, la corde, la planche et le bûcher fournissaient mille moyens de supprimer aisément ses congénères turbulents ou irrévérencieux.
Simplement, parce que la cupidité avérée du gouverneur lui commandait de conserver à portée de main dans sa prison, les seuls reclus qui représentaient une valeur quelconque; étant entendu que pour les autres, ils n’arrivaient même pas au Purgatoire et disparaissaient en chemin! A la colonie de la Tortue comme ailleurs, partout où la terreur vaut loi, les suppliciés avaient valeurs exemplaires; et à cet effet, l’autorité du lieu exhibait leurs corps décharnés et tordus à la cantonade.

Pour pénétrer l’esprit de ce monde dépravé, une férocité permanente restait de rigueur tant la violence, en ces îles, était monnaie courante et naturelle. On pendait au coin des rues, aux arbres des forêts, aux croix des pistes, aux vergues des navires; mais, sous le soleil ardent des Tropiques, l'eau du ciel pourrissait toutes choses et estompait trop rapidement l'avertissement. 
Si 
à peine froid sur son calvaire, le supplicié ne croquait pas dans l’heure sous la dent aiguisée d’indigènes cannibales, il devenait la proie des urubus a cou rouge, des corbeaux voraces et des frégates qui avaient vite fait de les réduire en morceaux. Une fois dépecés, leurs restes affreux disparaissaient en un temps record sous les fortes mandibules des fourmis rouges et des crabes de terre. On comprend alors, qu’en devenant si rapidement des os anonymes, les malheureux suppliciés perdaient tout intérêt.
En revanche, en entretenant un semblant de vie dans les corps décharnés de “ses réfractaires”, Le Vasseur ranimait en permanence le souvenir de “l'exemple” qui conservait ainsi plus longtemps son rôle édifiant.

Dans ses geôles, était également enfermée une seconde catégorie de prisonniers : Ceux qui représentaient une véritable valeur commerciale. Quelques malchanceux capitaines -trois ou quatre fortes-têtes- devaient leur triste sort à leur obstination persistante à cacher le lieu où ils avaient enfoui leurs magots! 
En effet, celui qui ne voulait pas partager son butin avec le gouverneur de la Tortue suivant la règle instaurée, allait l’enfouir dans un “cayés”, ces minuscules îlots déserts qui pavaient la mer des Caraïbes. Endroit discret où il escomptait bien le récupérer plus tard.
Pour cacher leur pécule, ces capitaines utilisaient des chaloupes entières de prisonniers espagnols, armés de pelles et de pioches et ces misérables, une fois leur besogne accomplie, étaient sacrifiés jusqu’au dernier. Ainsi, le secret de l’endroit demeurait uniquement dans la cervelle du capitaine.

Chacun savait que le moindre souffle de vie, laissé par humanité dans le corps d'un seul participant à l'enfouissement d’un trésor, équivalait à voir celui-ci disparaître. Par ailleurs, si la simple raison de sa dissimulation s’éventait, le capitaine réfractaire pouvait s'attendre, tôt ou tard, à devenir pensionnaire de l’une des cages étroites du “Purgatoire” du gouverneur.
Aussi, le terrible Le Vasseur avait-il complété son “Enfer” d'une panoplie de machines qui permettait de quérir le secret au fin-fond des cervelles. Pour réaliser ces chefs-d’œuvre, ses ferronniers s'inspirèrent du génie déployé lors de l’Inquisition; période féconde en sévices où l'imagination créative des curés s'était débridée dans le registre de l'horreur. Ils n’eurent que l’embarras du choix et puisèrent leur inspiration dans l'important catalogue “Des appareils à donner la question pour extirper l’hérésie” qui, depuis des lustres, avaient fait largement leurs preuves.
Un beau matin, ces serruriers furent très fiers de proposer au gouverneur un savant mécanisme qui pourrait faire souffrir leurs prochains avec les derniers perfectionnements de la technique. Très intéressé, Le Vasseur n'eut de cesse d'expérimenter leur œuvre au plus tôt, en vraie grandeur. L'on transporta l'hideuse ferraille depuis les ateliers des forgerons de Basse-Terre jusqu'à la citadelle à grand renfort de prévôts toutes armes déployées. Une foule vociférante et survoltée accompagna l’équipage en se régalant à l'avance du spectacle nouveau qui allait lui être proposé.
Hélas, elle dut s'arrêter aux portes de la forteresse qui se refermèrent sur le passage du sinistre mécanisme. Les confidences et les secrets, que cette ingénieuse machine allait extraire des cerveaux, n'étaient pas destinées à satisfaire la curiosité de la populace...

Bien au contraire, l'originalité même du procédé résidait dans le fait qu'une seule personne, grâce à la force conjuguée de plusieurs ressorts, pouvait faire fonctionner l'engin macabre en recueillant, intimement à sa source, le secret escompté!
Un pauvre bougre fut désigné en la personne d’un amiral déchu, prétendu immensément riche mais devenu, par la coercition des cages, fou à lier. Il fut le malheureux qui testa la belle mécanique. Celle-ci, remarquablement obéissante, suivit les instructions que le génie de ses inventeurs avait insufflées dans ses rouages. Méthodiquement, elle lui rompit les os, un à un et broya sa poitrine, n'arrivant à extraire de sa chair laminée que râles ignobles et plaintes déchirantes.
On arrêta l'expérience, quand on se rendit compte que le supplicié était mort et que, de toutes façons, les quelques propos décousus recueillis par l'oreille du gouverneur étaient incompréhensibles et totalement abscons. Sa mort prématurée emporta avec elle son supposé trésor qui allait dormir, pour les siècles à venir, sous le sable de corail immaculé d'un îlot perdu.
Le Vasseur en fut très vexé et claqua la porte de la salle des tortures, renvoyant au Diable ses nouvelles techniques et ses ingénieurs. Cette expérience lui coûta l'argent investi dans la fabrication de cette exécrable ferraille et l'or définitivement perdu, du prisonnier.


Cette machiavélique mécanique, dans son efficace perfectionnement, permettait bien d'extraire de tous, tout ce que l'on désirait entendre et même bien souvent, plus que cela, mais de là à reconnaître la vérité dans le fatras des confidences extirpées, cela était aussi une autre histoire.
Bien que l'expérience macabre fût, en elle-même, un remarquable succès de la technique, elle perdait tout intérêt si elle ne distinguait pas le seuil fluctuant entre la vie et la mort. Elle agissait sans ce réel discernement qui, jusqu'ici, faisait la fortune des bourreaux. 
Ce tas de ferraille alla donc grossir l'arsenal diabolique des énormités inventées par les hommes de Dieu, dans le but de faire avouer les déviations hérétiques de leurs contemporains.

Et, le gouverneur poursuivit sa quête d'informations par le bon vieux système de “la gène” simple et efficace, qui consistait à lier ensemble les pouces des interrogés et a serrer le garrot. Manœuvre qui entraînait une souffrance rapidement intolérable -mais jamais mortelle- et généralement suffisante pour obtenir les aveux que l'on attendait.

* * *

Toutes les vilenies que l'on attribuait à Le Vasseur, occupaient l’esprit de Somerset alors qu'il faisait route vers sa colonie.
Derrière lui, il pouvait distinguer clairement la force de poursuite, cinq frégates puissantes et autant de galiotes, petits bâtiments à faibles tirant d'eau 
ainsi qu'une galère, qui transportaient habituellement des troupes et leur armement.
Cela sentait l'opération militaire organisée qui allait porter la guerre dans l'île de la Tortue, comme cela était déjà arrivé voilà quelques années.
L'Administration de l'empire espagnol ne supportait plus les quantités de galéasse perdues, les dizaines de délits journaliers qui ponctionnaient le Trésor, entravant la marche vitale de son commerce. Et régulièrement, la colère des gouverneurs locaux montaient jusqu'aux amiraux basés à La Havane, qui sortaient leurs bateaux de guerre et remplissaient leurs barques de soldats en cuirasses.
Aujourd'hui, la flotte de représailles était à quelques encablures derrière son château, faisant voile forcée sus à la capitale Basse-Terre, Palmiste et au reste du repaire flibustier.
La journée de l'Ascension de notre Seigneur s'avançait et l'alizé bien établi, autorisait encore toutes les alternatives… Bien qu'une barre sombre, annonciatrice d'un fort grain tropical, se formait et arrivait par le Levant. Celle-ci tombera sur l'armada avant le soir et risquera fort de bouleverser considérablement les plans de route de tous les navigateurs.
Toutes considérations bien soupesées, Somerset préféra foncer vent arrière. Autant se mettre à l'abri du grain menaçant de l'autre coté de l'île de la Tortue, en se rapprochant de Basse-Terre et, si besoin était, de la protection de ses canons. 
Il fit infléchir sa route et bientôt, accompagné de la galéasse du Batave, il embouqua le passage du sud, entre l'île et la côte d'Hispaniola. Cette manœuvre allait lui confirmer s'il était réellement poursuivi et peut-être, provoquera la division de l'Armada espagnole.

En ce même instant, des pas légers gravirent l'escalier de la dunette et les jumelles arrivèrent sur le gaillard.
L’Anglais manqua de ne point les reconnaître... Elles avaient troqué leurs robes contre des pantalons  de marins, retenu leurs chevelures par des bandeaux de tissus colorés et leurs accoutrements virils les faisaient ressembler aux hommes du bord; hors la crasse, bien entendu!
Cette nouveauté vestimentaire émoustilla au plus haut point Somerset. Il est vrai que sous cette vêture, leurs formes s'épanouissaient bien plus heureusement que dans leurs vertugadins bedonnants à la mode austère du palais de l’Escurial!
Jugeant par lui-même de l’effet provocateur des donzelles, il s’empressa de leur interdire de se hasarder dans cette tenue sur le pont inférieur réservé à l'équipage.
 Il craignait, à juste titre, les débordements de ses gaillards sevrés de femelles depuis trop longtemps.

Comme “leur bon oncle” ne les avait pas chassé de la dunette de commandement, les jumelles découvrirent le paysage grandiose du bout de l’île. Elles s’émerveillèrent des arabesques dessinés dans le ciel par les frégates, tout comme des fulgurants plongeons, dans l’eau indigo autour du navire, de la multitude d’oiseaux de mer qui nidifiaient dans ces parages.
Répondant de bonne grâce à leurs incessantes questions, les deux sœurs le pressaient, l’entouraient, jusqu’à venir roucouler de part et d'autre de son plastron; embaumant de leur parfum suave les narines rustiques du capitaine. Il en vint, le bougre, à les prendre par le cou et cette familiarité -de prime abord bien paternelle- ne les effaroucha pas. 
Bien sûr, elles pouvaient être ses filles mais dans la caboche du pirate, son rêve était d’en faire bientôt ses femmes. Il jurait de les épouser dès qu’il pourra les installer, quelque part, avec le faste qu’elles méritaient, dans un paradis où il allait bientôt se retirer, dès sa fortune faite.
Espiègles, elles le délestèrent de ses pistolets qu'elles glissèrent dans leurs ceinturons qui tournaient deux fois autour de leurs tailles étonnamment fines. Et, Somerset de rire de l'idée, imaginant les deux luronnes faire le coup de feu contre les soldats de leur propre pays qui les talonnaient.

Les naïves jumelles ignoraient que les balles des armes qu’elles manipulaient, une fois tirées, ne faisaient pas la différence entre les chairs espagnoles de celles des Français, Bataves ou Britanniques.
Le commandant leur montra l’Armada à leurs trousses.
Encore éloignée, on ne pouvait en deviner les pavillons sans lorgnette et il ne dit rien de son appartenance, sauf qu'elles devraient se mettre à l'abri dans leur cabine si le combat venait à être engagé. Les deux jeunes filles lui promirent de se clore à double tours et de bien se garder de se monter aux fenêtres du pavois.
Autre conseil qu’il leur prodigua…Elles devraient, en cas de malheur, s'enfermer au plus profond de leurs placards... Mais, il les rassura immédiatement, en disant qu'elles n’auraient rien à redouter tant qu'il serait là… Car, lui debout, il empêcherait quiconque de mettre le moindre orteil sur le pont de son navire.

Il se garda bien d’ajouter que les soudards cubains des galions qui suivaient l'Asturias, ne faisaient aucunement de quartier avec les filles, même espagnoles comme eux.

L’Asturias longea la côte sur plusieurs milles, suivie de la galéasse prisonnière qui resta au vent de la haute coque tout le voyage. 
Sur leur passage, le tocsin du moindre boucan sonnait l’alerte. 

Au détour d’un cap, en face d'eux, s'ouvrit l'anse sous Palmiste emplie d’une foule de mâts; l’orée de la rade de Basse-Terre était fortement gardée par deux batteries nouvelles. Des pièces de marine, retranchées dans des fortins de troncs d'arbres, occupaient les rochers qui refermaient la passe. De sa lunette d’approche, Somerset pouvait dénombrer les servants français.
Au dessus du port de Basse-Terre, à la citadelle de la Roche, l’alarme était effective. Déjà, on fourbissait les canons car de ses remparts élevés, on avait repéré depuis longtemps les voiles ennemies.
Un drapeau blanc fleurdelisé venait d'être hissé dans les hauts du fort : Réflexe opportun de Le Vasseur qui se réclamait de son jeune roi, lequel d'ailleurs n'était peut-être plus, à cette heure, en guerre contre l'Espagne.

Bien plus que les gueules d’airain des canons du gouverneur et ceux de la flottille Castillane à ses basques, Somerset redoutait le grain qui se préparait.

Grossissant d’heure en heure au Levant, emplissant le ciel de nuages sombres et menaçants, la tempête n'épargnerait aucun des belligérants. 
Sans exception, tous les navigateurs en présence craignaient la violence soudaine et destructrice des éléments sous les Tropiques. Aussi, comme tous les autres, l’Anglais allait devoir faire son choix pour l’affronter étant, de tous les dangers que son navire encourait, celui le plus conséquent.

Il hésitait …Devait-il préférer le large où, réduit à la cape et pratiquement à sec de toile, il subirait, impuissant, la tempête?... 
Ou, allait-t-il prendre le risque de s'ancrer dans l’une des nombreuses anses à l’ouest de Basse-Terre? Abri à l'autre bout de l'île, qu'il n'était pas sûr de pouvoir atteindre avant le déferlement inévitable du cyclone? Etant entendu que tout mouillage sauvage l'exposerait à voir fondre sur lui une nuée de pirogues qui pourraient, bel et bien, prendre son navire d'assaut.
Du choix à faire entre tous les maux qui s’annonçaient, le capitaine pirate s’interrogeait encore...

L’abondance des dangers inéluctables qui allaient s’abattre sur l’Asturias, amena une affluence peu ordinaire à l'office religieux de l'aumônier du bord.  Office que ce prêtre, le pire des soudards une fois défroqué, tenait chaque jour sur le pont-mitan, contre vents et marées. L'équipage à genoux sur le tillac et les demoiselles sur la dunette, prièrent ensemble; chacun interpellant la miséricorde divine avec plus de ferveur à la veille des batailles et des grains violents.

Après cette courte messe, dont le Saint-Sacrifice décrassa leurs âmes si noires, Somerset réunit ses maîtres d'équipage dans sa cabine. Tous avaient le bon sens de la mer, la connaissance sans faille des fourberies de l'océan qu'ils sillonnaient depuis des lustres. Il leur expliqua clairement la situation en étalant sur sa table les cartes de la Tortue où le navigateur, du doigt, indiqua leur position.
Nous étions à Pointe Portugal, le cap du bourg de Tête-Ligne franchi et, à tribord, s’ouvrait la rade chaleureuse de Basse-Terre
Les alternatives furent expliquées, les abris possibles repérées et les chances de les atteindre estimées; le tout pesé minutieusement avec la mine grave des situations extrêmes qui méritaient la plus intense réflexion. Les quartier-maîtres se grattèrent la tête en se concertant du regard et sans doute convaincus de la justesse de leur choix, proposèrent leur solution à leur commandant :
Tous souhaitent aller dans l'anse de Basse-Terre, bien à l'abri des murailles de leur frère… Le gouverneur français!
A croire qu’ils étaient tombés sur la tête... Unanimement, ils préféraient s’exposer aux canons versatiles du gouverneur qui pouvaient les hacher menu encore plus certainement que par la tempête annoncée.

A vrai dire, ce choix s’étayait d’une certitude : Ils pouvaient tous faire valoir leur appartenance à la flibuste, étant tous Frères de la Côte et à ce titre, ils avaient droit à la sollicitude légendaire des gens de mer devant l'adversité. Et, aujourd'hui, l'adversité était multiple : Les vagues et le vent terrifiant du grain tropical et les canons non moins redoutables de l’escadre espagnole.
Somerset fit sortir ses quartiers-maîtres qu'il remercia de leurs avis et se donna quelques instants pour prendre sa décision.
Pour lui, le problème restait entier : Le choix des boscos ne le confortait guère. Même s’il s’ètait persuadé qu’il serait reçu avec certains égards dans la colonie flibustière. 
A contrario, la salve de mousqueterie sur les gens de la galéasse lui serait reprochée par l’inévitable rapport de son capitaine batave. Capitaine qu’il avait épargné et qui baverait tout son soûl sur le sujet. 
Pressé par le temps et la marche rapide de sa flottille, Somerset ne pouvait tergiverser plus longtemps. Contraint, il allait consentir à faire sien l'avis de ses hommes : On irait donc chez Le Vasseur, en espérant son hospitalité..
Aussi, quand l'Asturias se présenta devant Basse-Terre, l’Anglais donna l'ordre de hisser un pavillon blanc et quelques autres flammes, annonçant qu'il ne venait pas en ennemi mais qu’il réclamait l'abri de la rade pour lui et la galéasse qu’il était censé convoyer. De son côté, le navire marchand arborait de nouveau, son “Jolly-Rogers” et protégeait, du moins sur un bord, le ventre de l'Asturias.
De conserve, ils s'engouffrèrent entre les batteries des fortins qui restèrent silencieuses.

A l'ordre des sifflets des boscos on borda les voiles et les gabiers, peinant aux cabestans, souquèrent les écoutes. En lofant, le lourd bateau de ligne pris de la gîte et de la vitesse en obliquant sa route vers le fond de la rade, à la limite de portée des bombardes de la citadelle de Le Vasseur. Derrière eux à deux milles environ, l'Armada espagnole semblait mollir dans son ardeur.

Le dilemme se posait pareillement pour les capitaines Cubains. Sans doute sont-ils dans l'expectative d'un combat ou d'une fuite devant le réel danger que représentaient les nuages lourds et sombres qui continuaient à envahir le ciel. L’escadre défila hors du champ d'action des canons du fort avant de se diviser. Apparemment, les galiotes bondées de soldats et la galère cherchaient une échancrure dans le cordon continu de récifs pour s'abriter; tandis que d'autres prenaient résolument le large, préférant la haute mer aux écueils inconnus.
Les premières gouttes énormes s'écrasèrent sur les ponts.
L'Asturias s'avança jusqu'à la limite des hauts fonds, suivant proue dans poupe, le pilote de la galéasse qui connaissait assurément le moindre des cailloux de ce refuge.
Les hommes s'envolèrent dans les vergues pour ferler les voiles alors que la première rafale arrivait, très visible sur la mer qu'elle hérissait sur son passage. En coupant les écoutes des bras que l'on ne pouvait retenir, on affala sur le pont la toile que les marins tentaient d’étouffer.
Bien vite les hauts se vidèrent des gabiers; glissant après les haubans ils regagnèrent l'entrepont sans demander leur reste.

Dégagée de son écubier dans un effroyable bruit de chaîne, l'ancre coula dans le fond de la baie, alors que le lourd navire dérapait sous la première bourrasque. La galéasse batave, que l’on venait d’entraver, se mit à contre, déventée par la masse du grand bateau.
Les deux coques cognaient, raclaient affreusement, les basses-vergues chahutaient et s’entrechoquaient rudement alors que le vent, gagnant sans cesse en force, hurlait dans les gréements.
La chaîne se tendit à se rompre quand le jas s'accrocha dans les patates de corail qui tapissaient le fond de la baie. La proue gigantesque craqua sous la tension puis, soumise, pivota sur son erre. L'Asturias majestueux offrit son beaupré formidable au cyclone qui, sautant la pointe du cap, s'engouffrait dans la rade. Enfin, rostre au vent, le vaisseau et sa prise s'immobilisèrent au bout de son entrave raidie.
Somerset hésita à envoyer sa seconde ancre, celle de miséricorde. Bien que cette manœuvre conforta son mouillage, elle le rendrait dépendant de la suite des évènements, cloué au fond par ses deux chaînes.
Jouant la prudence extrême devant le grain, il dépêcha une chaloupe avec l'autre ancre et son haussière qu’on venait d’y filer.

Les nageurs s'activaient durement sur les avirons pour lutter contre la mer furieuse. Ils portaient le lourd mouillage avec un angle d'un huitième de cadran par rapport à la chaîne déjà en place. En peinant beaucoup, ils réussirent à basculer le jas énorme par dessus le plat-bord de la barque. L’ancre entraîna vers le fond bouillonnant son paquet de chaînes et son orin dont le flotteur de liège, remontant vers la surface, balisa son emplacement. Au cabestan d’écubier on hala l’haussière grosse comme le bras et on tendit la patte d'oie jusqu’à ce que le navire, tirant équitablement sur ses deux mouillages, assura son accrochage dans les fonds.
Le vent forcissait avec régularité. Derrière la passe, les vagues s’enflaient et déferlaient, blanchissant d'embruns les premières batteries des récifs.
Il faisait presque sombre et le ciel prit la couleur du plomb. Tout ce qui vivait à Basse-Terre se recroquevilla sous le martèlement du galop des nuages zèbrés d'éclairs fulgurants. Alors, il se mit à tomber une pluie torrentielle qui inonda les ponts et les hommes.

Curieusement, Les matelots furent ravis de l'aubaine et sortirent des entreponts étouffants pour braver la tornade; tous se lavèrent dans l'eau du ciel, eau douce qui dessalait si bien et surtout, si bonne à boire. Ils se gavèrent sans retenue de cette manne céleste, défiant la brusque colère des éléments et les feux de Saint-Elme qui hérissaient d’étincelles bleutées les cornes vertigineuses des huniers.
Soudain, noyé dans les coups de tonnerre, le fracas d’une canonnade éclata depuis la rive. On la remarqua aux seuls nuages des départs que le vent terrible dissipa immédiatement. Désemparée, l'une des galiotes espagnoles cherchait à forcer la passe et la batterie du fortin l'avait prise en chasse. Du bord, on ne pariât rien sur ses chances de passer car tous savaient la redoutable précision des canons de marine calés à terre. Alignés à fleur d’eau à moins d’une encablure, ils touchaient leur cible à chaque bordée.
La galiote fut secouée par les premiers boulets qui ravagèrent sa voilure, faisant choir une partie des espars sur les Cubains embarqués. L'une des bombardes espagnole tenta de rendre coup pour coup mais, bien à l’inverse de celle de la terre, les embardées de la barcasse sur la mer en furie, rendaient la visée aléatoire. Le coup partit pour venir occire un cocotier qui s'affala loin derrière le petit fortin.
Une seconde salve française, très précise, alla frapper le bâtiment au niveau de sa flottaison, ouvrant une brèche dans les œuvres-vives à trois pieds sous le franc-bord... Aussitôt, la grosse barque piqua du nez en engouffrant les vagues énormes par son flanc percé.
Bien vite, des rangs entiers de soldats en cuirasse jaillirent des fonds noyés, enjambèrent le bastingage et se jettèrent à l'eau, coulant à pic dans la rade.  La galiote gîta, hésita et sa coque ronde sans quille se retourna; rejetant à la mer le poids de sa cargaison militaire, une part considérable des armements des Espagnols, leurs boulets et leurs meilleurs fantassins.
Par bonheur, son cadavre de bois resta à la surface et procura un radeau aux naufragés nombreux qui échappèrent, ainsi, à la folie des requins qui, malgré le temps exécrable, montraient leurs funestes ailerons.
Les artilleurs de la batterie hurlaient leur joie et sous la pluie qui tombait à seau, on put les voir danser sur les rochers plats.

L’océan, tout à l’heure d’un bleu indigo profond, passa au vert, puis au gris sombre pour s’établir, à présent, en un blanc uniforme d'écume. Sur le rivage chahuté, les cocotiers courbés comme fétus balayaient le sable de leurs chevelures endiablées.

Un autre galion sombra en face du fort, coque crevée sur des écueils rasants. Sa perte libéra l'océan en courroux de sa dernière voile. Seuls les navires solidement ancrés survécurent à la tornade. Le reste de l’Armada espagnole avait disparu, volatilisé ou caché quelque part sous le vent de l’île, pour ceux qui avait pu s’y réfugier à temps.

Sur l’Asturias, n’ayant plus rien à admirer, les hommes abandonnèrent le pont où l'on ne s'entendait plus. Les haubans, les écoutes sifflaient et le moindre cordage libre cinglait les imprudents comme un fouet. Tous les espars craquaient horriblement et le grand vaisseau, couvant de son aile sa prise, fut ballotté comme une vulgaire coque de noix... Son énorme fardage tendant à rompre les deux fortes chaînes qui l’agrippaient aux coraux de la baie.
Au fond de l’anse, sur les pontons et les berges, s'installait un grand désordre. Les esquifs, insuffisamment amarrés, avaient dérapés en entraînant avec eux les barques légères. Tout cet attirail d’embarcations, de voiles, de débris, s’était emmêlé avant d’être drossé sur les hauts fonds. En quelques instants terrifiants, la force incroyable de la tempête avait balayée la baie tranquille, rejetant sur la grève les chaloupes enchevêtrées en un carnage de mâtures brisées et de coques retournées. Aucune rade, même la plus fermée, ne pouvait protéger ses occupants des rafales dévastatrices des tornades tropicales, aussi brusques qu'imprévisibles.
Avec la même soudaineté, les éléments se calmèrent; comme si Neptune, repu de ses ébats coléreux, mettait un terme à son ire.
Dans l’instant, dès le cyclone apaisé, les soucis procurés par l'armada cubaine furent relégués au second plan.

Un souffle d’humanité embauma l’âme cupide du pirate et lui suggèra, dans l’urgence, de porter secours aux rescapés de toutes nationalités accrochés aux débris ballottés par les flots encore déchaînés.
Aussi sur l'Asturias, on descendit l'échelle de coupée et les marins déferlèrent un grand filet de chanvre, du bastingage jusqu'à l'eau. Déjà, accrochés aux mailles, les matelots agrippaient et crochaient à la gaffe les survivants et les marchandises éparses qui surnagaient.

Parallèlement au sauvetage en cours et empreint d’une autre moralité, le monde exécrable des charognards fondait de toutes parts sur les dépouilles, les débris et les restes comme après toutes catastrophes ou batailles. En l'occurrence, des pirogues nombreuses furent promptement remises à l'eau et garnies d'une foule vorace fortement crochue et griffue.
Comme s'envolaient les rapaces, les embarcations bondées de canailles partirent et ratissèrent la baie. Ramassant les morts que l'on défroqua de toutes leurs pauvres hardes, de la moindre chose qui pouvait représenter une valeur négociable. Nettoyant le soldat noyé de ses bottes, ceinture, coutelas, sans parler des anneaux d’or aux oreilles, qui sont tranchées comme les doigts des mains que les bagues fidèles refusaient d'abandonner.


Point de compassion pour ce saint-jour, point d'oraison funèbre, point de prières, rien que des dépouilles anonymes et dénudées, abandonnées aux requins par l'engeance flibustière de la Tortue.
Des requins, justement, il en arrivait de toutes parts!  Ils accouraient de tout l’Océan pour participer au festin, pour nettoyer avec voracité le moindre écueil, débusquant les cadavres des épaves et arrachant, dans une sarabande horrible, les membres des noyés aux cuirasses brillantes.
Du bord, les hommes armèrent leurs mousquets et firent feu avec frénésie sur les squales nombreux, augmentant le sang qui excitait derechef leur férocité. Ils surgirent de toute la mer et la rade grouilla de milliers d'ailerons virevoltants, tranchant les flots dans les gerbes d'écume de leur sinistre banquet. Il y avait les pointes noires, innombrables et vives comme des lames, des pointes blanches des récifs, les makos peau-bleu du large et même un grand blanc, “la mort pâle”, comme le désignait les marins. L'on aurait pu tirer au canon tant leur nombre devint grand dans ce cirque infernal.
La haine du requin surpassant l’avarice des balles, les marins continuèrent à tirer jusqu’à ce que l'océan se vide, comme par enchantement, de tous ses diaboliques croque-morts. Départ qui mit un terme à l'abominable curée.

Somerset avait entraîné les jeunes filles dans sa cabine. Celles-ci avaient ressurgies sur le pont dès la fin du grain et toutes deux, furent horrifiées du spectacle hallucinant qu'elles n’entrevirent qu’un court instant.


* * *
 
Dans l'eau remuée des fonds, encombrés d’épaves et de canons perdus, les crabes voraces viendraient terminer l'ultime nettoyage des dépouilles, blanchissant les os encore retenus aux buffles des armures. 
Un monde sous-marin 
avide, fait de dents et de pinces, allait débarrasser avec rapidité les reliefs indistincts de la folie des hommes et des éléments déchaînés. Quant à l’indigeste, lentement pourri par la rouille, rongé et délayé par le sel, il allait être englouti par l’univers silencieux et conquérant des gorgones et des madrépores.

 
Ici-bas, avec la sagesse qui assurait sa pérennité, la Nature souveraine allait conserver en toutes choses le dernier mot et pour la survivance des espèces qui peuplaient l'océan, l'essentiel était qu'il demeure limpide et son sable immaculé comme au tout premier jour du Monde.


 
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