asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 

GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE XX 

 
 
Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
                                                                       Montesquieu

A la colonie Santa-Esperanza d'Inarégua, le deuxième jour de juin 1652.

 L es opérations de contrôle de la comptabilité de la colonie Santa-Esperanza tiraient à leur fin.
Les comptables mettaient la dernière main aux récapitulatifs qui détermineraient -au maravédis près- le montant exact de la fraude.
En homme très pointilleux, le questeur principal avait élaboré personnellement la minute du rapport final qui enverrait, à n’en point douter, le gouverneur aux galères de Monsieur de Villafranca.
Aussi, c’est avec une fierté bien légitime qu’il remettait sa copie à l'inspecteur général, assis en face de lui pour cette ultime matinée de travail. Sous l'œil attentif de son adjoint, qui escomptait récolter des félicitations pour l'énorme travail exécuté et, après plus d'une heure de lecture assidue, le haut fonctionnaire tourna la dernière page du mémoire.
Le Trésor, que don Manuel représentait ici, avait effectivement toutes les raisons d’être pleinement satisfait de ses collaborateurs; quant à l’ampleur des imperfections comptables relevées, la consistance de chacune d’elles était argumentée d’une façon irréfutable. Avec une évidence déconcertante, les chiffres alignés démontraient les détournements de bénéfices des domaines. Les tricheries, flagrantes, limpides et d’une telle candeur que ne dissimulait, ici, aucun des artifices qu’usaient habituellement les retords que ses services combattaient à longueur d’année. 
Sous le fardeau d’un rapport ainsi accablant, aucun doute ne subsistait pour que la tête joviale de don Alezandro se posa sur le billot du bourreau ou, plus précisément, que son séant goûta, sous peu, la rudesse inconfortable des bancs de la chiourme.


Contrairement aux attentes de son plus proche adjoint, l'inspecteur général s’était renfrogné, assombri au fur et à mesure de sa lecture. Celle-ci terminée, il se montra peu disposé à distribuer les compliments et encore moins, des congratulations. Ses raisons étaient limpides : il n'avait aucune envie de faire tomber don Alezandro!
Aussi, sans aucun geste de contentement superflu, d’une froideur qui décontenança ses collaborateurs, Lanzada ramassa tous les documents du rapport et les rangea précieusement dans son maroquin.

En l'instant, une question embarrassait le questeur : ne devait-il pas -comme c'était l’usage- collaborer à la rédaction du procès-verbal de redressement? Lui permettant, ainsi, d’associer son nom à son ouvrage et parallèlement, d’en récolter les émoluments?
Le subalterne s’apprêtait respectueusement à intervenir pour éclaircir cette incertitude, quand Lanzada prit les devants en affirmant que, dans le cas présent, les choses iraient autrement.
Bien vite, le questeur comprit que l’inspecteur général entendait rédiger seul le jugement final et qu’il le dispensait de sa collaboration... 
Bon prince, Lanzada le rassura : le fonctionnaire ne perdrait aucune pistole dans cette affaire, tout comme ses collègues! 
En revanche, il le chargeait d’entamer, sans délai, le rangement des affaires du service en vue du déménagement définitif.

 
* * *
 
Retiré dans le secret de sa chambre à lire les colonnes de chiffres, Manuel ne savait comment sauver la situation “fortement compromise” du gouverneur. Le total des nombres, sommé sur le brouillon du sous-main, grimpait à plus de deux cent quatre vingt mille livres!...
Montant astronomique auquel il fallait ajouter les amendes consécutives et les frais du contrôle, les siens et ceux de ses gens...
Cela allait alourdir fortement la sauce, la faisant avoisiner les trois cent mille livres!

Manuel leva les yeux vers l'océan qu'il apercevait de la fenêtre de son bureau.
Celui-ci était gris sombre. D'un ton plombé qui s’alliait à celui des nuages, lourds et bas, pour gommer la ligne rassurante de l'horizon. 
Nous rentrions dans la période des pluies, lui avait dit Zarzuela. Son esprit contrarié sauta de ses comptes à sa jeune amante. 

Sa santé n'était pas bonne, elle se remettait mal des suites des plongées profondes qu’il avait exigées d’elle. Il se sentait responsable de son état, coupable d’avoir poussé l’amoureuse, par passion pour lui, à mettre en péril sa pauvre existence. Bien que la thérapie élaborée de son barbier la ramène à la vie normale, elle le faisait trop lentement à son goût.
Manuel est tout empreint de cette amertume quand Louis-Antoine, son fidèle valet, entra dans la pièce.
Comme un trophée, ce coquin agitait le plat à barbe argenté du “criado” du gouverneur.
Il affirma avoir “loyalement gagné aux dés” l'indispensable accessoire de son homologue... Ainsi, dorénavant, ce serait à Fernando à venir faire mille courbettes pour le prêt journalier de cet ustensile.
Et, de conclure, en riant, qu’habilement sollicitée la roue de la chance tournait dans la citadelle en favorisant l’un après l’autre.
Son exploit ne dérida pas la mine préoccupée de son maître.
Fine mouche,  Carqueiranne devina que ses affaires ne se déroulaient pas dans l’harmonie qu’il escomptait.
Aussi, le malin monta au créneau, bien décidé à lui rendre la joie de vivre, à faire cracher l’encre qui noircissait son esprit comme on savait le faire, en Provence, pour un poulpe ou une sépia avant de le cuire.

 
«Mon bon maître! Je vous découvre une tête bien allongée et peu souriante ce matin, auriez-vous des soucis ?»
 

«Hélas, oui, les responsabilités de ma charge m'obligent à faire trébucher un ami, ce qui est le comble de la traîtrise!»

«Holà, Holà, Monseigneur! Quand on me parle de trahison obligatoire, cela me hérisse le poil! 
Une nécessité pareille demande réflexion et discernement...
Est-ce que votre humble valet peut mettre à profit sa petite “fée logique” pour vous aider à résoudre vos problèmes?»

«Mes soucis ne sont pas dans tes cordes, barbier!
Rase-moi, plutôt que de croire que tu peux agir sur les affaires sérieuses de ton maître!»

 
Il était onze heures, l'heure effective où don Manuel aimait à être rasé.

Il s’était fixé l’obligation d’être le plus présentable possible lorsqu’il allait dîner; bien qu’il n’escompte aucune rencontre galante en ces lieux. Simplement, il avait décidé de ne point se laisser aller et luttait, par l'exemple, contre une propension à la paresse et à la crasse que le climat des îles favorisait.

Alors que Louis-Antoine prépare sa mousse dans sa nouvelle acquisition, Manuel tire son fauteuil, l'écarte de sa table de travail pour permettre la rotation de son serviteur autour de lui, et s’installe.
Aussitôt, le barbier recouvre son pourpoint d’un grand drap immaculé et vient insérer son col dans l’encoche idoine du plat.
Maniée avec ampleur et dextérité, l
a lame effilée rase le poil sombre en dégageant la peau, à présent hâlée, du Sévillan. Puis, l’ouvrage avançant, survient l'instant où tous les barbiers du monde prennent la parole et Louis-Antoine ne faillit pas à la tradition.
 
«Au lieu de m’ébrouer, mon maître devrait comprendre que je ne cherche qu'à l'aider! 
Voici des semaines que, grâce à vous, je marche droit sur le chemin de l'honnêteté sans, jamais, avoir l'occasion de vous rendre le remerciement.
Peut-être pourrais-je énoncer des monceaux de solutions sottes que vous n'auriez pas alors à explorer? Qu'en pensez-vous?»

« Coquin de Francès! Tu cherches à me faire parler! 
Soit, je vais éclairer ta lanterne sur mes soucis, comme cela, je suis sûr que nous serons deux à ne plus pouvoir dormir!»

 
Il lui fit part de ses inquiétudes sur l’avenir du gouverneur qu'il allait devoir faire choir de son piédestal pour des erreurs grossières…
Puis, libérant l’autre partie de son âme, il avoua les véritables raisons de la mauvaise santé de la métisse en contant toute l’histoire de son magot perdu. Affaire obscurcie de ses craintes que le navire de Somerset n'ait relevé le pactole avec son ancre ou, pire encore, qu'il ait bousculé et brisé la dame-jeanne qui en formait le repaire à mi-profondeur.
Autant de choses qui se liguaient pour gâter ses derniers moments sur Inarégua.
Pour raser le pourtour de la glotte, Louis-Antoine releva le menton du fonctionnaire, coupant court à l'avalanche de fiel qui s'échappait de sa bouche.

«Monseigneur, en premier je dois vous remercier grandement de votre confiance, vous venez de me parler en ami et je jure devant Dieu qui me surveille, de me faire couper en rondelles plutôt que ne s’échappe, de ma lippe, le moindre mot de vos confidences!
Ceci dit, voilà bien les noires pensées qui assombrissent vos jours...
Alors qu'une fortune appréciable vous attend, en sûreté, sous l'eau calme de la baie.
Pour ce souci là, il n’y a pas de quoi se faire des cheveux blancs...

Insistant de la lame tranchante sur la partie sensible de la veine jugulaire, il reprit son souffle et poursuivit sa phrase.
 
«Allons, allons, il est temps de repenser tout cela, je vous promets de battre comme œuf ma courte cervelle pour extraire des solutions positives à tous vos ennuis! 
Et puis d'abord, Zarzuela va très bien! Elle s'est levée ce matin pour vaquer à son service sans perdre la moindre goutte de son sang...
En second lieu, les quelques centaines de milliers de ducats qui manquent dans la balance du gouverneur ne représentent que quelques minutes des festins formidables que donne votre bon roi à Madrid pour le plus petit roitelet de passage... Sans causer des fortunes en or, jetées aux gorets, pour éblouir les ambassadeurs du Siam !
Et vous... Vous allez crucifier ce pauvre Alezandro pour une telle bagatelle, cela n'est pas très chrétien!
Pardonnez mon franc-parler, Monseigneur, mais que des choses pareilles vous mettent dans cet état, cela me consterne!»

«Modères tes propos, vilain!... Nous ne sommes plus sur le pont d’un navire de la flibuste et les conseils, bavés par un pirate à peine repenti, ne vont pas d’un seul coup faire pivoter le monde dans l’autre sens!»

La réflexion brutale de son maître rive le bec du Français.

Réduit au silence respectueux, Louis-Antoine s'applique à parfaire la coiffure; taillant ce qui lui semble sortir du cadre de l'élégance du moment et lissant les cheveux mouillés en arrière, qu’il retient d’un ruban.
Manuel convient qu’il s’est, lui aussi, laissé emporter... Aussi, il réduit la portée de son injuste remontrance en s'excusant, presque, de son humeur massacrante.
Il ajoute qu'il est ravi de savoir Zarzuela en meilleure santé, qu'il a ce poids de moins sur la conscience et ne manquera pas de prendre de ses nouvelles, tantôt, en descendant déjeuner.

*  *  *


Le tocsin sonna sur la terrasse de la citadelle, annonçant qu'on était parvenu à la mi-journée.  A défaut des cloches de l'église -fondues pour en faire des canons par les derniers pillards-, il rythmait les rares offices religieux des padres de passage et plus communément, l'ensemble des travaux des champs des villageois des alentours.
De la cuisine, on vient avertir que le repas de Monsieur l'inspecteur général serait servi suivant ses ordres, parmi ses fonctionnaires dans leur salle particulière du rez-de-chaussée. Cette  ennuyeuse perspective n'emballait pas trop Lanzada mais c'était la règle et il la suivrait.

Propre, rasé et peigné de frais, vêtu de sa cape, il abandonna son barbier et sortit sur la coursive.
Dans la cour du fort, la pluie tombait à verse, transformant les courtines en cascades. Serrées dans les guérites du rempart, les quelques vigies de service se protégeaient de l'orage tropical, tout comme la harde de cochons noirs s’agglutinait dans la souille sous l'escalier. 
Manuel descendit les marches glissantes sur le bord car, en leur milieu, les degrés en brique étaient amincis par un demi-siècle d'usure. Malgré le déluge qui tombait du ciel, il ne se pressait pas et, c'est bien à contrecœur, qu’il allait rejoindre l'univers obséquieux de ses collaborateurs.
Il remarqua le gouverneur à l'orée de son campement et traversa la cour, sous les trombes d’eau, pour le saluer.
Le gros homme le reçut avec chaleur et l’invita à entrer.

 
«Mon cher don Manuel, entrez-donc!
J’ai ici, un succulent vin cuit de Porto qui à d’excellentes vertus apéritives...
C’est mon pêché mignon, disons l’un de mes nombreux pêchés mignons!
Que voulez-vous, on ne vit qu’une fois...
Goûtez-le et vous m’en direz des nouvelles!»

 
Fernando apporta les verres, ouvrit le carafon de vin capiteux et les servit.
D'un geste sans équivoque, le gouverneur expédia son criado vaquer ailleurs; il comptait profiter de l’occasion pour s'entretenir "bec à bec" avec le fonctionnaire.
Ils en étaient à tremper leurs lèvres dans le madère, lorsque Zarzuela vint montrer ses couleurs retrouvées… Elle s'était échappée, un instant, des cuisines en voyant son amant entrer chez son maître. Aussi, les deux personnages portèrent bien volontiers, un toast à sa santé.
Eloquents, les yeux émeraude de la jeune métisse forcèrent don Manuel à piquer du nez dans son vin, tant il rougissait d’émotion devant cette femme.
Après quelques ronds de ses si belles jambes, le gouverneur la chassa également car il avait des choses sérieuses et confidentielles à dire.
Aussi, reposant son verre, il approcha son fauteuil de son visiteur.

 
«Señor Lanzada! Vous voilà rendu à l'heure de votre jugement... 
Alors, est-ce que je dois me préparer à aller aux galères de ce bon Monsieur de Villafranca?»

« Hélas, Excellence, je crains que oui! 
Que d'erreurs funestes, que de légèretés dans vos comptes, que d'exactions sans fondements...
Il y a assurément, dans mes livres, assez de matières pour faire tomber un ministre!»

«Est-ce vraiment... Heu, comment dire, définitivement irréparable? 
Ne croyez-vous pas que quelques sacs d'or, comme ceux de la Compagnie de Lima, par exemple...
Ne puissent effacer mes peccadilles?»

 
Le haut fonctionnaire bondit de sa chaise comme un diable d'une boîte à malice. La proposition de corruption à peine masquée, qu'il vient d'entendre, est sanctionnée par son ministère plus gravement encore que la fraude elle-même!

«Ai-je bien entendu, Excellence? Est-ce bien une proposition tendant à faire changer mon jugement?
Dites-moi que je me suis trompé !»

«Allons, allons, que de mots désagréables entre-nous!
Mon cher Lanzada, ma proposition n'est pas de vous corrompre mais de rembourser la somme que je dois, avec l'or...
Oui, voyons, comment dire : avec l'or des quelques sacs soutirés à ce pirate anglais! 
Souvenez-vous bien... L'or, oui l'or que vous avez fort adroitement détourné de la rançon....
En tout soixante bonnes livres d'or pur, estampillées et contrôlées par les services du vice-roi!»

 
Lanzada devient blême; il lui semble revivre ce cauchemar horrible qu'il a eu durant ses fièvres.
Le gouverneur vient, tout bonnement, de lui avouer qu'il était au courant de tout! Du magot et, probablement, des causes réelles de l'accident stupide de Zarzuela... Et, cela, depuis des semaines! 


Ses tempes battent alors qu'une rage sourde l'envahie : le voilà pris dans la nasse; lui, le fonctionnaire si intègre!
Sous le masque subtile de la politesse, la poigne d’Espinozza resserrait déjà le garrot... Celui qui va l'obligeait à la collusion, à la complicité et allait le conduire, inexorablement, à la sordide corruption qu'il venait justement combattre...
Au bout du compte, acculé par celui qu’il devait abattre, il ne lui resterait plus qu’à céder au chantage... S’il voulait sauver son or.

Vexé, Lanzada ne comprend pas, dans l'instant, comment don Alezandro put être au courant de l'existence de son trésor; alors que le coffre de la rançon n'avait été ouvert, devant Somerset, que bien après son départ du bateau avec les otages libérés.
 
«C'est la Providence, Monsieur le fonctionnaire! Rien que la Providence et surtout, la scrupuleuse honnêteté d'un brave soldat...
Le major, souvenez-vous du major, si utile dans le subterfuge! »

Alors, don Alezandro Espinozza expliqua en détail toutes les circonstances extraordinaires qui lui ont fait découvrir le pot aux roses.
 
«Lorsque ce brave major arriva sous le pavois, il y trouva deux cordes...
L’une d’entre-elle retenait six sacs, qu'il comprit être la rançon et qu'il enferma dans le coffre suivant mes ordres.
Et une autre, avec une dame-jeanne en flotteur, que retenait en surface une ferrure du gouvernail...
Son temps étant compté, il n'eut pas loisir à réfléchir et attacha la corde au cul de sa chaloupe!
Il sentit bien le poids important qui pendait au fond de la mer mais ne chercha pas à le remonter totalement, laissant le fardeau immergé de deux bonnes brasses…
Richissime fardeau que personne ne remarqua dans l'eau noire et, lorsque vous rentrâtes avec lui, à la fin de cette terrible épreuve, votre trésor était accroché dans votre dos, voyageant à la barbe de tous!»

 
Don Manuel ouvrait de grands yeux; de plus en plus sidéré. 

«Attendez, attendez l’histoire n'est pas finie!  Une fois arrivé à terre, il lia sa corde au ponton alors que les sacs reposaient tout simplement sur le fond de sable à quelques distances!
Le plus extraordinaire de l’affaire est que ce brave soldat, si bourru et si grossier, resta foncièrement intègre et n'osa pas s’approprier ce qui était au bout de la corde… Bien au contraire, il vint au triple galop me prévenir de la singularité de sa trouvaille!
N’empêche, mon cher Lanzada, qu’il vous restera à le remercier de son honnêteté!
Nous savons, nous, que son choix est bien dommageable pour lui et sa descendance car il n’hésita pas, le brave homme, entre son devoir et la vie de nabab que la Providence lui fit croiser en cet instant!»

 
Rayonnant, le gouverneur ajouta en conclusion :

«Voyez-vous «Señor visitador » dans notre affaire, il ne peut être question de corruption puisque cet or est déjà à vous!
Il ne dépend que de votre volonté qu'il entre dans nos comptes, en crédit de mon bilan...
Allégez mes peccadilles et cet or rejoindra vos coffres sur l'heure; autrement, il regagnera le trésor du roi, qui en a déjà consigné la perte, du moins, à la hauteur des deux cent quatre-vingt mille livres estimées par vos comptables! »
 
L'inspecteur général se leva, silencieux et crispé. Son embarras mit un terme à la conversation et il prit congé, n'omettant pas de remercier le rusé gouverneur pour la rudesse de sa leçon.
Sous la pluie battante de la cour, Lanzada maudit la roublardise du Gobernador... Lui qui exécrait être poussé en faute, là, il venait d’être servi royalement par plus roué que lui et sa vanité encaissait la douloureuse correction.
Néanmoins, il ne put que convenir que cette solution possédait, au moins, le bénéfice de l’élégance car elle laissait sortir chacun la tête haute de ce marché de dupes! Marché qui ressemblait, à s’y méprendre, à celui qu’il avait lui-même initié pour piéger le pirate anglais !

Sa colère s’évanouie et laissa la place à de l’humiliation lorsqu'il pénétra, trempé du déluge et de la douche froide du gouverneur, dans la grande salle de garde qui servait d'annexe du Trésor.

* * *
 
De son côté, don Alezandro estima que sa cause était sauvée et se félicita de la tournure que prenaient les événements. 
La finesse de sa manœuvre, menée avec dextérité, mettait le “visitador” dans une position de choix très inconfortable : 
Soit Lanzada restait intraitable et se dépouillait, lui-même, de son magot au bénéfice du Trésor, soit il composait dans le sens lui étant favorable et le récupérait intégralement... 
Cette alternative lui rappela ces comédies burlesques où l'alguazil était bastonné par le larron... Avec le risque de voir, comme dans la farce italienne, tout se conclure par un bain collectif de purin! 
Dans son for intérieur, si le Gobernador sortait indemne de cette histoire, il était bien conscient d’avoir usé jusqu’à la corde son potentiel de chance. Sans ce pactole, providentiellement récupéré, son affaire était faite.

De par ses indéniables qualités, l’homme était parvenu au poste élevé de Gouverneur; certes d’une minuscule colonie, mais tout de même.
Toutefois, don Alezandro traînait comme un boulet, sa propension à la futilité, à l’imprévoyance dans la gestion quotidienne de ses affaires. Et si, par bonheur, “sa bonne étoile” compensait ses imprudences, ses légèretés avaient jalonné son parcours, au point qu’elles empoisonnèrent toute son existence! 
Déjà, à Madrid, il avait eu recours aux interventions rédemptrices de son oncle, un grand amiral d'Espagne, pour éviter de pourrir aux galères ou de goûter aux détestables geôles du roi. Une première fois en évitant le scandale quand, jeune et fringant hidalgo à la Cour, il fut surpris «coursant la gueuse» en courte chemise dans les appartements d'une princesse de sang!... 
Puis, le grand Amiral de Toledo l’aida, une seconde fois, en obtenant, in extremis, sa nomination dans cette terre lointaine d'Inarégua. Disposition qui l'éloignait de la fureur d'un respectable conseiller des Cortes qu'il avait abusé avec une «noble étrangère»!
Une histoire cocasse, d'ailleurs, car cet illustre personnage s'afficha avec elle, la promenant un long mois comme une reine et la présenta à la Cour, avant de s'apercevoir qu'il s'agissait d'une prostituée de bas-étage que ce freluquet d'Alezandro avait fait grimée à la mode de Paris!
Vingt ans déjà et la vengeance du conseiller le poursuivait encore... A coup sûr, l'ordre d'inquisition comptable le désignant en premier de la liste, émanait de ce puissant et, sans le providentiel faux-pas de son inspecteur général, son ordre équivalait à un mandat pour les galères!

Le tocsin du fort sonna de nouveau. 
Cette fois-ci, les deux coups répétés annonçaient l'arrivée du caballero qui apportait le courrier de San-Iago de la Nouvelle-Valencia, le bourg neuf de l'autre coté de l'île, baptisé ainsi par les dignitaires madrilènes lors de leur retour triomphal.
En entendant les sabots ferrés de la monture griffer les pavés mouillés de sa cour, le gouverneur sortit sur le pas de son quartier général. L'estafette le salua de son tricorne et, écartant sa houppelande trempée, lui remit la sacoche du courrier alors que Fernando retenait son cheval. Deux mots familiers réchauffèrent le cœur du garçon qui se dirigea, suivant son habitude, vers la cuisine où M'am, la cantinière, allait s'occuper de lui.

Don Alezandro prit connaissance du courrier. Rapidement, il tria les quelques mémoires qui traitaient des comptes des réparations de ses moulins…Survola une autre missive venant d'un écrivain public qui transmettait des doléances d'Indiens refoulés à la mer par des planteurs. Puis mit de côté la liasse des grosses des jugements qu'il devra signer pour exécution.
Il reconnu, à ses scellés, le rapport confidentiel des espions que l'autorité de la Havane entretenait, à grands frais, dans la moindre parcelle de terre des Caraïbes. Il remit à plus tard la lecture des feuillets qui l'informeront, officiellement, des nouvelles des îles bouillonnantes des Indes Occidentales; autant d’événements venant corroborer,souvent, les dires de ses propres informateurs.
Don Alezandro retourna, entre ses doigts, les deux dernières missives qui avaient l'inspecteur général Lanzada comme destinataire.

Curieux, il remarqua que l’une parvenait de Séville et l'autre du Brésil… Aujourd’hui, elles arrivaient ensemble, fort froissées par les milliers de lieues d’un parcours extraordinaire. L’écriture virile et l'empreinte des armes sur la cire lui confirmaient qu’elles provenaient de la même personne. 
Il jubilait en pensant que ces plis allaient lui donner l'occasion de revoir “son visitador” en privé.

Ses obligations terminées, le gros homme se mit à table et son aide de camp lui servit le repas qu’on venait d’apporter de la cuisine.
Une fois qu'il eut copieusement déjeuné, don Alezandro donna l'ordre d'amener une bouteille de rhum vieux "de sa réserve" à don Lanzada et de le prévenir que du courrier venait d'arriver pour lui.

* * *

Le repas du haut fonctionnaire avec ses commis fut des plus ennuyeux… Pourtant fort appétissante, la nourriture grasse de M'am refusait de descendre dans sa gorge crispée. Toujours aux petits soins pour son supérieur, le chef comptable insista, plusieurs fois, pour qu'il prenne du poulet, qu’il assura être succulent; offre qui resta sans suite. Bien au contraire, le visitador écourta la sacro-sainte pause de ses collaborateurs en lançant ses ordres dès la dernière bouchée avalée.
Il renouvela l'instruction de plier bagages sans délai; souhaitant voir ses hommes embarquer -au plus tôt- sur un navire ralliant Santiago de Cuba, jugeant qu'ils étaient en déplacement depuis de trop longues semaines.

Alors que les comptables s’agitaient pour ranger leurs malles, le questeur principal se mit à tourner comme une mouche, bourdonnait à ses oreilles, jusqu'au moment où il vint se poser. Alors, l'inquiet fonctionnaire poussa l'impertinence jusqu’à demander quittance de l'excellence de son labeur : en subalterne vaniteux, l’homme quêtait ses lauriers...

En filigrane, on devinait, qu’avant tout, il venait chercher l’assurance formelle du paiement des émoluments exceptionnels, qu’il escomptait encaisser, du fait de la hauteur vertigineuse atteinte par le redressement prescrit!
Agacé par sa lourde insistance, Manuel Lanzada fut sauvé par l'arrivée de Fernando, porteur du cadeau du gouverneur.
La bouteille de rhum se transforma "instantanément" en première récompense pour ses auxiliaires…
Puis, apprenant que du courrier venait d’arriver pour lui, un grand sourire dérida la mine contrariée du Sévillan.
Aussitôt, les comptables accaparèrent pour leur compte le bénéfice de la satisfaction de leur supérieur; le rhum fort aidant, les voilà qui échangèrent, à grands cris, des congratulations exagérées. L’euphorie subite de ses gens, tout à fait déplacée, poussa Manuel à s'éclipser.
Il retraversa la cour où la pluie venait de s'arrêter.

Partout, les poules d’Inde s'ébouriffaient et les cochons noirs s'ébrouaient dans les flaques; pareillement, les gardes crottés sortaient de leurs échauguettes pour fumer du gros pétun sur la muraille.
Devant l’absence du moindre planton, Manuel poussa la porte entrouverte du quartier du gouverneur et entra, sans réellement frapper.
Dès le seuil du 
luxueux campement, il surprit don Alezandro les pieds nus sur la table, pourpoint déboutonné et sous-ventrière largement relâchée. Les yeux mi-clos, le gros homme rêvassait en fumant, vautré sur son fauteuil en velours, juste en face du tableau somptueux de la Cour de Philippe II. 
En fait, une posture bien peu protocolaire pour l’auguste personnage... Au point que Lanzada, marqué par les derniers échanges plutot aigres avec le Gobernador, fut affreusement gêné de son intrusion cavalière qui le surprenait ainsi... Don Manuel toussota.
 
«Mille excuses, Excellence! Pardonnez ma venue intempestive!
Votre criado m’a prévenu que vous déteniez du courrier pour moi et j’ai accouru ...
Mais, je peux très bien revenir plus tard après votre sieste!»

A peine surpris, le bonhomme se redresse et avec des manières de militaire, remet de l’ordre dans sa tenue. 
 
«Holà! Ne partez pas Señor Lanzada!
Point de dérangement dans votre visite, vous savez à mon âge, on ne dort jamais vraiment...
C’est bien, mon criado vous a fait la commission... Effectivement, j’ai des lettres pour vous... Tenez, elles sont là sur la table!»

 
Alors que don Manuel s’approche pour s’en saisir, le gouverneur met sa main sur la sienne en rejetant un long trait de fumée bleue.

«Señor Inquisiteur général, je tenais à vous dire tout le plaisir que j'ai eu à vous connaître...
Même si, trop souvent à mon goût, vous avez une inclination sérieuse à vouloir m'expédier aux galères!
Lors de ce séjour, j’ai apprécié au plus haut point votre rigueur, votre esprit de décision et votre «vigoureux caractère »... 
Sachez que j'en ferai part en haut lieu!
A ce titre, dès votre retour à Séville allez donc saluer, de ma part, mon grand oncle à l'Amirauté... 
Il y fera bien quelques grâces pour vous, il en est l'éminence grise!»

«Excellence, voulez-vous dire que votre parent est le Grand Amiral d'Espagne don Francisco Ibañez de Toledo?

«Lui-même! Un glorieux aïeul de mon grand-oncle don Francisco fut vice-roi du Pérou et frappa monnaie pour la Compania Real de Lima qui porte ses armes... Blason que nous connaissons bien, n'est-ce pas?
Il paraît même, que ce vieux fripon en fait voir de toutes les couleurs  aux freluquets de la cour...
Le connaissez-vous, don Manuel?...

 
La nouvelle sidéra le Sévillan.
En face de lui, don Alezandro était “le protégé secret” de Francisco Ibañez de Toledo!
Celui pour lequel l'illustre vieillard avait quémandé toute son indulgence! 
Et à l'entendre plaisanter, le gouverneur ignorait encore la mort de son parent, annoncée dans le premier courrier de Sylvio.

«Je reste très flatté de m'être entretenu avec votre auguste grand-oncle, mais hélas, j'ai une triste nouvelle à vous annoncer :
Celui-ci a rejoint Dieu dans son éternelle Gloire, à la fin de ce mois de mars...
Excellence, acceptez mes condoléances et sachez que je partage toute votre affliction!»

 
Bien  qu'il avait avoué ne l'avoir point vu depuis des années, don Alezandro Espinozza manifesta une profonde tristesse en apprenant le décès de son lointain parent et en montra une réelle peine.

«Quelle tristesse, don Manuel...  Dieu ne peut que l’accueillir à son côté, l’homme était excellent et occupa, pour moi, la place d’un vrai père...Sachez bien aussi, que par la mort de don Francisco, je perds mon seul et unique soutien à la Cour!...
Aussi, à présent, je suis entre vos mains et à vos ordres « Señor Inquisiteur » !
Mais, de grâce, laissez-moi mourir dans ma colonie où les affaires ne vont pas si mal que cela pour le roi et ses administrés!»

Don Manuel tranquillisa le gros homme attristé et il lui conta sa seule entrevue, si enrichissante, avec le vieil amiral au palais Mudéjar. 
Il lui assura faire en sorte de respecter l'engagement, hélas “post mortem”, qu'il avait pris à Séville avec le puissant personnage.
En particulier, de concéder toute son indulgence envers celui que le grand homme n'avait pas voulu désigner.
Toutefois, Manuel fit remarquer au gouverneur, qu’en amoindrissant sa dette, il aurait à craindre les inévitables indiscrétions de ses commis. Ceux-là, une fois rendus à Santiago de Cuba, allaient s'empresser de déposer leurs doléances au regard des sommes dues au Trésor.

Bien que la pratique fût officieuse, les commissions sur les redressements étaient le seul moyen qu’avaient inventé les percepteurs pour motiver leurs troupes. Alors, pour un redressement de plus de deux cent quatre-vingt mille livres, la ristourne s’élèverait à un conséquent pécule que le questeur principal, en comptable averti, ne risquerait pas d’oublier.
Don Alezandro enregistra cet inconvénient qui ne sembla pas l'ennuyer outre mesure; précisant qu'il ferait son affaire des commissions de ses auxiliaires si, de son côté, don Manuel allégeait sa taxation. Ils convinrent qu'on devait conserver un minimum d’imposition, pour la bonne matérialité des comptes et pour justifier le dérangement de tout ce beau monde.

Aussi, tenant la promesse faite à don Francisco, l'inspecteur général usa de son pouvoir discrétionnaire et ramena, le montant du redressement dû au Trésor, à quatre vingt mille livres. Somme de laquelle vint se soustraire le viatique de cinquante mille livres qu'avaient emprunté les hauts dignitaires voyageurs, sur la cassette du gouverneur. Soit, trente mille livres d’imposition, que les caisses du roi devaient percevoir par l'intermédiaire du haut fonctionnaire.

Leur discussion s’interrompit à l’arrivée de Fernando. L’aide de camp venait chercher le courrier en retour pour l’estafette.
Et don Alezandro de conclure que du fait de leur accord “les valeurs personnelles” du Señor Lanzada lui seraient apportées dans son quartier, avant ce soir.

* * *

En fait, suite à la demande du Sévillan, le cavalier de la ville voisine resta pour la nuit au fort.
Don Manuel devant rédiger des courriers pour l'Espagne, suite à leur discussion. Ses désirs étant des ordres; ceux-ci semblèrent convenir au caballero que la longue route du retour, peu sûre de nuit sous la pluie, n'enchantait guère.

Avant que Manuel ne prenne congé de lui, le gouverneur Espinozza tient à l'informer des nouvelles confidentielles qu'il venait de recevoir du reste des îles. Celles provenant de la colonie française de la Tortue relataient des événements graves, susceptibles de changer profondément la physionomie politique de la région. Le rapport secret déplorait le désastre d'une expédition punitive qui, hélas, se soldait par la perte d'une flottille complète. Catastrophe due, en partie, à une tornade effrayante et, surtout, à cause de l'intervention décisive des canons de l'Asturias, le navire du pirate anglais qu’ils connaissaient bien. 
Le rapport lui apprenait, aussi, qu'en loyal remerciement de sa participation, les flibustiers français -toujours aussi fourbes-, avaient mis aux fers "le dit Somerset" et confisqué illico son vaisseau!
Le gouverneur garda pour la fin la nouvelle la plus importante, à savoir : la mort du terrible Le Vasseur, survenu par le fer d’un de ses propres lieutenants! Assassinat réjouissant, s’il en était un... Et un bon débarras pour le commerce espagnol dans ces parages.

En aparté, don Alezandro ajouta que son successeur, un autre de ses lieutenants dénommé Thibaut où Thiebault, réclamait déjà -sous le manteau- le prix de sa tête!... Une tête de brigand estimée à une caisse de doublons offerte par l'amirauté de la Havane!
Bien entendu, les espions du roi vérifieraient le bon escient de cette allégation, avant la délivrance de la moindre pistole, à qui que ce soit.
Hélas, dans la masse des informations reçues, qui traitaient des affaires de ce coin du monde, don Manuel n’apprit pas le moindre mot sur la destinée des jumelles. Il en déduisait que celles-ci, maintenues par Somerset dans son sillage, ne pouvaient qu’avoir subi sa déconfiture et être retenues prisonnières, quelque part, dans l’île honnie la Tortue.


Manuel rejoignit son appartement au premier étage. Il avait, dans la poche de son habit les deux lettres de Sylvio qu'il voulait savourer au calme. Sa dague au manche d'ivoire décolla les cachets de cire aux armes des Manrique da Silva.

La première venait d'Espagne et son cher Sylvio lui annonçait son départ imminent pour le Brésil où son oncle l'attendait.

Il vantait la douceur du printemps à Séville où les fleurs du parc et des patios andalous embaumaient sa maison et la chambre d'où il écrivait. Il disait, aussi, sa mélancolie pour toutes ses maîtresses, ses chevaux et ses chiens qu'il devait abandonner à leurs sorts, en même temps que sa grande joie de se rapprocher de lui et de le revoir bientôt.
Il décrivait aussi l'incendie d'une gabare mauresque sur le Guadalquivir qui coulait au bout de sa terrasse, consécutivement à un cas de peste déclaré à son bord. Craignant le retour de l'épidémie, l'alcade de Séville avait ordonné de détruire la cargaison et le navire loin de l'Arenal. L'équipage musulman sauta dans le fleuve et échappa, de peu, au bûcher purificateur. Le bateau de charge brûla toute la nuit, remplit à ras le pont de tapis de laine et d’huile qui dégagèrent une infecte fumée noire.
 
Sylvio connaissait déjà le navire qui l'emmènerait vers le Brésil, ce pays lointain où il allait récupérer le prêt consenti au frère de son père. Celui-ci lui ayant fait savoir que grâce à son argent, il avait fait fortune dans le sucre et le commerce des esclaves et lui proposait une association. Aussi, Sylvio jugeait bon de reconnaître les lieux et les conditions de ses futures affaires, avant d'accepter sa proposition. 
Les années semblaient mettre un peu de plomb dans la tête de son compagnon que Manuel savait, jusqu'alors, si peu réfléchi. La lettre se terminait par les baisers langoureux d'une belle fille qu'ils avaient connue, ensemble, chez cette bonne Mercédès Albajantes.
Pour Manuel, les dernières lignes de la missive de Sylvio évoquaient la douceur des épaules de la belle mauresque, toutes embaumées du parfum de ses cheveux arrangés à l'andalouse et son souvenir le chavirait encore aujourd’hui.

Manuel dévora la seconde missive qui, par le plus pur des hasards et par un cheminement, sans doute, plus direct, arrivait du lointain Brésil, le même jour que celle relatant son départ de Séville!
 
Elle narrait un voyage sans histoire, ponctué d'une escale dans l'archipel Canaria, un chapelet d’îles à la terre aride qui puait le soufre. Ensuite, leur navire rapide longea la côte africaine jusqu’aux îles du Cap Vert, sans voir la moindre voile barbaresque, ni maure, ni nègre, qui pourtant, on le disait, infestaient ces côtes désolées. 
Puis le bateau trouva les vents portants qui firent de la longue traversée, par mer calme, une sinécure et un véritable voyage d'agrément.

Manuel présumait que Sylvio, comme à son habitude, avait dû payer son passage si grassement qu'il devait bénéficier du pavois entier pour son usage; si ce n'est de l’appartement privé du capitaine. Dans ces conditions princières, rien d’étonnant à ce qu'il trouve la soupe excellente et le vin fin!... 
Connaissant les prédilections de son ami “au luxe à l’altitude de sa comtale noblesse”, aucun risque de le voir jamais s’aventurer sous le niveau de la dunette de commandement! Sa haute naissance lui faisait ignorer les cales bondées sous ses pieds où s'entassaient des centaines d'émigrants :
Ces engagés qui allaient quérir, à l'autre bout du monde, la fortune qu'ils ne trouveraient jamais en piochant la terre ingrate du Portugal. En réalité, c'étaient ces pauvres bougres qui payaient les frais du voyage et la bourse de ducats, remise par Sylvio au capitaine pour son passage, ne représentait qu’un rondelet bénéfice complémentaire.

Plus loin, da Silva raconta son arrivée dans l'immense baie de la Rivière de Janvier, constellée d’îles luxuriantes peuplées d’oiseaux fabuleux.
Il décrivit son émerveillement pour l'étrange pic dressé qui dominait la grande ville comme un phare et, surtout, son incontestable ressemblance au pao de azucar : un nom évocateur de Pain de Sucre, que lui ont donné les gens du cru.
Puis il parla d’une succession de grandes plages au sable clair et à l'eau toujours calme, avec un paséo de plusieurs lieues que bordaient les estancias ombragées des riches planteurs et des commerçants aisés de la ville.
Il dépeint “Rio de Janeiro” comme une cité de plus de vingt églises où les cloches sonnaient sans arrêt. L’agglomération lui semblait aussi vaste que leur belle Séville et s’étendait jusqu’aux contreforts des collines élevées où commençait la forêt vierge. Elle possédait des rues larges où s'alignaient des maisons bourgeoises aux élégantes façades blanches. Celles-ci étaient habitées, non par des nobles mais par des descendants des premiers colons, des roturiers portugais et hollandais qui détenaient ici, le commerce florissant du sucre et des multiples richesses du lieu.
Dans son port, très important en trafic au nombre de navires en instance, se chargaient vers l'Europe, outre le sucre, les énormes quantités de produits précieux que la forêt proche fournissait en abondance : le fameux bois de braise pour la teinture des draps, le cuir, l’écaille, le bois d’Akaju et de palissandre pour les meubles, les épices, le “kavé” et le “cacao” des aztèques.
L'incroyable engouement, de toute l'Europe, pour le jus brûlé de ces étranges baies et la pâte écrasée de ces vulgaires gousses faisait que la demande surpassait de beaucoup l'offre. Alors qu’elles étaient, par ici si nombreuses et si communes, la rareté de ces denrées faisait s’envoler les prix et s’enrichir rapidement les armateurs et affréteurs.
Les marchés, vastes et nombreux, regorgeaient en toutes saisons de fruits succulents, de légumes inconnus et de viandes surprenantes. On trouvait à acheter sur les étals, des denrées peu communes telles du singe, du tapir, du serpent, des oiseaux et même des crocodiles! 
Toutes espèces de gibier exotique dont les gens de ce pays raffolaient... On leur proposait en grande quantité, des tranches de poissons aux mâchoires effrayantes, des quartiers de curieux veaux de mer et des monceaux de tortues, découpées vivantes dans leurs carapaces aux écailles énormes!
Ce monde exubérant l’enchantait, lui semblait fantastique et tout bonnement extraordinaire!
Toutes choses rivalisant, ici, pour le ravir, le combler de couleurs somptueuses où se mêlaient jusqu’à l’écœurement, les odeurs nouvelles aux saveurs bizarres. Il avoua ne pas voir de différence entre la bourgeoisie d’ici et celle de Cadiz où de Lisboa : tous roulaient en carrosses tirés par des attelages de la même élégance que dans nos capitales et on lui avait dit qu'un peu plus au sud, s'épanouissait une ville rivale, toute aussi magnifique, que ses fondateurs ont appelée «Sao Paulo», du nom du Saint Apôtre des Gentils. 

 
A la lecture des phrases enthousiastes de Sylvio, Manuel comprit que son ami était à l'orée d'un formidable continent dont il ne distinguait encore que la lisière mais qu'il se promettait de pénétrer profondément. Sylvio lui dit qu'il comptait rester, au plus, une dizaine de jours avec son oncle ; après quoi il le retrouverait «si Dieu l’y aidait» à Cuba, dans les Caraïbes.

D'ailleurs, sa lettre fixait, d’ors et déjà, un rendez-vous pour la fin du mois de juin, dans la meilleure albergo que Manuel pourrait trouver à Santiago de Cuba, au crépuscule du jour fêtant l'Apôtre San-Juan Battisto...

Cela voulait dire qu'il le verrait bientôt et il commença à décompter les jours.


* * *

Sous les tropiques, le crépuscule fait vite place à la nuit noire. Moment qu’affectionnent les maringouins, peuplant la mangrove proche, pour fondre sur les humains du fort en nuages affamés. Aussi, Manuel en était à tirer le tulle de sa fenêtre quand on cogna rudement à la porte de son appartement. 
Louis-Antoine, qui 
inlassablement complétait son codex dans le minuscule laboratoire de l'antichambre, alla ouvrir.

Le français avait clos la porte forte sur la galerie pour cause des moustiques mais, surtout, contre l'humidité énorme apportée par la pluie. Depuis quelques jours, les murs de son réduit se couvraient de champignons qui faisaient mauvais ménage avec ses poumons mités.
Dans la coursive, le major barbu et deux soldats portaient un coffre clouté; le barbier fit entrer toute l’escouade.
Une fois la malle ferrée posée au milieu de la pièce, le major sortit de sa poche une grosse clé qu'il remit au haut fonctionnaire avec la dévotion d'une relique. Ensuite, les hommes saluèrent chapeaux bas "bienheureux des pistoles gagnées pour la peine" et quittèrent la chambre à reculons.
Sans attendre, Carqueiranne tourna autour de la malle cadenassée comme l'aurait fait une mouche bleue autour d'une charogne…
Au point que ses poumons percés en sifflaient d'excitation. En attendant que son maître l'ouvre, sa curiosité naturelle lui fit examiner le bagage sous toutes ses coutures... Le malin mourait d'envie de savoir ce qu'il pouvait bien contenir de si précieux!

 
«Eloigne tes fausses idées, coquin! Il n'y a là dedans, que des livres de comptes du gouverneur que je dois garder au secret...
Tiens donc, au lieu de spéculer sottement, aide-moi à le mettre à l'abri! »

Les deux hommes tirèrent le coffre jusqu'au pied de l'alcôve et le poussèrent dans la ruelle, entre le mur et les courtines du baldaquin, lieu où il devint invisible du reste de la pièce. Quant à la clé, elle rejoignit une chaînette à la taille de Lanzada, qui était bien décidé à n'ouvrir celui-ci qu'une fois seul. Voyant le français déçu, Manuel lui donna quelques nouvelles qui allaient occuper son esprit ailleurs.
 
«Mon bon Luis-Antonio, nous n'avons plus de soucis à nous faire!
Nous nous sommes entendus avec le gouverneur et nous ferons de notre mieux pour le conserver dans sa fonction! 
Quand à notre magot, il est à cette heure en un lieu on ne peut plus sûr...Tu avais raison, il n'y avait pas matière à tant de mauvais sang!
En revanche j'ai ouï dire, depuis, d'inquiétantes nouvelles qui demandent à ce que tu te renseignes plus avant!»

« Monseigneur, vous n’avez qu’à ordonner et j'obéirai! »

« Ecoutes-bien : Le gouverneur m’annonce que l'Asturias et son capitaine viennent d'être faits prisonniers à la Tortue... 
Hélas, il n'a aucune information sur les deux jumelles que tu cajolais de tes parfums... 
Je veux savoir où elles sont et si possible, leur venir en aide... Devrions-nous aller à la Tortue pour cela! »

« Seigneur Dieu tout Puissant!  Voilà une bien mauvaise nouvelle!
Ce vieux renard protégeait si bien nos colombes, certes pour mieux les croquer, le voila tombé dans le panneau...
Va savoir quel nouveau goupil s'apprête à picorer nos oiselles, aujourd'hui?
Monseigneur, c'est une mission difficile mais je promets de vous rapporter les renseignements que je pourrai glaner par ici! »

 
Don Manuel sortit de son habit la bourse d'où il avait, tantôt, puisé le pourboire du major, et aligna quelques piécettes d’or sur l'angle de la table, à l’attention de son criado.

«Prends ceci, ce n’est pas pour toi, mais pour remercier ou corrompre celui qui pourra nous renseigner!
Ton salaire sera bien plus gros, si tu me ramènes ce que j’attends !
Va donc, ta mission commence tout de suite... Tu connais un cavalier à la cuisine, qui doit savoir bien de choses!»

 
Son maître avait  raison : le premier quidam auquel il devait tirer les vers du nez sur leur affaire était bien l'homme qui apportait le courrier! L’estafette voyait quotidiennement les pilotes du port et en savait, probablement, plus qu'il ne voulait en dire.

Abandonnant l’étage “illico presto”, Louis-Antoine descendit rejoindre le caballero à la cuisine; lieu béni où, déjà, l'ardente cuisinière devait exciter ses forts appétits. De plus, subsistait sur ses papilles, le délicieux souvenir d'un jambon fumé “réservé au gouverneur”, qu’il escomptait revoir figurer, en bonne place ce soir, pour son souper.
En traversant la cour trempée, il remua les pièces d'or dans sa poche et leur cliquetis rassurant, le persuada qu'il saurait, grâce à elles, faire bailler pour son maître, toutes les corneilles de la terre!

Par ailleurs, la perspective d'aller à la Tortue avec Lanzada lui plaisait bien.
Mais, afin qu’il ne se fasse pas étriper au premier pas, il lui faudrait encanailler son maître... Il puait le dignitaire espagnol à dix lieues et de surcroît, ne devait même pas savoir tirer correctement de sa rapière… Pour en faire un vrai pirate, seule façon là-bas de passer inaperçu, il restait de l’ouvrage sur la planche pour tous ces prochains jours!

Carqueiranne trouva le cavalier moustachu attablé au réfectoire avec Fernando.
En attendant la soupe grasse, que préparaient M'am et ses aides, ils jouaient aux dés devant un verre de ratafia allongé de citron vert. L'apéritif par excellence de la cantinière.
Le Français les salua; sans omettre de dédier une œillade à la cuisinière; ce qui fit tressauter d’aise son arrière-train devant son fourneau.
Aussitôt, ayant une revanche à prendre depuis le fameux soir du banquet des dignitaires, Fernando l'invita à ce joindre à eux. D’un commun accord, ils fixèrent l’enjeu à cinq maravédis la partie gagnée. Chacun de sortir sa mise de ses fontes. On lança en l’air une pièce, laissant au profil du Prince le choix de déterminer le premier à branler le godet. Fernando fut l’élu et les dès jetés.

A quelques pas des joueurs, 
Zarzuela s’activait. Coquine, la belle métisse savait bien que le barbier, occupé à jouer, avait laissé seul son maître chez lui. 
Un prétexte futile lui permit de s'échapper de la cuisine et elle monta en courant l'escalier humide.

Elle va enfin revoir en tête à tête, celui qu'elle considérait, depuis son accident, comme son seigneur et son maître : son amant. Elle aurait pu le haïr de lui avoir pris son sang...
Bien au contraire, elle l’aimait encore plus fort pour l’avoir sauvée par ses soins du trépas.
Son cœur s’emballa lorsqu’elle gratta le battant clouté de l'appartement de Lanzada.

Assis à son bureau, Manuel rédigeait de sa meilleure plume, le rapport final sur les comptes du gouverneur. Entendant des grattements, qu’il prit pour ceux de son valet, il se leva machinalement, tira le loquet de sa porte sans attention et revint s'asseoir, le dos à l’entrée, son esprit entièrement occupé par la délicate tâche en cours...
Se déplaçant en silence sur les tapis du vestibule, 
Zarzuela, sans se faire reconnaître, lui caressa la nuque avec douceur.

Lanzada sursaute mais, aussitôt, elle le rassure en l’enlaçant de ses bras parfumés, comme le font les lianes fleuries de sa forêt autour des arbres séculaires. Alors elle l'embrasse avec fougue tant elle revit d'être à nouveau dans ses bras, après tant de jours d'incertitude. 
Lui, abandonnant sa plume et ses chiffres, succombe à l’appel charnel qu’attise le feu ardent de ses premiers baisers...
Trois pas les séparent de l’alcôve, qu’ils franchissent sans même délacer leur étreinte.
La fougue de la métisse surpasse les galants préambules de Manuel et, c'est elle qui le fait basculer sur la grande couche. Sous la mince épaisseur du coton, sa poitrine ronde pulse contre la sienne. Il a envie d'elle et rien n’altère son assaut quand ses jambes s'insinuent entre les siennes. Alors qu’il la domine, elle dénoue sa longue tunique et offre son corps nu, soyeux et doré à l’ardeur de son amant. 
Il la possède totalement, la chevauche avec force jusqu'à l’épuisement.

Posée près du chevet, 
la chandelle du bougeoir prodiguait à l'alcôve une lumière parcimonieuse. Par la fenêtre entrebâillée, une bouffée d'air frais du soir fit vacillait la flamme en allumant un reflet sur la peau ambré de la jeune esclave.
Repus d'amour, leurs corps enchevêtrés s'étaient assoupis dans l’écrin des draps fins de Hollande du grand lit. Longtemps, les amants demeurèrent ainsi, dans le calme serein et voluptueux qui suivit l'extrême excitation.
Réveillé, Manuel promena sa main sur les formes pleines de Zarzuela alors qu’elle, les yeux clos, prolongeait son extase sous ses caresses. La tête dans ses cheveux, à mille lieues de ses soucis de haut fonctionnaire, il entendait ses bourdonnements passionnés, ses gazouillis tendres et fruités, autant de mots d’amour de sa langue, qu'il ne comprenait pas, mais qui berçaient son âme d’une mélodie suave.
A son tour, il lui avoua qu'il était heureux de la revoir en meilleur santé; qu'il avait beaucoup regretté de l'avoir fait souffrir pour des sottises et qu'il avait imploré le Tout-Puissant, son dieu à lui, pour qu'elle survive.
Alors, comme une chatte qui ronronne de contentement, elle se pelotonna sur le torse découvert par la chemise dégrafée de son amant. 

Manuel lui dit, aussi, qu'elle n'aurait plus besoin de plonger pour lui car il avait retrouvé ce qu'il cherchait...
Et, qu'il allait racheter sa liberté!

Au mot de “liberté”, Zarzuela se redressa sur la couche et de joie, éclata en larmes en le serrant dans ses bras. Il ne put la consoler car ce qu'il venait de lui promettre dépassait son entendement... 
Elle répéta « Libe'té, libe'té, libe'té», dans son charmant parler créole qui lui interdisait de prononcer les “r”. Elle riait et sanglotait, en même temps et, mêlant le contentement à une reconnaissance sans limite, elle lui baisa les mains, le cou, les yeux, la bouche. 
Elle était si heureuse qu'à ce jeu, elle en devint ivre d’amour, surmonta l'homme étendu et telle une amazone, le monta sauvagement. 
Elle le voulait, se frotta à lui jusqu’a l'enflammer et l'amener à la reprendre, encore et encore.


C'est vraiment très tard qu'ils revinrent sur terre, une autre faim au ventre.

* * *
 
Ce soir là, ce fut Manuel qui descendit à la cuisine pour y chercher quelques victuailles.
En faisant l’amour avec Zarzuela, en lui promettant sa liberté, il avait délibérément choisi de la considérer comme une femme, comme son amante et non sa domestique. Aussi, il venait de soigneusement refermé sa porte, de peur que Louis-Antoine n'entre subrepticement dans son quartier pour son service et la surprenne, nue et alanguie, sous ses draps.

 
C’était supputer, bien naïvement, que le Français en avait fini avec sa mission! Or, il était encore loin d'aller dormir car à la cuisine, le filou menait jeu d'enfer et la cantinière, débordée, avait abandonné la place. M’am n'était pas bien loin et même à vrai dire, tout à côté dans le saloir, où elle se laissait lutiner par une paire de soudards forts entreprenants.

Carqueiranne avait transformé le vaste réfectoire en tripot. Plusieurs soldats, Fernando le criado et le major, jouaient des sommes d'argent en plusieurs groupes qui s'échauffaient. Les parties se disputaient avec rudesse et les maigres soldes changeaient allégrement de poches. Entre deux pintes de rhum, avalées à présent pures, notre barbier travaillait au corps le cavalier; d'apparence, il avait dévalisé le centaure, à juger au tas de pièces dorées empilées devant lui...

Depuis le pas de la porte, dans la brume acre de pétun qui s’échappait de la salle, Lanzada repèra son valet parmi les joueurs affairés.
Son regard, chargé de reproches, interpella le vaurien qui répondit d’un clin d'œil complice, qu'il maîtrisait pleinement la situation.
A ce rythme, la soirée s’annonçait chaude et le Sévillan ne douta pas, un instant, des talents de persuasion de son “chirurgien de marine”. Certainement que celui-ci dosait “médicalement” le mélange rhum pur et ratafia, 
qu’il servait en continu pour délier la langue du brave coursier... Et aux chopines devant eux, le barbier préparait "ardemment"son nouveau compère, à un exceptionnel moment d'éloquence.

Confiant en la roublardise de Louis-Antoine pour obtenir ce qu’il cherchait et, surtout, disposé à ne pas l’interrompre, don Manuel se dirigea vers l’office. Surprise, mais non désemparée par l’arrivée soudaine du haut personnage, la cuisinière se libéra  sans réelle honte, de l’emprise de ses galants… Rabattant son tablier sur ses cuisses béantes, elle s'enquit des désirs du noble visiteur qu’elle souhaitait, à l’évidence, satisfaire avec célérité.

Peu après, le Sévillan remonta chez lui avec un plateau chargé de charcuteries, de pain, de fromages et d'un alcarazas de citron allongé.
Son amante l'accueillit avec de grandes embrassades, alors qu’il déposait la collation sur son lit. Encore toute excitée, Zarzuela lui dit être impatiente de connaître les avantages de sa prochaine liberté; et ce que cela allait impliquer, pour elle, comme changements dans sa vie.
Emplissant copieusement une écuelle de cochonnailles finement découpées, Manuel lui fit remarquer que le simple fait que ce soit lui qui prépare son assiette, signifiait, déjà, qu'elle devenait “une honorable maîtresse”. 
Elle comprit l’image et fut toute retournée de cette attention.

En mangeant, Lanzada insista pour qu'elle lui conte l'histoire de ses perles et surtout, de celui pour qui elle pêchait aussi assidûment.
Pour racheter sa liberté, dit-il, il se doit de tout connaître d'elle. Elle hésita, apeurée; puis vint se blottir sous son épaule rassurante.
Toute effarouchée, elle lui avoua qu’en ouvrant la bouche, la terrible loi du silence s'abattra sur elle et lui coupera, tôt ou tard, la langue!
Manuel l'apaisa. Auprès de lui, dorénavant, elle sera sous sa protection efficace et cela, à chaque minute. Rassérénée, elle relata son histoire dans sa langue charmante, toute encombrée d’images et de couleurs. Histoire qu’il convient de traduire de la façon suivante :

Cela datait de plusieurs années : à l'époque, le gouverneur Espinozza la considérait comme une domestique insignifiante.
Lui-même forniquait, alors, avec une autre belle esclave. Cette dernière, une indienne du village fort rusée vint lui annoncer, un beau matin, qu'elle était grosse de lui et lui soutira de l'argent pour élever son futur enfant.
A l'automne suivant, alors que le gouverneur l'avait sortie de sa condition en l'entourant de soins et de cadeaux… 
Elle enfanta d'un bébé d’une peau vraiment très sombre… En fait, d'un véritable négrillon! 
S'estimant trompé et à juste titre, très fâché
, don Alezandro la répudia en la revendant, elle et sa progéniture, au marché des esclaves du bourg voisin.

A peine pubère, Zarzuela ne se rendit compte de rien. Ne voyant pas les œillades que décochait le gouverneur esseulé à chacun de ses passages, remarquant, à peine, les regards appuyés sur ses formes jeunes mais déjà aguichantes.
Le manège souleva des jalousies dans la troupe de jeunes esclaves qui servaient le haut personnage. La place de concubine devait être bonne car un véritable complot s'ébaucha pour empêcher Zarzuela de devenir l'élue, celle qui bénéficierait des faveurs exclusives du gouverneur...
La métisse présumait que M'am, la grosse cantinière qui commandait l'engeance, n'était pas étrangère à cette conjuration.

Il advint que le jour de la fête de Tous les Saints, une boîte d'argenterie précieuse, reprise aux pirates et répertoriée pour le “Quinto Réal”, disparut d'un coffre entreposé dans la pièce secrète du gouverneur.
Zarzuela fut immédiatement accusée du vol car, c'était son jour de lavage de l'étage et elle allait et venait, sans surveillance, justement dans la chambre où leur couple se trouvait enlacé aujourd'hui.
Elle jura sur le Livre Saint, ne pas connaître, à l'époque, la cachette derrière la tapisserie; et cela était vrai car elle ne semblait pas curieuse de nature. Don Alezandro entra dans une rage folle, menaçant du fouet la pauvre esclave, si l'objet du larcin ne regagnait pas sa place... Ou, à défaut, qu'on remboursa le “Quinto Real” de l'équivalant de sa valeur!

A part travailler durant plusieurs vies car ici, une esclave ne gagnait rien, la pauvre Zarzuela ne risquait pas de rembourser quoi que soitt!
 
Le montant estimé de cette argenterie s'avéra énorme et personne ne chercha à aider la présumée coupable.
Toutes les femelles étaient trop satisfaites de la déchéance, qu'inévitablement elle subirait, si elle passait par l'épreuve affligeante du fouet.
Seule la grosse cantinière, auprès de laquelle Zarzuela s'épancha, décida de l'aider en avançant l'argent, qu'elle dit verser pour le compte de l'esclave, au comptable de la colonie.
La cantinière précisa bien, qu'elle ne disposait pas, par devers elle, d’une telle fortune. Elle affirma l'avoir, pour ce faire, «elle-même empruntée par pure humanité» auprès d'un usurier quelque peu flibustier qui exigeait, en tous points, “la loi du silence”.
En conséquence, durant toutes ces années, Zarzuela remboursa la cantinière de sept perles par semaine -soit une par jour-, qu'il vente, pleuve où que la mer soit démontée.
Pour satisfaire l’appétit de M’am, elle devait quand le temps et son service le permettaient, plonger et replonger durant de longues heures, en allant de plus en plus profond pour arracher, aux récifs, les rares coquillages qui contenaient les précieuses concrétions.
N’admettant aucun délai dans son remboursement, l’horrible mégère 
l’obligeait à se constituer une avance pour honorer sa prétendue dette, durant les mauvais jours de ses menstrues!

Manuel lui demanda pourquoi elle continuait à payer cette femme après autant d'années? Sa dette devant être éteinte depuis bien longtemps! Elle lui montra une marque profonde sur son épaule cuivrée, la brûlure d’une lardoire rougie, que M'am lui avait infligé la dernière fois qu'elle s'était rebellée à ce sujet.
Elle ajouta que par bonheur, ses amis indiens l'aidaient dans sa quête en l'amenant, en pirogue, sur des lieux de pêche de plus en plus éloignés. Pour eux et en paiement du service, elle ramenait du fond quelques “bogavantes” où de ces énormes coquillages colorés, dont ils raffolaient de la chair crue.

Zarzuela confessa, aussi, perdre souvent du sang par le nez et tousser beaucoup lorsqu'elle exagérait ses séjours au plus profond de l'océan. 
Manuel caressa ses cheveux. Dans le récit limpide de la vie de la jeune femme, i
l discernait l’immense crédulité qu'exploitait la mégère malhonnête et il serra les poings.

Don Manuel disposait de tous les registres des comptes de la décennie; donc forcément, de celui où fut inscrite l'opération en question.
Aussi, il se promettait de rechercher la somme exacte et de confondre, devant le gouverneur, celle qui profitait ainsi de la naïveté de cette pauvre fille.
A l'automne, dit-elle, cela fairait trois années qu'elle plongeait sans manquer un seul jour, de lui donner sa perle!
Un rapide calcul lui indiqua que son labeur, dans l’océan, lui a fait remonter près de mille perles!...
Et, au tarif où elles s'arrachaient sur tous les marchés du Monde, c'était le prix d'un carrosse en argent qu'elle avait remboursé!

Cette révélation le mit hors de lui; il jura de n’avoir de répit de conjurer cette escroquerie et de faire dégorger, à la cuisinière, les choux gras de cette superbe rente! Il va faire cette démarche, non par vengeance contre la rustaude mais, simplement, pour restaurer l’honneur de son amoureuse, pour que justice lui soit rendue et que cessent les suspicions infondées de don Alezandro.
En prouvant que Zarzuela n’était pour rien dans le vol du coffret du “Quinto Real”, le gouverneur ne pourra refuser de l’affranchir en compensation des vilenies endurées par son esclave.
Manuel bouillonnait et fit mine de se lever... Ces livres étaient là, sur son bureau, et il aura tôt fait de repérer l’escroquerie!
A son tour, elle l'apaisa par des caresses tendres qui le calmèrent. Ils s'endormirent très tard, sans se soucier de Louis-Antoine qui n’était toujours pas rentré.

Quant à Carqueiranne, il avait passé sa nuit à tenter de soûler son compère, espérant que la prochaine gorgée de rhum serait propice aux confidences et le prochain pétun, celui qui lui ferait vider son sac. 
Il se trompait lourdement car le caballero moustachu n’avait jamais bu d’eau dans ses tournées et se montra des plus coriaces. 
Ils arrêtèrent la compétition lorsqu’ils ne purent plus lire les points sur ses dés de buis et que la cantinière, lassée de cette porcherie de tripot, les fit jeter dehors par ses deux galants.
A force de ratafia ingurgité pour faire parler les autres, “Carqueiranne le malin” s'endormit, côtes à côtes, avec le caballero sur la paille de la grange attenante, quasiment entre les pattes du cheval qui sommeillait déjà. Tous les deux étaient ivres-morts.

Juste avant le jour, Zarzuela quitta les draps de l'Espagnol sans même le réveiller pour regagner l’univers qui était le sien encore pour un temps, la dépendance sordide qu'elle partageait avec d'autres domestiques de l'autre côté de la cour, près de la poudrerie.
Ce fut Louis-Antoine qui ouvrit les rideaux pour réveiller son maître, alors que le soleil était déjà bien haut.
Ce matin, il ne pleuvait plus et un vent frais nettoyait le ciel en forçant les nuages contre la face violacée du volcan. En masse compacte, ils culbutaient son sommet et s'échappaient pour continuer leur course sans fin vers le couchant.

Lanzada, les cheveux défaits sur sa chemise de jour, s'était assis au bord de son lit... Son alcove se trouvait démontée comme un véritable champ de bataille.
Le Français s’excusa d’avoir la tête prise et la langue pâteuse “des jours qui suivent une énorme cuite” et il jura ses grands Dieux que celle d'hier au soir était des plus carabinée. il avoua avoir feint, longtemps, de boire avec le caballero jusqu'au moment où il se prit au jeu et s'enivra, tout bonnement, avec lui! 
Et, d’après lui, ce jeu là valait la chandelle : cette nuit, il avait appris des choses fortes intéressantes. Encore, lui faudra-t-il le temps de chasser la brume de ses méninges pour remettre ses pensées dans le bon ordre.

Voyant la mine déplorable de son barbier et conscient de l’état peu reluisante de la sienne;  Lanzada octroya un délai “pour mutuellement se requinquer” après quoi, il entendrait son rapport. Ensemble, ils descendirent vers le puits de la cour.

La pluie de ce dernier jour avait fait remonter le niveau de la citerne enterrée sous le dallage et la corde du seau ne se déroula presque pas. Carqueiranne y puisa une eau un peu rougeâtre mais bien fraîche, qu’il déversa dans l’auge des chevaux. Les deux hommes retirèrent leurs chemises et se trempèrent la tête dans le baquet… Solution radicale pour se débarrasser des reliquats de beuverie. 
Titubant bien quelque peu, l’estafette émergea de la paille de l'écurie et voyant son compère torse nu, vint se refroidir la tête avec eux.

Pour cause d’amour, don Manuel n'avait pas fini son courrier. Qu’importe son retard, comme il s'agissait d'un rapport au Trésor, un jour de plus ou de moins, n'y changerait rien. Il n'avait pas à écrire à Sylvio, ses lettres ne le trouveraient plus chez son oncle au Brésil, elles le croiseraient dans sa route vers Cuba. Alors on se lava, sans se préoccuper du départ prochain du coursier.
Un peu plus tard, bien qu’encore vaseux mais vêtus de propre, Manuel et son valet franchirent la poterne et firent quelques pas dans le raidillon. Là, assis sur le muret dominant la rade, bien éloigné des oreilles indiscrètes qui foisonnaient dans la citadelle, le Sévillan écouta avec attention le rapport de son barbier.

Carqueiranne n’avait pas faillit à sa mission et d’aucun ne pouvait dire, ni même lui, comment et surtout après combien de verres de rhum, il avait pu la mener à bien. Néanmoins, le porteur de missives était une mine de renseignements et se montra “le mieux  informé des hommes” sur les déplacements des bateaux, qui allaient et venaient, dans toutes les Caraïbes. N'oublions pas, fit remarquer Carqueiranne, qu'il attendait, comme la plupart des hommes de cette colonie, un navire de femmes blandices!
 
Dérapant de son propos, Louis-Antoine se montra volubile... Bien entendu, il avait parlé de femelles avec le moustachu «un grand chasseur sevré de cailles » comme il l’était lui-même, et tous deux s’étaient longuement étalés sur le sujet. Ici, tous rêvaient autant des épouses promises aux colons, depuis des lustres, qu’aux simples putains qui allaient renouveler l'assortiment décati des quelques estaminets de l’île. Pour cette cause primordiale, le centaure entretenait des rapports conviviaux avec les capitaines et les équipages de toutes provenances. Or donc, par ce biais qui valait tous les espions du monde, il savait bien des choses sur les événements des terres environnantes et sur la Tortue en particulier.
En plus de ce que le gouverneur avait appris à Manuel, l’estafette ajouta que le pirate anglais Somerset, resterait probablement fort longtemps aux fers car un nouveau capitaine venait d'être nommé pour commander l'Asturias!
Un dénommé de Graff, un pur Flamand, qui avait tourné casaque, fait humble soumission “au roi de France” et surtout aux Frères de la Côte. Ce Batave semblait avoir une bonne réputation, ce qui, pour un pirate voulait dire qu'il ne trucidait ses prisonniers qu'à la toute dernière extrémité. De plus, dit Carqueiranne, il est, parait-il, “un presque gentilhomme”, un titre de pûre noblesse au regard des crapules sanguinaires qu'il avait rencontrées en tant que médecin de la flibuste!
On avait dit encore au cavalier, toute la triste débandade de l’Armada espagnole, allant jusqu’à lui rapporter le détail du funeste banquet où le gouverneur de l'île de la Tortue avait trouvé la mort.
Le caballero y avait ajouté le couplet que c'était “Dieu qui avait frappé le tyran afin qu'il ne savoure pas une victoire sur l'Espagne”; victoire qu'il devait à la tornade tropicale et non à sa vaillance!
L’homme lui parla aussi de la “Grande assemblée annuelle” des Frères de la Côte; bien que de tenue discrète, celle-ci ameuterait prochainement, dans l’île maudite des flibustiers, les aventuriers de toute les Antilles.
Dans le récit très dense du compère, point trop d’indications sur les jeunes Espagnoles; sauf, qu’il avait entendu dire que des filles nouvelles étaient arrivées chez la “Comtesse Hermione”. Une tenancière célèbre dans toute les Caraïbes, pour son bordel huppé de la Montagne, un établissement inabordable aux vulgaires matelots! Mais de là à affirmer qu'il s'agissait d'Inès et Mélissa, personne ne pouvait en être sûr... Là bas, le commerce des femmes était important et les putains nombreuses!

L'idée terrifiante que “ses jumelles” fussent obligées de forniquer dans un bordel fit tressaillir don Manuel. Il avait côtoyé ces pucelles de si près; les savait si fragiles, que la vie ignoble dans un cabaret les briserait, leur ferait oublier jusqu'aux noms de leurs illustres ancêtres, tant elles seraient honteuses d’avilir, par des débauches répétées, leurs si glorieuses mémoires.

Incidemment dans son rapport, le Français rappela que l’île de la Tortue se trouvait sur la route de Cuba...
Et que le fonctionnaire, en naviguant vers Santiago, allait passer si proche d’elle qu’il pourra s'y arrêter... Ne serait-ce que pour savoir la vérité et tenter de les retrouver. Toutefois, pour y faire escale sans s’y faire occire, Carqueiranne lui assura subsister un empêchement majeur, quasiment insurmontable…

 
« La dégaine de son maître empestait trop le fonctionnaire sévillan et le fera repérer avant même qu'il ne descende du navire!»
 
Faisant volte-face, il lui conseilla d’oublier sa proposition, qu’il pensait être une pure folie au regard de l’immense régression à mener pour qu’il ressembla à un “flibustier”... Et, il se moqua beaucoup.
 
«Imagine-toi bien, irrespectueux Francès, que j'ai eu cette idée avant toi!
De me déguiser en pirate, cela me semble difficile, mais en courtier ou en riche banquier, voila qui est plus dans mes cordes!»

Le barbier frétillait de joie et demanda s'il devait préparer leurs affaires pour un prochain départ?
L'inspecteur général acquiesça en souriant; cette perspective lui plaisait et recommençait à pimenter sa vie.
Mais auparavant, n’oubliant pas sa promesse, il lui indiqua avoir une obligation qui allait l’occuper le reste de la journée…
Il devait, toutes affaires cessantes, entreprendre une recherche importante pour la liberté de Zarzuela et que cette affaire passait par la cuisine! Il ne dit rien de plus.

 
* * *


Remis de sa nuit d'ivresse, le caballero avait indiqué à don Alezandro qu'une galéasse, au mouillage devant San-Iago de la Nouvelle-Valencia,  lèverait l'ancre sous-peu pour faire route sur Cuba.
A son passage dans la cour, le gouverneur interpella don Manuel pour lui donner cette information et ajouta, en riant, que la barcasse était indigne de son illustre rang mais ferait “un honorable cercueil” pour ses fonctionnaires, tant elle était vieille et poussive!
L'inspecteur le prit au mot et donna l'ordre de lever le camp à ses collaborateurs.

Depuis la fin des contrôles et toutes leurs malles bouclées, l'oisiveté et le désœuvrement gagnaient ses gens. Ses commis déambulaient autour des cuisines et leurs langues, d’ordinaire plombées, auront vite fait de se délier. Autant profiter du courrier qui s’apprêtait justement à partir, pour guider ses gens sur la route de l'autre bourg, distant de huit lieues environ.
Aussitôt dit, aussitôt fait!
On arma le charretin abandonnée dans la cour et on y attela quelques mules, louées à prix d'or aux paysans ravis du village en contrebas du fort.
Le questeur principal fit empiler leurs malles, leurs livres et les comptables montèrent sur l'attelage branlant. Et sur l'heure, tel un vol de corbeaux, les hommes en noir prirent le chemin du retour. Tous semblaient satisfaits, bien que de la carriole branlante à la galéasse poussive, la route promettait d'être longue et cahoteuse pour rejoindre Santiago de Cuba et la sinécure de leurs bureaux douillets du Trésor.

Don Manuel n'était pas chagriné de s'être débarrassé de ses auxiliaires.
Déjà, comme il le craignait, le probable bavardage d’un de ses commis alimentait la rumeur du prochain départ aux galères du gouverneur Espinozza. Son coquin de Carqueiranne, avec ses oreilles traînant au ras des pavés, venait de lui rapporter la triste réalité…
Insidieuse comme tous les faux ragots, l’indiscrétion faisait déjà rire aux larmes aux quatre coins du fort!
Comme Lanzada le redoutait, cette ineptie arriva comme un trait de poudre jusqu'aux oreilles de don Alezandro… Qui se montra, à juste titre, fort irrité d'être la risée de sa propre troupe. D'autant qu'il craignait que ces inconscients de comptables colportent leurs sottises jusqu'à la ville nouvelle où elles allaient lui faire le plus grand des torts...

Ce que Lanzada ignorait à ce moment-là, c’est que le gouverneur pris "instantanément" des mesures pour anéantir la contagion dans l'œuf et donna, dans l’urgence, ses ordres en conséquence. Et, si en l’instant, depuis la terrasse du fort, il avait regardé la route septentrionale, il y aurait vu le major barbu, accompagné de quelques supplétifs, quitter le fort et galoper à bride abattue à leur poursuite.
Cette manœuvre, l'inspecteur général Lanzada ne la vit pas car il venait de remonter dans sa chambre. Il recherchait, dans le registre de l'année 1650, la trace du forfait de Zarzuela et la preuve de la véracité de son histoire.

Animé de la hargne de déjouer le complot, Manuel suivit de son doigt les colonnes, page après page... et tomba sur ce qu’il recherchait : 
une ligne anodine qui faisait état, non de la dette de la jeune métisse, mais du dépôt de la cantinière. Ce qui était, pour lui, à peu près la même chose. Méticuleux, le préposé aux comptes avait apporté une annotation, reprise plus loin dans le descriptif général du “Quinto Real”, où, effectivement, il faisait état du fameux coffret en ces termes :

«Un coffret en argent, de dix pouces par vingt de long, sur six de haut,
au couvercle armorié aux aigles avec son complet d’argenterie idem »

 
L’article était raturé, noté «égaré» et remplacé dans le décompte du roi par une somme rondelette de six mille trois cent livres!
Montant, à coup sûr, de la présumée créance de Zarzuela!

En admettant que M'am dût emprunter la somme, l'usurier lui aurait fait quinze cents livres l'année d'intérêts, un taux des plus excessifs mais couramment pratiqué dans ce monde d’escrocs. Cette démarche lui semblait bien improbable et peu compatible avec la rapacité avouée de la mégère. Abandonnant cette piste, le fonctionnaire rechercha quel autre moyen la cantinière avait pu employer pour porter la somme au crédit de Zarzuela. En fouillant assidûment les comptes, dans le registre des dépenses de fonctionnement, il s'arrêta sur une somme de huit mille livres, sortie des coffres pour les intendances de cuisine et les achats de bouche… La légende du débit mentionnait qu'il s'agit de la dotation régulière du gouverneur, allouée pour nourrir la garnison du fort, dépense justement gérée par l'intendante M'am!

Bien que ne figurant pas dans les mêmes livres, son œil averti remarqua que les dates coïncidaient à quelques jours près et se dit que toute cette affaire pouvait bien être un coup monté par la cantinière. Cela sentait l'odeur pourrie qu'il connaissait bien : celle des combines bien ficelées qu'il démêlait à longueur d'année, à Séville. 
A peu près indécelable pour un comptable vulgaire, ce genre de manigance lui sautait aux yeux!

Il annonça son contentement à Louis-Antoine qui refaisait son lit démonté.
Lui aussi avait un peu de béguin pour Zarzuela et participa avec intérêt à la quête de justice de son maître.
Manuel jubilait et, voulant tester la valeur de son raisonnement, il l’argumenta à son valet.

 
« A mon idée, toute l’affaire est montée par cette diablesse de cantinière!
Imagine-toi qu'avec son air niais, elle faisait coup double : elle empochait l'argent du vol de l'argenterie, ce qui me reste encore à prouver et recevait en retour depuis trois ans, une rente magnifique!...
Des perles, Francès, des centaines de perles pour ses vieux jours, de quoi recouvrir sa gigantesque poitrine sur plusieurs épaisseurs!
Quant à l’argent qu’elle a «soi-disant» prêté à notre pauvre amie, elle l’avait sans doute rogné sur ses réserves accumulées pour assurer la nourriture de la petite troupe dans l'intervalle entre les deux dotations!»

Carqueiranne ajouta de lui-même, que la chose était facile : il lui avait suffit de piocher dans le cheptel de cochons et de volailles, en forçant sur l'emploi des fèves, haricots et autres féculents, dont sa cambuse regorgeait, tout comme sur les légumes gratuits de son immense potager.
De ce pas, Manuel allait en parler au gouverneur et ensemble, ils aviseraient sur la suite à donner à cette affaire.
En tout état de cause, Zarzuela semblait ne pas avoir menti sur ce point.


 
* * *

 
Don Alezandro Espinozza écouta la démonstration d'un air sombre et préoccupé.
Pour cause des débordements verbaux de ses commis, il n’était pas enclin à accorder la moindre satisfaction à Lanzada. 
Toutefois, il dut convenir que la démonstration “du visitador” était plausible… Pris sous cet angle, le raisonnement innocentait totalement la pauvre Zarzuela sur qui pesait, il est vrai depuis ce jour lointain, le poids terrible du doute.
Par ailleurs, si l’esclave avait réellement volé l’argenterie du “Quinto Real”, la petite fortune recueillie aurait inévitablement modifiée sa vie… Il savait sa domestique trop sensible aux bijoux et aux fanfreluches pour qu’elle résista, si longtemps, à se les offrir.
Or, à ce jour, elle persistait dans le même dénuement qu’à cette époque!

Toutefois, l'accusation était grave et si elle s'avérait justifiée le gouverneur perdrait sa cantinière. Cette disparition pouvait sembler dérisoire mais la rustaude, et son armée d’esclaves, tenaient une place essentielle dans le fonctionnement simple de son organisation. L’harmonie domestique de sa petite colonie reposait, du moins à la citadelle, sur quelques bases solides et M'am était incontestablement l’une de ses assises.
De plus, la jeter «tout bonnement aux fers» ne rembourserait pas les sommes détournées, ni ne ferait ressortir de ses basques les perles camouflées.
Don Alezandro promit au Sévillan de concocter, le moment venu, un stratagème pour lui faire rendre gorge «en douceur et sans vagues», selon son habitude, en armant un piège qui ferait sortir la louve du bois!

Néanmoins, en ce qui concernait son esclave Zarzuela, il était tout disposé à l'affranchir en dédommagement de la probable injustice -que le Sévillan venait de démontrer avec tant de persuasion- et des sévices endurés à cause des agissements délictueux de la grosse femme.

Atténuant son élan d’humanité, don Alezandro ne put s’empêcher de faire remarquer qu’il ferait ainsi, l’impasse sur les deux à trois cent livres, qu’il pourrait allégrement tirer de sa vente sur n’importe lequel des « marchés de bois d’ébène » de la région!

Dès l’énoncé de sa décision, le gouverneur lut le contentement sur le visage, d'habitude impénétrable, de Lanzada. 
Curieusement, cela l’ennuya de lui accorder ce plaisir et une aigreur profonde assombrit d’un coup son front ridé...
Des considérations domestiques, matinées d’une incontestable jalousie, faisaient surface.

“Sa chère Zarzuela” n’allait-elle pas suivre l’Andalou qui venait d’obtenir, de haute lutte, sa liberté et par là même, quitter son service?
Elle le contentait pleinement de sa jeunesse et le soignait si bien! De plus, cette garce l’aimait!... De bonnes âmes s’étaient empressées de lui rapporter que «son esclave préférée» fautait avec Lanzada. A vrai dire, être cornu à son âge, cela ne le gênait pas pour marcher; lui-même, n'avait-il pas facilité la chose dès leur première rencontre? Simplement pour amadouer “el visitador” et arranger ses propres affaires. Mais, que des quolibets sur ses cornes s’ajoutent aux lazzis des galères... Son honneur de chef ne pouvait l’admettre.

Tout satisfait d’avoir pu tenir sa promesse, Manuel ne remarqua pas l’acidité rentrée du gouverneur… Tout comme, il ne se douta pas des conséquences incalculables qu’aurait sa rancœur sur son propre avenir.

Aussi, avec civilité et courtoisie, le Sévillan le prévint qu'il quitterait la colonie d'Inarégua par le prochain bateau, en emmenant le barbier français avec lui, s’il n’y voyait pas d’inconvénient. Il justifia sa demande en dévoilant son projet de tenter de retrouver la trace des jumelles espagnoles à la Tortue, profitant ainsi de l’aide précieuse du pirate repenti, comme de sa connaissance parfaite des gens et des lieux.
Don Alezandro le félicita pour cette idée chevaleresque mais qui était, à son sens, aussi extravagante que dangereuse!...
Il le lui dit en le prenant par le bras.

 
«Prenez garde à vous, mon cher! Là-bas, notre nation est détestée par cette canaille française et n’allez pas, par quelques gestes gratuits de bravoure, ajouter votre nom à la liste, fort longue, des dignitaires trucidés bêtement.
Quoique cela vous coûte, oubliez les jumelles, ces pauvrettes sont, sans doute à l’heure qu’il est, déjà mortes ou bien proches de l’être!
Avouez que c'est fort dommage, vous qui voulez visiter cette île ennemie, qu'avant votre départ vous n'ayez pu découvrir les charmes de notre belle colonie...
Ne croyez-vous pas que vous puissiez encore le faire? Vous ne garderez d'Inarégua la Précieuse, que la vision déplorable de cette morne citadelle que vous n'avez pas quittée un seul jour!»

« Excellence, rien ne me fera changer d’avis sur nos jeunes compatriotes mais je tiendrai compte de vos bons conseils...
Quant aux charmes incontestables de votre colonie, nous les admirerons depuis la côte en allant nous embarquer à San-Iago, si vous voulez bien nous y accompagner!»

« Hum...hum, cette partie de côte est bien laide et, de surcroît; l’une des plus dangereuses de l'île...
Des indigènes félons, poussés par quelques pirates, y font souvent des incursions et même les colons ne veulent plus y habiter...
Souvenez-vous des dignitaires attaqués!»

 
Les deux hommes en sont à leurs adieux quand le tocsin se met à sonner. Le gouverneur le retient par le bras...

«Don Manuel, croyez-moi, il est bien préférable que vous embarquiez depuis ici, je vous assure que la côte septentrionale est infestée et bien peu fréquentable!»
 
Ils sortent dans la cour alors que la vigie annonce une fumée vers le nord… tout justement le long de la route menant vers le bourg neuf de San-Iago.
 
«Ce n’est rien, don Manuel, sans doute la manie de ces boucaniers qui incendient des broussailles pour débusquer le gibier de leur industrie! Je vais les faire chasser par mes lanceros!»
 
Plus tard dans la journée, au retour de l’escouade des lanciers, une terrible nouvelle fit le tour du fort : 
Les fonctionnaires du Trésor, partis d’ici le matin même, venaient de tous périr dans une embuscade tendue par des Indiens...
Les sauvages avaient tué les hommes, brûlé leur attelage et rien ne subsistait de leurs affaires ni de leurs livres.

Le Sévillan ne put admettre l’horrible dénouement de sa mission et une terrible pensée traversa son esprit quant à son origine...
Alors, de son regard dur et pénétrant, Manuel Lanzada fixa don Alezandro Espinozza au fond des yeux…
Il n’y trouva pas la moindre compassion, ni le moindre regret... rien d’autre, que la glaciale raison d'Etat.
Abattu et écœuré, Lanzada sortit de la pièce sans un mot.

Il était résolument temps qu'il quitte cet univers de pourriture.
 

FIN DU PREMIERE TOME

LA SUITE DES AVENTURES DE MANUEL LANZADA DANS LE SECOND TOME


LE CHATEAU D'HERMIONE




 
 

Si les aventures de nos héros vous ont plues, elles se poursuivent dans les tomes suivants :

Le Château d'Hermione &  Les Chiens de Garde Andalous 



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