asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 


 
 

 

GOBERNADOR   *   PREMIER TOME
CHAPITRE PREMIER

                                                                                                               Auri sacra fames...       
                                                                                                               Exécrable soif de l'or...  Virgile
Début Mars 1652, à Port-Royal de la Jamaïque.
 

Avant même que Jonathan Smith n’ouvre la bouche, le préposé de la Casa de Contrataciòn l’avait catalogué parmi les fraudeurs potentiels qu’il côtoyait tous les jours. Dans sa vareuse "sangre de toro" ce tricheur là était de la race des nerveux et des acides; sans doute un poivre et sel d’anglais ou pire encore un gallois qui, comme les écossais, recomptent  leurs doigts après chaque poignée de mains. 
Le préposé pensa que sa famille et ses quatre muchachos n’avaient rien à attendre de ce capitaine gringalet qui ne donnerait que le strict argent indispensable à son transport, sans ajouter le moindre maravédis pour les faux-frais du contrôleur.
Recevant l’Anglais à son tour, il fut le premier surpris quant une piècette d’or s’intercala subrepticement pour arrondir les angles, avant même que ceux-ci n’apparaissent. En un clin d’œil s’installa la connivence et les choses allèrent meilleur train dans le sens d’un intérêt partagé. 


Il faut dire qu'une tornade tropicale d'une rare violence s'était abattue sur la Jamaïque. En noyant Port-Royal sous un déluge terrifiant, ses rafales furieuses firent déraper les navires insuffisamment ancrés. Le temps exécrable différa tous déchargements; aussi, dès les éléments calmés et en dépit d'une brume épaisse et poisseuse, l'énorme travail portuaire avait repris depuis l'aurore. Les chaloupes à huit rameurs ramenaient vers les pontons les dizaines de galeasses fantomatiques disséminées par la tempête dans l'immense rade en croissant de lune. 
Après trois jours d'inactivité forcée, tous les fonctionnaires de la Casa de Contrataciòn étaient occupés avec les chargeurs, aux pieds des passerelles. Rien ne leur échappait, leur rôle était de contrôler et de taxer les marchandises, débarquées ou embarquées, dans ce grand port.
Et chaque transaction, si elle enrichissait le Roi d'Espagne, laissait "du bon gras" entre leurs mains.

Pour l'étranger qu'il était, il devenait de plus en plus malaisé de faire du commerce entre les îles. Pour le transport d'une simple cargaison de vins vers Santiago de Cuba, Smith venait de payer au Trésor : l'averia pour les frais d’escorte et l’almojarifazgo correspondante à sa cargaison. Taxes, on l'a vu, qu'il n'avait pas hésité à arrondir -en respectant les convenances- d'une confortable entrée en matière pour "l'aimable préposé de la Casa" qui lui avait signé ses papiers avant de prendre son repas. Aussi, en contrepartie, le maroquin qu'il portait sous le bras contenait le visa officiel lui permettant de mettre son navire sous la protection de “l'Asturias”, gigantesque bâtiment de ligne battant pavillon de l'Espagne, qui lèverait l'ancre pour Cuba d'ici quelques jours.
 
Acteur de l'univers  corrompu des Caraïbes, Monsieur Smith utilisait ses travers pour abuser du système; aujourd'hui, c'était dans la peau d'un respectable capitaine de navire de commerce britannique qu'il redescendait vers le port.
Allant au plus court selon son habitude, il obliqua dans une rue de la vieille ville qu'il trouva encombrée d'immondices alors, il contourna le rempart hérissé de canons pour atteindre la venelle suivante, cherchant à ne pas trop salir ses chaussures et ses bas. Regardant machinalement derrière lui, Smith s’arrêta devant un cabaret à l'enseigne fanée du “Coq rouge”.
C'était l'un de ces nombreux bouges qui s'animaient à la nuit tombée : un  chaudron d'alcool, bondé de putains rapaces, en fait, une redoutable pompe à doublons qui détroussait, du fruit de leurs larcins, la racaille flibustière venue à terre en bordée.

Jonathan Smith frappa à la porte de l’estaminet... Il insista, sans patience, jusqu'à ce que le battant s'ouvre.
L’Anglais disparut dans les entrailles sombres du lupanar. Torse velu et pantalon coupé aux genoux, un colosse l'escorta à travers la première salle obscure encore vide. Un mur de futailles occupait le fond et, partout, des tables chargées de bancs à l’envers. L’atmosphère était croupie, saturée de l'odeur sirupeuse du rhum, mêlée aux relents écœurants du pétun et de la crasse.  

Dans le sillage du séide, Smith traversa la taverne jusqu’à atteindre une cour en terre battue qui servait de cuisine à ciel ouvert. L'air du lieu était à peine plus respirable que celui du cabaret. Le premier rayon brûlant, transperçant la chape de brume, réveilla des grappes de mouches sur les restes de viandes pendus aux crochets.
Jonathan Smith retint une nausée, il ne se fera jamais à la pourriture permanente de ces colonies espagnoles. Habitué au vent vivifiant du large, il préférait le crachin du Chanel à l'alizé chaud et putride, de ce côté-ci de l'Atlantique. Il fallait vraiment qu'il soit dévoué, corps et âme à son maître, pour supporter les désagréments de toute cette infection.

Son âme damnée de supérieur, Anglais comme lui, qu'il venait rejoindre dans ce cloaque était le très redouté «Captain Somerset»



Le capitaine Samuel Georges Somerset était originaire du Yorkshire; d'un port de pêche du nom de Kingston Upon Hull sur la rive nord de l'estuaire boueux de l'Humber; lieu où il avait fait son apprentissage de la mer. Roux de poils, massif et trapu, il était autant connu sur toutes les mers des Antilles pour sa férocité que pour ses favoris flamboyants qui envahissaient ses joues. Il portait sa quarantaine avec verdeur, un âge canonique pour un flibustier car ici, peu y parvenait. Sous ces latitudes étouffantes, survivait une population largement décimée par l'alcool, les maladies honteuses et toutes les multiples raisons qui empêchaient les aventuriers de vieillir : la mitraille, le naufrage ou la corde.
Sur la vaste mer des Caraïbes, on l’appelait le «Capitaine-Boucher» et sa réputation de sauvagerie le précédait jusqu’aux confins du golfe du Mexique. Quand l'occasion se présentait, il ajoutait régulièrement quelques cruelles démonstrations afin que jamais ne s'estompe son avantageuse notoriété. A dessein, il entretienait le mythe hideux que le sang frais ravivait le cramoisi de son poil et n'hésitait jamais à s'en barbouiller la face... Ce fard macabre terrorisait ses prisonniers, dont les rares survivants colportaient alors, à tous vents, l’efficience de sa terrible cruauté. Sa réputation de tueur dépassait, assurément, les bornes de la vraisemblance bien que dans ce siècle troublé, les tueries étaient quotidiennes et leurs sauvageries atteignaient, en ces lieux, les sommets de l'horreur.  L'époque survoltée voulait que toutes les passions s'exacerbent et la cupidité, la luxure, la haine et la convoitise des biens du voisin fournissaient les raisons nombreuses et variées pour s'entr’égorger gaillardement.

Smith venait d'atteindre le cœur du repère infect de son maître. Le bouge dépassait en vulgarité tous ceux que Somerset avait occupé tout au long de ses interminables fugues. Habité d’une méfiance de renard lorsqu'il était immobilisé à terre, le rouquin changeait sans cesse de terrier. Et, cette fois-ci, l’Anglais était assigné sur l’île par la force des choses : il avait, honteusement, perdu son bateau lors de son dernier raid contre les Hollandais de Tortola! 
Sa défaite survenue en partie pour cause d’un esquif indigne de sa stratégie, restait un affront sanglant à sa réputation. Un déshonneur qu’il ne pouvait tolérer plus longtemps. Aussi, l'opération, qu’il concoctait en secret depuis sa mauvaise tanière, avait pour but, justement, de lui assurer le plus prodigieux des navires qui naviguaient actuellement dans les eaux des Caraïbes : “l’Asturias”! 

A travers les fentes des volets d’où il voyait la rue, Somerset avait guetté l’arrivée de son second, durant une bonne heure. Dès que Smith avait tourné l’angle de la venelle et s’étant assuré que son lieutenant n’était pas suivi, il fit un signe à son bosco de le laisser entrer.
Torse bombé, dos cambré et les yeux dans le vague, Smith le salua en claquant des talons, respectant l'Etiquette
 instaurée ici-même. Imprégné de ces convenances, Jonathan Smith, raide à trois pas de son chef, s'apprêtait à rendre compte de sa mission sans bouger d’un cil de sa position. 
Soudain, l’atmosphère changea subitement quand un sourire, presque amical, vint éclairer la face rougeaude de Somerset.
 
 « Allons, mon bon Smith! Prenez place en face de moi et contez-moi l'avancement de nos affaires!»
 
Surpris de la convivialité peu habituelle de son supérieur, Jonathan Smith s'approcha et resta debout, les yeux bien droits devant lui, comme le prescrivait le manuel.

« Allons, allons, Smith, ne restez pas planté comme un piquet, asseyez-vous donc! »
 
Obéissant, le subordonné s'attabla et ouvrit son maroquin de cuir fauve.
 
« Sir! Mission accomplie, j'ai le visa autorisant la Rose-Mary à se mettre sous la protection de l'Asturias pour notre traversée.»
 
Il tendit à Somerset le document estampillé aux armes de l'administration espagnole détachée à la Jamaïque, autorisant l’embarcation à profiter de la protection du navire de guerre. La pièce indispensable au puzzle que, patiemment, Somerset assemblait depuis plusieurs jours.
 
«Quand est prévu l'appareillage de l’Asturias?»

«Dans trois ou quatre jours, Sir! 
Il doit assurer la correspondance d'une petite flottille venant d'Espagne.
Retardée par la tempête, elle va arriver incessamment»!

 
Le capitaine acquiesça de la tête et sourit; ses informateurs l'avaient déjà renseigné à ce sujet.
 
«C'est exact, Smith! On m’a annoncé des voiles au passage de la Monna, il y a quinze jours de cela.
Je peux même vous dire qu'elles transportent des passagers de marque...
Ils ont été aperçus alors qu'ils faisaient halte à Santo Domingo...
Depuis, nos galions ont repris la mer et doivent être à longer l'île aux vaches!»

A peine une centaine de milles entre l'île aux Vaches de Port-Royal de la Jamaïque; sauf manque de vent et autres contrariétés consécutives à la tornade, le convoi sera ici après demain, au plus tard dans la soirée.
Une fois encore, Smith est subjugué par la pertinence des informations que détient son capitaine.


Somerset dévoila son plan dans les grandes lignes, expliquant dans le détail les seules actions que Smith devait mener seul en véritable commandant de bateau de commerce, qu'il incarnait depuis quelques temps.
En toute première mission, le chef pirate l'avait chargé de faire l'acquisition d'une grande barque pontée et, pour cela, avait entrouvert son coffre pour y puiser -bien à contrecœur- quelques centaines de piastres. Il devait passer par là, non que cette dépense l’enthousiasma -d’habitude, il volait ses bateaux- mais il n’avait pas le temps, ni l’envie de prendre le moindre risque de se faire repérer à la Jamaïque. L’opération qu’il mettait au point avec minutie était trop importante pour son avenir et nécessitait le secret absolu. Quant à l'état du bateau que Jonathan Smith devait lui procurer, il pouvait être vieux et délabré pourvu qu’il tienne la haute mer quelques jours encore.
Avec sérieux, Jonathan Smith s'était acquitté de cette tâche et avait négocié l'achat d'une barque de cinquante pieds, lourde et culottée de plusieurs lustres d'océan. En professionnel, il en avait inspecté les fonds, frappant chaque membrure dont la résonance particulière assurait de la présence de tarets, cette espèce de coquillage marin très redoutée dans ces eaux chaudes, qui perfore les coques de chêne les plus épaisses. Pour clore son expertise, il vérifia l'étanchéité des calfats qu'il jugea satisfaisante.
 Acquise d’un coquin Espagnol, son prix fut âprement discuté à la manière des Andalous, en une négociation fastidieuse et exaspérante pour l'Anglais qui jugeait ces palabres inutiles et vulgaires. Après s'être mis d'accord, la transaction fut réglée rubis sur l'ongle à l'intermédiaire, avec la condition d’amener l'esquif jusqu'au bassin de Port-Royal.

Bien que ne possédant pas encore de bateau digne de son commandement, le capitaine Somerset pourrait compter sur cette grande barque pontée à mâture volante et voile bermudienne. D’emblée, il l'avait baptisée “la Rose-Mary” en souvenir d'une gueuse repêchée un soir d'orgie dans la fange des bouges infâmes qu'il fréquentait depuis qu'il courait la fortune. Bien piètre navire pour la course, lourd et sans panache, la “Rose-Mary” s'avérera une solide barque de commerce, un leurre idéal pour l'opération prochaine. Depuis son acquisition et en attendant son fret, elle était amarrée, pacifique et ventrue, à l'ombre des murailles fleurdelisées de l'Asturias.

Somerset fit répéter plusieurs fois les ordres précis qu'il avait donnés à son subalterne et, une fois persuadé qu'ils étaient correctement assimilés, le renvoya pour leur prompte exécution. Alors que le jeune sous-officier le saluait avec raideur, Somerset s’aventura à un geste tout a fait inattendu...
Sa main, resurgie des dentelles sales de ses manches, calotta le séant pincé de son second!
Lorsqu'il remit son tricorne pour traverser la cour, la tête poupine de Smith bourdonna d’une chaleur de pucelle. Il était encore sous l’ébahissement de l’extravagante familiarité de son supérieur!...
Lui, d’habitude si distant, l’invitait à s’asseoir à sa table et en prime, lui flattait la croupe comme il l’aurait fait à une catin!  
Smith sursauta lorsque le bosco jaillit d'une ombre fraîche. L’affidé découvrit une issue discrète percée dans l'enceinte de la cour dissimulée sous un paillé de bagasses
. Celle-ci donnait sur l'arrière de la bâtisse et menait à un sentier envahi par la végétation luxuriante.
Rouge de honte, Smith rejoignit sans détour la route du port.

Plus l'après-midi s’avançait, plus l'animation gagnait la basse ville. Le déluge passé, la tiédeur relative de cette fin du jour faisait s'entrouvrir les jalousies derrière les grilles des maisons et sortir les habitants sur leurs seuils pour nettoyer les débris.
Trois jours sans marché, les paysans de l'intérieur descendaient en convois vers Port-Royal pour garder les meilleures places et mieux vendre leurs maigres récoltes. Profitant de l’aubaine pour y passer la nuit, ils y venaient boire et chanter ensemble.  Les bâts de leurs mulets sont chargés de pleins paniers de fruits cueillis en forêt, du maïs indien en sacs ainsi que des cageots 
de tubercules comestibles, déterrées dans les vallées humides de la Sierra Bleue. Ces montagnes élevées qui dominent la ville et tirent leur nom des perpétuelles brumes accrochées à leurs hauteurs. Alors, avec l’arrivée des premiers clients, les commerces et les tripots ouvraient leurs portes, restées claquemurées durant les heures étouffantes de la journée. 
Halaient jusqu'aux pontons en contrebas, les bateaux en transit étaient déchargés par la force d’une noria de nègres 
décuplée par la trique. Après le passage des préposés de la Casa, les marchandises diverses se déversaient et se comptabilisaient sous l’œil vigilant des courtiers en tous genres. Chargés à rompre leurs essieux, des tombereaux aux grandes roues cerclées de fer emportaient ce fret précieux vers des entrepôts gardés par des soldats en armes.
Investissant quelquefois son pécule dans un autre trafic, Jonathan Smith voyait accoster avec un grand intérêt des bateaux entiers de “bois d'ébène” en provenance des rivages d'Afrique. Ceux-là arrivaient en droite ligne du Levant, de “Gorée la regrettée” comme l'appelaient les esclaves enchaînés.  Pour un autre que lui, c’était un spectacle poignant de voir ces hommes, femmes et enfants, hagards et titubants du poids de leurs fers, éblouis par le soleil ardent que leurs yeux avaient oublié dans l’obscurité des cales
.
En cette fin d’après-midi, la rade de Port-Royal exposait un tableau rude et brutal, surchargé de couleurs et de fortes senteurs d'épices avec en second plan, la forêt de mâts haubanés des navires en partance dont les plus élevés sont, incontestablement, ceux de l'Asturias.

L'Asturias avait fière allure et, pour satisfaire son supérieur, Jonathan Smith avait glané toutes les informations relatives à ce magnifique vaisseau de ligne. Son étonnante histoire fut recueillie auprès d'un maître d'équipage, Gallois comme lui, récit fidèlement rapporté à son capitaine à qui il conta l'étrange et courte aventure du navire. Smith n’eut aucun mal à donner ces détails à son supérieur, le brave bosco lui avait raconté toute l’épopée du bateau, indiquant les dates des combats, l’amure des vents et mille péripéties survenues en mer, avec la même précision que s'il avait été chargé des écritures des capitaines.

Navire prit à l'ennemi Français, c'est sous le nom de “l'Asturias” qu'il devînt le fringant vaisseau amiral d'une flottas chargée jusqu'au pont de produits manufacturés, qui traversa sans ambages l'océan vers les colonies des Indes Occidentales.  Depuis huit ans, il naviguait sous la bannière de la couronne d’Espagne dans les eaux des Caraïbes, des Bermudes et dans le golfe du Mexique, escortant les galions ou transportant lui-même des notables d'un bout à l'autre de l'archipel des grandes et des petites Antilles.

Smith s'était accoudé au parapet du rempart, percé des niches rondes des canons, qui surplombait le port. Il venait d'ôter son chapeau pour profiter de l'ombre fraîche des larges feuilles d'un arbre tropical qui plongeait ses racines noueuses entre les pierres de la muraille. En vrai professionnel, il jaugea cette magnifique coque.
L'Asturias était un vaisseau puissant de trois mâts et beaupré, de fort tonnage, qu'il estima d'une cinquantaine de pieds, environ, au maître bau, sa plus grande largeur
. A l’œil, la hauteur de son grand mât équivalait à sa longueur, taille qu'il évalua à quelque à deux cent dix pieds.
Ce qui voulait dire qu'il avait un tirant d'eau 
d'au moins dix pieds, peut-être quinze en charge. Cette profondeur expliquait qu'il mouillait loin dans la rade, là où les récifs de coraux, distants sous sa quille, autorisaient son évolution. Le navire possédait à nouveau toutes ses bouches à feu. Un bel armement flambant neuf sortant des fonderies de l'arsenal royal de Santander. En comptant les mantelets des sabords, Jonathan Smith en dénombra soixante huit, ce qui voulait dire autant de canons.

Il remarqua une particularité qui devait en faire un redoutable adversaire : Sa proue était garnie de huit pièces de chasse et sa poupe de douze canons de retraite. Sans compter les couleuvrines de ses dunettes et, sur les bastingages, diverses fourches vides à faucons, sans doute remisés dans son magasin d'armurerie.

La taille majestueuse du navire intimidait le jeune sous-officier. Jusqu'alors il n'avait navigué que sur de grandes barques anglaises, toutes dérivées des modèles dieppois de type “Dragon et Hirondelle”, rapides et maniables mais armées légèrement pour l'abordage. 
La barque acquise pour l'expédition imaginée par Somerset et qui se balançait devant lui, ne sera pas aussi vive que celles conçues par ces diables de Français et l’examen détaillé du puissant bateau de ligne lui faisait douter des chances de réussite de leur folle entreprise. Il remit son tricorne et écarta de son esprit toute éventualité d'échec qui leur serait fatal.

Il quitta le port sans lambiner davantage car bien des choses restaient à mettre en place avant le départ.

 


Avec la rapidité qu'a le crépuscule de tomber sous ces latitudes, il faisait presque nuit quand Jonathan Smith repassa la poterne de la basse ville. Bien malgré lui, il se trouva mêlé aux officiers espagnols qui arpentaient les premières ruelles près du port où prospéraient les tavernes à femmes.
A première vue, ils s'agissaient d'hidalgos arrogants à la barbe pointue, tous fils de familles métropolitaines imbus de leur personne et fraîchement débarqués des navires malmenés par la tornade.
Jonathan Smith les savait volontiers chicaneurs et peu enclins à partager leurs havres de débauche avec les autochtones.


Effectivement, dès qu'ils pénétraient dans un estaminet, toujours en groupe, ils en chassaient de leur rapière les consommateurs qui s'y trouvaient en conservant pour leurs services les filles de salle et les prostituées.  Une fois les lieux investis, ils s’installaient et buvaient comme des trous, dévorant des quantités énormes de viande rouge qu’ils pimentaient à outrance. Il est vrai que la vie au large sur les vaisseaux du roi tendait à resserrer leurs ceintures et d’évidence, peu d'entre eux étaient gras.  Ici, pour quelques maravédis, chacun pouvait se goinfrer de viande fraîche de bœufs sauvages abattus l'après-midi même dans la forêt toute proche. Une fois rassasiés des plaisirs de la bouche, ils assouvissaient leurs appétits de chair avec des négresses, indiennes et mulâtres, toutes filles sans vertu que leurs doublons attiraient comme des essaims de mouches.


Le jeune officier anglais rectifia sa tenue et, serrant son maroquin de capitaine de commerce, suivit la troupe bouillonnante des officiers espagnols. Riant de leurs sottises et échangeant une politesse à l'entrée de la taverne, il se joignit à eux et s'assit à leur table. La courtoise conversation s'épuisa vite par manque de vocabulaire.
Bientôt les débordements consécutifs à l'alcool annihilèrent tout échange cohérent. En compagnie de ces buveurs redoutables, Jonathan Smith, prudent, coupa son rhum d'eau afin de conserver la lucidité nécessaire à la bonne exécution de sa mission.
Bientôt, tous se mirent à pétuner de leurs fines pipes et l
a fumée épaisse embruma l'atmosphère déjà glauque de la salle. Smith savait qu'ils abandonneraient vite leurs pipes en terre pour le cigarillo, une spécialité des îles.


Le pétun est une pratique religieuse héritée des Indiens des îles. On comptait en ce lieu de nombreux adeptes qui prenaient plaisir à inhaler la senteur âcre du tabac. Les Espagnols étaient devenus friands des exhalaisons de cette plante et raffolaient surtout de la façon coquine des donzelles du cru - les cigarières- pour fabriquer les fameux “cigarillos” devant eux. Pour quelques pistoles, ces indigènes s’exhibaient quasi nues sur les tables et roulaient les feuilles souples de tabac sur leurs cuisses ou leurs ventres crépus! En plus du spectacle prisé par tous les spectateurs, ces manières procuraient aux cigarillos, un goût suave et un arôme incomparable!


La tenancière, une matrone joufflue entre deux âges, apporta à leur table un chaudron de cuivre passablement culotté.  Quelques claques écartèrent les mains basses des galants de ses jupons alors qu’elle leur servait, à louches débordantes, des écuelles de haricots noirs, de grosses fèves et de pois chiche baignant dans une sauce à l‘huile relevée.
Les Andalous se jetèrent sur la nourriture et ingurgitèrent à pleine bouche des poignées entières de fèves rouges, de véritables charbons ardents tant l’accompagnement était pimenté! Là-dessus, pour éteindre l’incendie, ils vidèrent force dames-jeannes de ratafia 
que la malicieuse gargotière allongea bientôt, d’un mauvais jus de bagasse qu'ils avalèrent, gosiers brûlés, sans faire la différence.
Venant des brasiers d’une cuisine extérieure qu'on apercevait par la porte ouverte sur la cour, des négresses apportèrent “la charasca” : Ces pièces de viande embrochées qui grésillaient sur de grandes épées rougies.
Alors commença réellement la frénésie, lorsque les servantes fichèrent les lames dans le bois des tables en prenant appui lestement de leur pied sur les bancs dans le dos des convives enflammés. Cette danse provoqua l'apothéose quand les soudards flairèrent, si près d'eux, les mollets vifs et musclés des femelles. 

Et, les pièces de huit de sortir des escarcelles et pour ceux qui n'en avaient plus, la matrone acceptait quelques maillons des chaînes d'or que la dernière mode sévillane faisait tourner largement autour de leurs cous. De leurs belles chaînes, elle en faisait des morceaux qu’elle coupait de ses puissantes dents, larges et plates comme des tenailles! 
En conséquence l'heure de payer son écot, ici, déclenchait toujours des rires et de cris, surtout quand la forte femme approchait ses mandibules des doigts économes des maillons. Beaucoup retiraient leurs mains sous la morsure, ce qui leur coûtait un ou deux anneaux d'or de plus.

Enfin, tous riaient très fort de leurs excès. Le premier débordement prenait généralement son essor dans ces moments-là, instants où étaient réunis tous les ingrédients pour l'explosion. Enivrés par l'alcool fort, les tripes brûlées par les piments, les sens échauffés par les jambes dévoilées des serveuses friponnes, les hidalgos extirpaient, de leurs bottes, les coutelas à l'acier tranchant de Tolède qui, à tous, servaient de rasoirs. Sorties pour trancher la viande sur les rapières fumantes, leurs lames effilées allaient aussi prouver leur bravoure à des jeux d’adresse tel le “Corcovado"Un exercice d'autant plus périlleux, pour les mains, que la beuverie était avancée. D’ailleurs, beaucoup y laissaient des doigts et gardaient des stigmates indélébiles aux paumes; en souvenir du Saint Supplicié qui avait donné son nom à cette diablerie.


Ces soirées débridées, passées dans les bouges de la Jamaïque, étaient pour la plupart d'entre-eux, l'accomplissement des rêves de ripailles, de soûleries et d'orgies qui, sans cesse, hantaient les esprits de tous les coureurs d'océans, soldats loyaux, marins du roi ou flibustiers. Ces derniers avaient même, à une certaine époque, dédié une chapelle à Sainte Débauche de Basse-Terre, dans leur fameuse île de la Tortue.


En fait, ce n’était pas le hasard qui avait fait entrer Monsieur Smith dans cette taverne; il savait y trouver quelques éléments indispensables à l’affaire qui l’occupait. Connaissant la vénalité de l'endroit, Smith, en sirotant son quart de rhum très allongé, avait repéré, parmi les espagnols attablés, ceux qui correspondaient aux profils qu’aimaient chasser les putains du cru :
Les métropolitains nouveaux venus les plus imprudents, les plus saouls où ceux qui montraient ostensiblement leur richesse. De ceux-là, certains ne rejoindraient jamais leur bord car des pièges mortels les attendaient dès qu'ils acceptaient de suivre les filles au delà du rempart... Lieux peu fréquentables, où ils pouvaient tomber dans des traquenards, tendus par les frères, cousins ou simples maris des femmes; et où, hélas, le maniement expert de leurs épées n'empêcherait pas leur trépas.

Autour de l’Anglais les bancs s'étaient progressivement vidés... Les valides portant les vaincus. Mais tous les espagnols n'étaient pas retournés à leur navire ; certains avaient suivis les filles dans la soupente au dessus du cabaret. D’ailleurs, en tendant l’oreille, on percevait leurs ébats furieux depuis que ces braillards d'Andalous avaient quitté la salle.
Aussi, bien qu’il ait attendu une bonne partie de la nuit, aucun des hidalgos présents ne prononça les mots convenus, pas plus que ne le firent les autres rares convives attablés. Smith allait partir, quand une porte discrète s'ouvrit doucement dans l’arrière salle.
Un rustaud apparut et, contournant les travées de bancs renversés, se dirigea sans hésitation vers le sous-officier attablé.

«Je suis celui que vous attendez, Captain!»

L'homme enjamba le banc opposé et y posa sa lourde carcasse. Après un bref salut, Smith exposa sa demande :

«J'ai besoin d'uniformes et d'armes pour mon équipage, un ami commun m'a assuré que vous pourriez m'aider et que j'aurai du choix chez-vous!»

Ecoulant le produit de la meurtrière entreprise, le larron attablé était devenu armurier-fripier et pouvait justifier d'une collection d'uniformes de toutes tailles, dont il faisait un discret, mais lucratif, commerce.
Reconnaissant, sans erreur, dans la personne de son acheteur, un Anglais sans doute susceptible, l'homme prudent s'empressa d'ajouter qu'il ne disposait pas d'uniformes de son pays, mais savait où en trouver... 

Jonathan Smith venait négocier, ici, l'acquisition des tenues militaires jugées indispensables par son chef pour la réussite de sa prochaine expédition. Et si Smith comprenait, sans peine, l'achat des tenues d'officiers espagnols; qu'il savait destinées à affubler quelques-uns de ses renégats, parlant correctement la langue, pour endormir la méfiance des Castillans. Le second estima son chef "déboussolé" d'ordonner de nipper, pareillement, son équipage de vulgaires pirates en habits écarlates de la marine anglaise!...


Il faut dire, pour expliquer le coupable trafic du larron, que suivant un manège bien huilé par des années de pratique, sa propre sœur échauffait un espagnol dans la salle et le soldat aguiché la suivait jusqu’à un carbet en palmes, l'un de ces dizaines d'abris des pécheurs sur la grève. Là, sa méfiance vaincue par les caresses expertes de son métier, l’hidalgo enflammé la chevauchait sur les filets. Complice active du traquenard tendu mais respectueuse du salaire empoché, la garce ne rechignait pas à la tache, ni cherchait à se soustraire à son ardeur. Bien au contraire, elle faisait jouir son client “doublement” quand la mort venait le cueillir. Epanoui de son coït, le paillard andalou passait "de vie à trépas" sans même s'en apercevoir. La drôlesse n'était pas à son premier guet-apens et l’efficace gourdin, ou le lacet de cuir, selon le cas, de son complice dissimulé dans la cabane, savait promptement finir la besogne. C'est ainsi que le fripier complétait sa garde-robe des frusques, bottes, armes et chapeaux de ses victimes. Le jour même les uniformes étaient lavés, ravaudés et pliés avec soins dans des coffres de sa réserve. Les armes récupérées restaient sa part exclusive, alors que les bijoux entraient par moitié dans le magot de son associée, la mégère aux robustes mâchoires. Quant aux soldats disparus, si leur désertion du bord était signalée, la prévôté retrouvait, dans les marécages environnants, les corps dénudés -décapités à la mode habituelle des Indiens- qu'elle avait beaucoup de mal à identifier. 


Le prix élevé fut discuté tout aussi âprement que pour la barque et, celui-ci convenu, un acompte fut versé en bonnes piastres scellant l’excellence du marché. Il fut convenu que les effets et des armes commandés seraient livrés au bateau dès le lendemain.

L’affaire faite, Smith rentra à l'auberge cossue où il avait établi les quelques effets faisant de lui un respectable commerçant en spiritueux. Il avait raconté à sa logeuse, qui s'étonnait de ne voir aucun échantillon d’alcool dans ses sacs, que ses outils de travail étaient sa langue et son nez. Si bien que la tenancière gourmande, dont les sémillantes prédispositions du blondin échauffaient le sang, lui demanda son avis sur toutes les liqueurs qui composaient sa cave.
Il faut croire que la gargotière su y faire car l’Anglais goûta peu de son rhum mais 
dégusta, sans retenue, les appâts généreux offerts par la donzelle. Cette "bordée furieuse" effaça de son séant l’empreinte du geste incongru de son supérieur.

Repu des largesses de sa logeuse, un fois retourné dans sa chambre, Jonathan Smith se creusa la tête, qu'il avait pourtant bien lourde, pour trouver une formule à inscrire sur son livre de bord pour cette journée :


Année de Grâce 1652, à Port-Royal de la Jamaïque.
Aujourd'hui, onzième jour de mars, nous venons d'obtenir le visa d'escorte de l'Asturias.
Nous avons acquis des uniformes de notre propre armée, afin que nos hommes soient présentables.
La partie est engagée... Vive l'Angleterre.
L'Officier en Second, Jonathan Smith.


Dès le lendemain Smith devait prendre livraison des futailles acquis la veille et qui constitueraient l'essentiel de sa cargaison. 
Il n'oublia pas que la déclaration qui lui permettait d'obtenir la protection de “l'Asturias”, disait qu'il transportait des alcools d’Ecosse et des vins de Bordeaux, au bénéfice d'une riche famille de Santiago de Cuba. Aussi, lors de la perception des alcabalas exorbitants, il avait précisé à "l'aimable préposé du Trésor" que la maison de Glasgow, dont il était le commissionnaire, fournissait en rares liqueurs les plus hauts dignitaires de l'île. Devant les yeux ébahis du fonctionnaire, il avait ajouté que ses clients avaient envoyé, depuis Cuba, une escorte de deux nobles officiers afin d'en surveiller l’heureux transit jusqu'à bon port. L'information fut consignée très officiellement sur l'ordre de mission et l’ensemble dûment tamponné et cacheté.

Deux jours allaient s'écouler en préparatifs, sans que Jonathan Smith ne revoit Somerset; c'était convenu ainsi, sauf si l'ordonnancement de leur affaire venait à être bouleversé par quelques imprévus. Il prévint sa logeuse de son départ imminent et s'acquitta normalement de son loyer; dont il obtint quittance, qu'il rangea dans la serviette de cuir fauve qui contenait tous ses papiers. 

Son sac de marin sur le dos, il quitta, avec quelques regrets, le lit douillet de l'accorte aubergiste afin de rejoindre un nouveau bord plus spartiate, à savoir, la barque pontée dénommée la “Rose-Mary”. Il passa la poterne de la vieille ville et descendit sur les quais, longeant le rempart jusqu'au ponton branlant qui était le domaine des pêcheurs. C'est là qu'il avait fixé un rendez-vous à quelques-uns de ses hommes. 

Jouant aux dés sur une caisse entre les canots tirés sur le sable, une demi-douzaine de ruffians attendait sa venue. A l'arrivée du lieutenant, les deux seuls véritables soldats se levèrent et saluèrent réglementairement, alors que les autres, peu enclins à cette discipline, restèrent vautrés à l’ombre des pirogues retournées. De quelques jurons bien sentis, Smith les tira de leur paresse.
Il donna ses instructions et répartit, entre tous, les tâches de la matinée. Rapidement, deux hommes entrèrent dans l'eau et s’éloignèrent en nageant; ils allaient ramener la “Rose-Mary” de son mouillage en rade. Pendant ce temps, les autres partaient sur une charrette pour quérir les tonneaux en ville. Futailles qu'ils devaient transporter dans une crique à quelques distances du port; lieu discret où le chargement allait s'effectuer dès leur retour.

Menée habillement à la godille
, la grosse barque s'approcha de la grève, pour que l'officier anglais ne mouilla pas trop ses hauts de chausses. Il avait ôté ses souliers à boucles et ses bas de coton, passant son baluchon au marin, il accepta l'aide de sa main tendue pour enjamber le franc-bord.
De son aviron, le barreur repoussa le bateau dans l'eau plus profonde de la lagune alors que le second marin hissa, sans attendre, la grande voile fatiguée. A peine étarquée, la toile rapiécée se gonfla à la petite brise et la Rose-Mary s'ébranla.
Alors on envoya sur l’avant une trinquetaille 
entre le bout-dehors et une poulie volante située aux deux tiers du mât.
Une fois l'écoute unique bordée et tournée au taquet, le barreur tâta le vent en quête de la meilleure allure qui conviendrait à l’esquif. Le marin accrocha l'alizé au détour du premier cap et la barque légère se mit à la gîte et gagna de la vitesse.


Dès qu’il prenait la mer, Jonathan Smith revivait. Oppressés par les remugles de la ville, ses poumons s’emplissaient de nouveau de l'air vivifiant du large. Il trouva sa place à la contre-gîte et regarda, avec un plaisir certain, l'eau limpide courir le long de la vieille carène. Disposant de deux bonnes heures avant que les hommes ne reviennent avec leur chargement de tonneaux, il mit à profit ce précieux temps pour tester son nouveau bateau, pour laisser courir la grande barque au près bon-plein, allure qu'elle semblait particulièrement apprécier. Alors, ils mirent le cap vers le large et les eaux profondes.


L'équipage fut de retour vers dix heures avec un charreton plein à ras-bord de barriques.
Le charroi brinquebalait sur la mauvaise piste qui contournait la falaise jusqu’à la crique discrète du rendez-vous. C’était vraiment le bout du monde car plus loin, le chemin carrossable s’amenuisait en sentier, utilisé par les indiens cueilleurs de crabes de vase, avant de se perdre dans la lagune entre les racines aériennes des palétuviers.
La barque de Smith n'étant pas encore arrivée, les hommes se vautrèrent à l'ombre, laissant le charroi de tonneaux au milieu du chemin herbeux. Ils s'abritèrent sous ces arbres à noix, de cette espèce locale aux larges feuilles rondes et vernies qui poussent, sans redouter le sel, à la lisière du ressac. Les hommes n’émergèrent de l'ombrage qu’une fois la barque pontée prête à embouquer 
la passe de l’anse dérobée.
Un grappin fut mouillé assez loin et on laissa filer sa corde. L’esquif courut sur son erre et pivota le nez au vent, dès que la tension sur l'haussière de l’ancre fut suffisante. En tournant le bout au taquet, le marin contrôla l'éloignement du bateau de la côte et, relâchant du câblot, il le laissa culer jusqu’à deux pieds d’un grand rocher plat qui allait constituer un quai très acceptable
.
Point de crainte pour l’embarcation, les marins de Smith étaient du cru et connaissaient le moindre caillou. Aussi, la barque pontée s'approcha à toucher la roche, maintenue à une distance suffisante pour respecter son fragile gouvernail. On l'amarra ainsi.

L’un des hommes, plus paysan que les autres, savait le maniement des bœufs et, aidé de “huhau!” sonores, fit reculer le chariot jusqu'à avoir de l'eau jusqu’aux essieux. Alors les tonneaux vides furent basculés à la mer car on pensa - à tord - qu’ils se rempliraient tous seuls… Hélas, flottant en troupeau on du les pousser contre le flanc de barque et, à l’aide de cordages, on les hissa finalement vides à bord. Le chargement des futailles, qui pouvait être long et pénible, pour cause du soleil ardent qui embrasait le ciel, s’avéra une joyeuse partie de baignade dans de grandes gerbes d’eau. Bientôt, tous les tonneaux furent rangés sur le pont du bateau, on les arrima solidement, en gardant les bondes accessibles sur le dessus.
Immédiatement, Smith mit tout ses hommes à les remplir d'eau de mer, qu'ils puisèrent au seau en riant. Sur la charrette, il ne subsistait qu’un seul tonneau fort lourd. Smith savait ce qu’il contenait : Les uniformes et les armes acquises la veille.
En plus des vêtements, la barrique renfermait une dizaine de mousquets d’un modèle court de marine et huit pistolets, autant de cornes à poudre, des balles de plomb de 16 à la livre, des sabres et des grappins.


Pour lui, il choisit un pistolet à la crosse ornée d’entrelacs damasquinés en argent. Il releva le ressort du chien, plaça l'amorce et versa le pulvérin de la corne, enfin, il introduit l’une des balles de plomb dans la gueule évasée du canon. Une touffe de bourre bien tringlée et l'arme fut prête à faire feu. Il chargea, de même, une paire de pistolets mauresques, très rustiques mais diablement efficaces, qui resteront à portée de sa main sous la toile sensée protéger la cargaison de vin du soleil brûlant.


Lorsque le soleil arriva au zénith, marquant la mi-journée, on enfonça les bouchons de lièges sur les barriques. 
Servant de bâche, on arrima une voile usagée en croisant et recroisant les cordages, en une manœuvre destinée à décourager l’inspection du fonctionnaire le plus pointilleux.
Bien que la ligne de flottaison fût descendue de plusieurs pouces, la barque restait déséquilibrée dans les hauts… Smith ne s’inquiéta pas outre mesure ; une fois sa cale bondée des solides gaillards qui allaient s'y entasser, elle reprendrait son assiette normale. Deux hommes furent désignés pour ramener la charrette vide en ville et le reste de la troupe embarqua.
On largua les amarres du rocher, souquant l'haussière du mouillage qui ramena l’esquif alourdi vers le milieu de la crique. Un homme plongea et dégagea, sous les dix pieds d'eau, le grappin du corail. Il ne restait plus qu'à hisser les voiles et à récupérer l'ancre libérée, en passant à son aplomb. Ils gagnèrent le large en contournant le cap et reprirent la direction du port.

L’esquif longea au vent la falaise accore où les flamboyants, rouges vifs, embrasaient le vert sombre des frondaisons. Partout, des fortins flanquaient les éminences et on devinait les bouches menaçantes des batteries sous la garde des artilleurs espagnols. Les fumées bleues de leurs pitances montaient de chaque hauteur et attestaient de l'occupation effective des redoutes. L'approche de Port-Royal, position commerciale stratégique de l’empire au cœur des grandes Antilles, était assurément bien gardée. Dès la passe franchit, l'Asturias se profila à l'horizon, dépassant largement de sa haute mâture le reste des espars de la rade.
Le grand canot entra dans la baie en croissant de lune et, toujours sous voiles, se glissa à une portée de couleuvrine du grand château-arrière majestueux, tout rutilant de l’or des lanternes gigantesques qui le surmontaient.
Poursuivant sa route, la barque surchargée de futailles passa tout près de la voûte d'arcasse 
où le haut de son mât dépassait à peine le niveau des mantelets des sabords de fuite.

La “Rose-Mary” remonta à la hauteur des liures de cap de mouton, ces renforts ligaturés des innombrables haubans qui emprisonnaient, dans une gigantesque toile d'araignée, la grande-hune à demi-mât puis plus haut, le minuscule balcon de corne et le nid de pie de la vigie. 
Chacun put voir que les gabiers s’activaient dans les hautes vergues et préparaient les toiles en vérifiant soigneusement toutes les manœuvres courantes.
Cette fébrilité, dans les hauts, confirmait le prochain départ de l’Asturias.

Au moment du passage de la “Rose-Mary”, un guetteur, perché dans les échelles de haubans, annonça l'apparition de voiles à l'horizon. Cette nouvelle, renvoyée de hune en hune par les sentinelles, s’envola vers la terre pour faire le tour du port à la vitesse d'un trait d’arquebuse. Aussitôt, les badauds excités envahirent les remparts pour accueillir les navires...
Des fois, qu’arriva, enfin, l’Armada des femelles 
attendues!
Hélas, la populace dut déchanter une fois de plus. Point de nouvelles épouses à l’horizon, ce n’était que le convoi annoncé par Somerset...  Et la flottille qui avait forcé l'allure, serait, tout au plus dans deux heures, au bout de son interminable périple.

Sur la “Rose-Mary”, Jonathan Smith était satisfait de l'arrivée prochaine des galions. L'animation extraordinaire, engendrée par l'événement, allait faciliter grandement l’embarquement “peu orthodoxe” de sa mauvaise troupe. Le convoi étant en vue, l'appareillage de l’Asturias pour Santiago de Cuba aurait lieu, au plus tard, le lendemain matin.
Après avoir traversé la baie dans sa longueur, “la Rose-Mary” arriva près d'un appontement en planches à peine équarries, clouées sur de simples troncs de cocotier fichés dans le fond vaseux. On pratiqua de la même façon pour l'accostage :
On mouilla le grappin assez loin et une fois le nez au vent, on cula lentement jusqu'au ponton. Un marin agile sauta et amarra solidement la barque au quai, alors qu'à terre, on entendait déjà les clameurs des premiers mouvements de foule.

Le plan imaginé par le capitaine Somerset se déroulait comme prévu. Dès la nuit tombée, il ne resterait, à Jonathan Smith, qu'à assurer l’embarquement de la vingtaine de renégats de son équipage. Ils allaient s'entasser, avec armes et très peu de bagages, dans la cale ventrue de la “Rose-Mary”. Et, ils allaient y  rester enfermés, au grand secret, jusqu'au large où l'action les attendait.

Les voiles carrées de trois navires grandirent sur l'horizon; il s'agissait de galéones de transport, lourdes et profondément enfoncées dans les flots. Apparemment, la petite flottille qui cinglait aujourd’hui vers le port, avait échappée à l'appétit des pirates...
C’était un vrai miracle.


Depuis des lustres, Port-Royal prospérait du retour vers le vieux continent des richesses soutirées à l'autre formidable partie de l’empire, côté Pacifique, celle sous la responsabilité du vice-roi installé à Lima. Inutile de dire que des cargaisons complètes disparaissaient entre le point de départ et l'arrivée. Des mondes entiers vivaient des prélèvements officiels ou frauduleux, soutirés de leurs cales avant que leurs richesses remontent entre les rives du Guadalquivir jusqu'au pied de la Tour del Oro à Séville, terme de leur voyage. Là encore, jusqu’à l'ultime instant où les chariots plombés pénétreront dans les salles fortes de la Monnaie, les fonctionnaires concilieront sans grand trouble de conscience, le service du roi et leurs propres intérêts. Parmi eux et combattant leurs vices de leurs propres armes, officiait avec rigueur et poigne l’homme qui venait d’être nommé à l’écrasante charge d'inspecteur général du Trésor : Manuel Lanzada I Pasao.


 

FIN DU PREMIER CHAPITRE

 

Averia : Nom donné à une taxe destinée à couvrir les frais des navires d’escorte.
Almojarifazgo : Taxe variable de 10 à 20% sur les produits circulant dans  l’empire.
L'Etiquette : Le respect des usages demeurait l’une des obsessions de Samuel Georges Somerset et devant lui, toutes choses devaient être réalisées suivant un protocole justement prévu et sans l'ombre de la moindre déviation. Le capitaine avait hérité cette phobie de son apprentissage de marin, inculqué par le biais d’un cuisant souvenir gravé dans sa chair à grands coups de ceinturon. Sévère punition corporelle, qu’il écopa, à la suite d’une improvisation désastreuse du règlement de la marine royale, en présence d’un officier supérieur de Sa Majesté. Son écart avait coûté des remontrances sévères à son maître d'équipage d'alors et, sans doute, un frein sérieux à ses espérances d'avancement. Depuis lors, Somerset faisait apprendre à quiconque, entrant sous ses ordres et cela dès la première minute, le long chapelet des obligations de respect, d’obéissance, de discipline, liées au protocole qu'il entendait voir exécuter à son bord ou, comme ici, simplement en sa présence. Il avait fait rédiger à cet usage, par un plumitif de la Tortue, un véritable règlement de l’Etiquette qui n’avait rien à envier à celui, déjà très alambiqué de la cour du jeune souverain Louis le Quatorzième. Si ce règlement valait loi, son application s’était assouplie d’une façon originale pour l’adapter aux réalités interlopes de son équipage. Aussi, à son bord, les plus petites incartades étaient punies; non du fouet, très à la mode sur les navires et réservée aux fautes graves mais, simplement, comptabilisées et déduites en argent des partages des butins.
Ainsi, chacun observait la discipline journalière en fonction de sa bourse et des moyens financiers qu'il avait de défier le protocole du capitaine. Sous cette contrainte pécuniaire, tout fonctionnait avec harmonie sur ses navires.
Réseau d'espions : Comme tout chef de la flibuste qui se respecte, Somerset disposait d’un formidable réseau d'espions qui quadrille pour son compte -et sans doute pour quelques autres chefs pirates de son acabit- toutes les Grandes Antilles. Il recevait des informations des confins de la Nouvelle-Espagne, de la lointaine Barbade, de la douce Martinique, de sa sœur française de la Guadeloupe, d’Hispaniola et sa toile d’araignée s’étend jusqu'au Cap San-Antonio, à l'extrême couchant de Cuba. Ses informateurs le renseignent des mouvements survenant sur toute l’immense mer intérieure que ses navires peuvent écumer. Partout, des pêcheurs, des vagabonds des mers, des boucaniers, des pilotes de ports, cabaretiers et gredins de toutes espèces ouvrent l’œil et font circuler les nouvelles utiles pour élaborer ses courses. Leurs informations convergent ici-même, à la taverne du “Coq Rouge”; lieu où on sait toujours où le joindre. Dans ce monde de scélérats, chaque action profitable - comme d’ailleurs chaque fourberie- est enregistrée par Somerset; des fois qu'il faille, un jour, régler des comptes au détour d’un abordage.
Ici, la reconnaissance du “Capitaine Boucher”, toute aussi proverbiale que sa rancœur, prévaut bien plus dans la balance que celle du roi d'Espagne.

Bagasse : Restes des cannes à sucre après leur écrasement pour en extraire le jus.
Les chargements d'esclaves arrivant d'Afrique : Après des mois de mer, le chargement de nègres nus, tenant à peine debout sur les pontons, était estimée par les commissaires-négriers. La marchandise humaine, amaigrie par les affres du désespoir, dépréciée par les malheurs du voyage, était rachetée au plus bas prix souvent à cinquante ou soixante livres pièce, aux armateurs négriers hollandais et français.
Après ce premier négoce, ce peuple sombre était conduit en troupeau apeuré vers des baraquements du Gouverneur où, tous, seront engraissés quelque temps. Non par soucis d’humanité mais pour être plus présentables aux planteurs de l'intérieur qui se les arracheront à prix d'or.
Ceux-là paieront deux cent livres les spécimens les plus costauds, voire deux cent vingt livres, “l’un dans l’autre” les négresses engrossées.  Il faut dire que la dureté des travaux de déforestation, des mines comme ceux des plantations de canne à sucre, décimaient ces hommes dolents plus vite qu'il n'en parvenait d'Afrique.
Flottas : On appelait ainsi les convois traversant l’Atlantique venant d’Espagne, Flottas de Oro ou de Plata, les convois en retour chargés des trésors du nouveau Monde.
Maître bau : Nom donné à la plus grande largeur d’un navire.
Tirant d’eau : Profondeur du navire sous la ligne de flottaison.
Mantelet des sabords : Volets de bois qui obturent les sabords, ces ouvertures de la coque d’où tirent les canons.
Couleuvrines et faucons : Petits canons à mitraille de pont, montés sur des axes ou des fourches et manœuvrables par un seul homme.
Maravédis : Petite monnaie d’argent. Il fallait environ 21 maravédis pour faire un Réal.
Dame-jeanne de ratafia : Cruche en terre a col fermé qui contenait du rhum.
Corcovado : “Jeu du Crucifié” où l’on pique son poignard de plus en plus vite entre ses doigts écartés sur le dessus d’une table.
Alcabalas : Ensemble des taxes perçues sur le commerce entre les colonies.
Godille : Manœuvre effectuée avec une rame unique.
Trinquetaille : Voile triangulaire d’avant, ancêtre de la trinquette et du foc.
Embouquer : Se dit d’un navire qui entre dans un chenal, un port, une embouchure.
Pulvérin : Poudre noire à fort pouvoir détonnant utilisée pour les amorces.
Voûte d’arcasse : Débordement du château-arrière en surplomb du gouvernail.
Liures de cap de mouton : Fortes attaches des haubans des mâtures sur les flancs  du navire.
Convoi de femmes : Pour la petite histoire, rappelons qu'un cruel manque de femmes se faisait sentir à Port-Royal et d'ailleurs, à peu prés partout dans les îles du Nouveau Monde. Régulièrement, on annonçait l'arrivée d'un bateau complet d'Européennes qui viendraient renouveler les lots de matrones métissées, de négresses et d’indiennes qui formaient la majorité de la gent féminine de ces colonies.
Tous les hommes du port avaient le cœur battant à l'idée de voir de nouvelles femmes blanches, bien habillées, gracieuses et maniérées comme les doñas distinguées entrevues sous leurs mantilles lorsque les notables espagnols quitter leurs estancias pour se pavaner en ville.
Terra Firme : Terre Ferme, cri des vigies à l’annonce d’une terre et par extension, vocable pour désigner les territoires du continent en opposition avec les îles.
 
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