asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 

GOBERNADOR * PREMIER TOME
CHAPITRE  V 
 
 
En vue de Saint-Domingue, le vingt-et-unième jour d'avril 1652
 

 
La vigie du brigantin l’Estrellamar venait de crier “Tierra firme!”...
Mots magiques qui firent jaillir l'équipage et les passagers sur le pont. L’aumônier du bord, qui s'apprêtait à célébrer la messe de ce jour du Seigneur, vit son entrepont déserté.
Bartholoméo Enrique Casas, le commandant sévillan, vint prévenir son illustre passager de la bonne nouvelle. Celui-ci, reclus dans sa cabine, rédigeait une longue lettre à son cher ami Sylvio Manrique da Silva.
Manuel Lanzada y relatait les interminables semaines de traversée sur un océan houleux et plein de hargne, mais aussi un océan vide et ourlé d'ennuis...
Il posa sa plume et suivit le capitan.
Depuis l’archipel Canaria, dernières terres rencontrées, l’aviso rapide avait subit plusieurs jours de grosse mer. Les éléments furieux s'étaient acharnés sur le brigantin, avaient secoué le gréement et endommagé ses voiles. Aussi, en attendant l'office de ce dimanche et protégés de l'ardent soleil, les matelots ravaudaient la toile en occupant les rares espaces libres que leur laisse le fret entassé dans l’entrepont. Tous se hâtaient d’abandonner leur ouvrage en entendant l’annonce attendue d'une terre en vue.
Effectivement, en plein couchant, une frange sombre s'élevait sur l'Océan : il s'agissait des crêtes élevées de la cordillère centrale, les plus hautes montagnes d'Hispaniola.
Une fois de plus, l'Atlantique venait d'être franchit et bien que très visible sur l’horizon, on allait mettre encore deux longues journées de mer pour atteindre la côte de Saint-Domingue.

Comme la majorité des capitaines qui entreprenait la traversée de l’océan en fin d’hiver, Casas avait choisi la route du Sud, préférant la douceur des alizés portants à la brise glaciale qui descendait du nord. Cette route, plus longue et sans l’escale des Açores pour l’aiguade, était plus éprouvantes pour les passagers qu’on devait rationner, en eau et en victuailles. Par ailleurs, l’arrivée aux Antilles par le grand large évitait les parages de Banc-Silver qu’imposait la route des Bermudes. Ces hauts fonds de sable blanc entre lesquels il fallait se faufiler qui nécessitait toute la dextérité du navigateur. En ces lieux, l'océan est constellé de minuscules îles pour la plupart désertes et sans végétation; de simples monticules de corail perdus en pleine mer, que les gens d'ici appellent “cayès” et qui ont la traîtrise d'être à peine plus élevés que les plus fortes vagues des hautes eaux d'équinoxe.

Les passagers et l'équipage chantaient d'allégresse en voyant, enfin, grandir une terre d'heure en heure et le padre récupéra ses ouailles, en une messe enthousiaste où un Te Deum de remerciement s’éleva jusqu'au Seigneur.
Depuis peu, l’océan perdait de sa couleur grise pour prendre des teintes éclatantes, variant de l’indigo profond au turquoise le plus lumineux. Quelquefois, les eaux devenaient si cristallines que le navire semblait survoler le fond immaculé où défilait son ombre noire. Alors, les passagers frémissaient quand ils voyaient dans le sillage du brigantin rapide, les multiples ailerons des requins qui le suivaient à la trace.
Les marins, désœuvrés durant ces interminables bords, s’adonnaient à la pêche et prélevaient dans ces eaux chaudes, des poissons pélagiques qui venaient agrémenter l'ordinaire spartiate du navire. Thons, dorades coryphènes, lutjans, barracudas; autant de prises relevées en si grand nombre qu’ils n’en gardaient que les parties nobles des filets, rejetant à la mer les plus gros morceaux en un gaspillage qui justifiait la poursuite de la meute des squales. Tous assistaient, alors, à des combats voraces entre les pointes noires, requins rapides de ces fonds de corail et les peaux bleus, ces puissantes torpilles venant des abysses.
Leurs ballets impressionnants tourbillonnaient sur le fond sableux rendu très proche par cette eau limpide; en une danse macabre que séparaient à peine des passagers, les trois pouces d'épaisseur de la coque.
La proximité de ces émissaires marins de la mort, infestant ces eaux et rôdant sous la quille, incitait Manuel à penser aux corridas qu'il aimait tant. Il songeait en particulier à l'instant où la survie du picador, tombé du cheval éventré, ne tenait qu'aux rambardes du paséo. Là aussi, quelques minces planches protègeaient l'homme de la fureur de la bête déchaînée.

Point trop sensible aux chants sacrés, surtout ceux aussi peu mélodieux sortis des gorges rocailleuses des matelots, le haut fonctionnaire s'était éloigné du saint office qu'orchestrait, avec ferveur, le padre missionnaire. En chemise, il s'était accoudé à un sabord ouvert déserté par son canon. Ses yeux se perdirent dans l'intensité des bleus sombres qu'entrecoupaient, brusquement, les bancs de sable immaculé.
Un flot de questions envahit son esprit.

«Que venait-il faire dans ce pays et pour quelles raisons majeures l'avait-on fait traverser l'océan?
Allait-il y trouver la fortune, comme lui avait prédit son cher Sylvio et, devinerait-il le prétexte de sa disgrâce?
Saurait-il reconnaître, parmi les gouverneurs fourbes et retors qu'il venait contrôler, celui qu'avait désigné le silence du vieil amiral?
Serait-il équitable dans ses sentences, et cela avait-il, d'ailleurs, une quelconque importance sur sa destinée? 
Peut-être était-il déjà mort ...“Administrativement mort”, rayé des cadres de l'Inspection générale... Et donc, sans l'ombre du moindre pouvoir; même plus celui d'exiger sa propre solde aux comptables de la Monnaie »!

Un instant, Manuel se mit à douter de la véracité de ses ordres... D’ailleurs, qu'avait-il fait de ses papiers de mission?
Il quitta le sabord et traversa précipitamment l'entrepont encombré par l'équipage et les passagers en prière.

        « Ad Majorem Dei gloriam !...»

L'officiant s'interrompit en fronçant les sourcils : Son regard indigné invita l’impénitent à se signer devant la croix du Christ accrochée à la cloison. Repentant, Manuel s’exécuta avant de s'engouffrer dans l'escalier menant au pavois. Il grimpa les quelques marches et entra dans sa cabine. Pendue à la chaînette de sa ceinture, une clé ouvrit l'un de ses coffres.
Parmi ses vêtements et rangé bien à plat se trouvait son maroquin de cuir de Cordoue qui contenait ses papiers officiels. Ils étaient bien là avec leurs cordons sang et or, leurs sceaux de cire grenat frappés aux armes incontestables du Trésor.
Cette angoisse non fondée, cette anxiété sans raison, furent les prémices d’une poussée de fièvre qui l’envahit et détrempa sa chemise d’une sueur glaciale. Fébrile, le voilà qui vacille et sa tête lui tourne; au point qu’il doit faire un effort pour se servir un gobelet d'eau, qu'il troubla d’un jus d'un citron. Pour lui, seul remède efficace pour combattre la nausée latente qui l’accompagnait depuis qu’il avait posé son pied sur ce fichu navire. Aussi, dès le breuvage avalé, il se força à manger le reste de l'agrume
.
En nage, Manuel s'étendit sur sa couchette et sombra, bientôt, dans une léthargie fiévreuse toute agitée de cauchemars étranges.

        « Señor, Señor ! Réveillez-vous! Nous approchons de la terre !»

Don Manuel ouvrit les yeux sous les sollicitations redoublées de Francisco, le jeune mousse dédié à son usage comme domestique par le prévenant capitaine Bartholoméo Casas. Depuis l’avant-veille, le jeune garçon s'inquiétait de ne point voir comme à l'accoutumée, son nouveau maître venir partager les repas améliorés du commandant. Il l’avait trouvé prostré et manqua de prévenir le barbier du bord, s’il n’avait craint que ce dernier s’empresse de fendre la veine de son bras pour lui voler son sang. Aussi, le mousse s’était-il contenter de le visiter souvent, afin de le rafraîchir des humeurs qui l'inondaient.
Agé d'une douzaine d'années tout au plus, le dur apprentissage de la mer n’avait pas engraissé Francisco et ses côtes saillaient sous sa chemise collée par l’humidité permanente. Il était nippé, comme tous ceux de son état, d’un caleçon coupé aux genoux retenu par une simple corde et le front ceint d’une bande de coton délavé. Sous ces latitudes, ce bout de tissu remplaçait le traditionnel bonnet de laine des marins, il empêchait la sueur de brûler les yeux et pouvait se rabattre sur le chef pour le protéger des ardeurs crues du soleil du large.

Le jeune mousse était vif et respectueux et Manuel l'avait pris en amitié. Il lui avait fait voir son court pistolet majorquin, sa dague fine et tranchante au manche en ivoire ouvragé. Cela l’avait naturellement intéressé mais, curieusement, bien moins que de regarder le Sévillan couvrir son vélin de son élégante écriture. Ses plumes et son papier l’avaient immédiatement fasciné et Manuel, à force de guider sa main, avait réussi à lui faire écrire son nom tout seul.
Depuis, le moussaillon, loin d’être paresseux comme ses congénères, passait le peu de temps libre que lui laissaient les innombrables tâches qu'il avait à accomplir à bord, à apprendre à écrire, lire et compter!
En ouvrant les yeux, Manuel, naturellement, lui sourit.

«Señor, vous dormez depuis si longtemps et vous n'avez rien avalé depuis avant-hier... Je vous ai apporté quelques choses!

«C'est gentil, mon brave Francisco, mais je n'ai pas faim...
Cette mauvaise fièvre m'a assommé, il fait presque nuit, ai-je tant dormi? »

 
Terrassé par la fièvre, la journée du lundi s'était écoulée et la nuit approchait à grands pas. Le crépuscule très court, qu'il découvrait ici, allait le surprendre pendant tout son séjour sous les tropiques.

« J'ai l'impression, aussi, que nous ne naviguons plus?»
 
Effectivement, on ne naviguait plus. La grande île était bien proche mais un vent contraire avait obligé Monsieur Casas à remonter très au Nord de sa route et il n’avait pas pris le risque de longer les récifs de nuit.

Redoutant une navigation dans ces parages des plus incertains, le commandant avait fait mouiller son ancre sur un fond de sable de quelques brasses. Dans l'obscurité, il craignait d’ensabler le brigantin sur les hauts fonds, sans espoir de se tirer de là.

Surtout, il redoutait de devenir une proie engluée pour les pirates qui infestaient cette mer. Aussi, le capitan  Bartholoméo Enrique Casas fit preuve d’une grande sagesse et préféra mouiller aux dernières lueurs du jour, attendant le lendemain pour poursuivre sa remontée le long de Saint-Domingue.
L'alizé tomba avec le soleil et l'océan s’apaisa. En quelques instants, l'onde autour du navire s’apparenta à de l'huile épaisse, lourde et collante. Dans les feux violacés du couchant, qui se mourait derrière la Sierra de la grande terre, les matelots, en quête de fraîcheur, montaient de l'eau à la corde le long du bastingage. Les marins arrosaient le pont et nettoyaient les mares de sang des poissons découpés, certains se lavaient dans des baquets et d'autres faisaient leur lessive.
Dans un demi-tonneau, deux hommes martyrisaient un petit requin mako qui se débattait avec rage. Le squale avait avalé un poisson pris à un ain du bord et sa formidable mâchoire retenait le fin câblot comme une laisse.
Privé de l’aisance des abysses, son agonie allait être longue; d’autant plus lente que son supplice ravissait ces rustres pour qui le requin représentait la mort immédiate de l'homme à la mer. Aussi, de regarder le squale souffrir transcendait leur peur, exultait leur terreur profonde jusqu’à ce qu’ils finissent par le massacrer de leurs gourdins pour assouvir leur haine en un sacrifice rédempteur.

Durant les longues décennies où l'Espagne fut en guerre ouverte avec l'ensemble de l'Europe, ces marins avaient tant vu, lors de combats titanesques entre les flottes, les équipages entiers des bateaux naufragés disparaître dans la gueule immense de la terrible “mort blanche”.
Ces monstres marins, de vingt pieds de long, hantaient le grand large et semblaient attirés par l'odeur de la poudre.
Dès le premier coup de canon, on voyait les nageoires des “grands blancs” apparaître, puis leurs corps livides et puissants guetter l’issue des combats. Silencieux et méthodiques, leurs gueules immenses commençaient alors un nettoyage terriblement efficace autour des épaves.

Des histoires les plus extraordinaires circulaient sur ces requins et le monde des matelots se reconnaissait dans celui qui raconterait la plus horrible. Sur les tillacs, on brodait inlassablement sur l'histoire de Jonas, avalé tout cru avec son esquif par un monstre marin de cet acabit.
Ce mythe éternel se transformait en requins aux mâchoires gigantesques engouffrant des barques entières, avec voiles et mâts et bien entendu, se délectant de l'équipage au complet.
L'exagération étant le principe établi des discours de ces volubiles personnages, les énormités énoncées dépassaient l'imagination la plus débridée. Dès l'heure du crépuscule, peu après la soupe du soir, lorsque le temps et la sécurité de la navigation le permettaient, l’habitude voulait que de petits groupes se formassent autour des plus anciens, en une veillée qui durait une bonne partie de la nuit.
Après le dur labeur du jour, ce moment de calme était propice à l'éclosion de tous les fantasmes qui tourmentaient les interminables nuits des marins solitaires. C'était l’heure attendue où la mémoire des vétérans se débridait en torrents d’histoires extraordinaires et, dans la vaste panoplie des horreurs dont ces gens se nourrissaient, une autre série de légendes occupait une place étonnante : Les histoires de bateaux fantômes.
Les vieux gabiers brodaient, avec délice, sur ce thème en ajoutant des détails macabres à faire dresser les cheveux sur les têtes.
Francisco et les autres jeunes mousses 
tremblaient d’effroi quand le vieux bosco leur affirmait avoir perdu un œil en lorgnant ces choses extraordinaires. Le malin justifiait la véracité de son histoire en levant son bandeau qui découvrait, alors, le sourire affreux de son orbite vide.

Il n'était question que de galions qui hantaient les fréquents bancs de brume, habités de squelettes édentés qui continuaient à s'activer aux vergues. En guenilles de velours, des capitaines desséchés barraient ces cercueils macabres dont les voiles, en lambeaux, retenaient des souffles immobiles...
Par les propos imagés et le ton volontiers caverneux des conteurs, le paysage fantasmagorique se raffermissait dans l'imaginaire naïf des matelots, entretenant leur peur viscérale de la nuit, de la brume et de l'inconnu. Au point qu’un bon nombre de novices, terrifié par de telles sottises serinées tout au long du voyage, s'enfuyait du navire à l'approche du premier cayes isolé, perdant généralement la chaloupe du bord, leurs maigres biens et trop souvent leur vie. Lorsque l'histoire horrifiait trop les auditeurs, le vieux marin sortait de sa chemise un crucifix salvateur qu'il brandissait en grommelant quelques incantations incompréhensibles. Cela produisait toujours un effet remarquable et chacun des mécréants se signait religieusement, trouvant dans la Sainte Croix, le refuge contre toutes ces évocations démoniaques.


Manuel quitta sa cabine et le pas encore hésitant, sortit sur le pont.
Il aperçut le commandant Casas campé sur la passerelle du gaillard-d’arrière et monta l'échelle pentue qui s'y rendait.
Affable, Bartholoméo Casas le salua et échangea avec lui des mots aimables sur sa santé puis, il lui donna des consignes concernant la lampe de sa cabine qui, ce soir, ne devrait pas rester allumée trop longtemps. Cette nuit, le navire ne gardera aucune de ses lanternes de veille … 
« Señor Lanzada, nous sommes trop près de la côte, dans des parages infestés de pirates!
Plusieurs de leurs voiles ont été aperçues cet après-midi par ma vigie ! »

La longue navigation vers le Nord, qu’avaient imposé les bourrasques contraires, faisait que son navire était bien trop haut en latitude; si haut qu’à quelques rumbs d’eux, se cachait l'invisible et vénéneuse île de la Tortue! 
Fief de la flibuste de toute la mer Caraïbes, l’île honnie était tapie dans un pli sombre de l'immense terre qui barrait l'horizon. Demain, dès l’aube, on s’empresserait de s'éloigner d’elle à toutes voiles, pour longer la côte couverte de forêts de Saint-Domingue, vers l’escale prochaine de Puerto-Plata.
Coude à coude avec Lanzada au bastingage, le capitaine espagnol se mit à parler du pays qu'ils aborderont le lendemain.
Bien vite, la conversation dérapa sur la crainte viscérale de tout commandant espagnol dans cette contrée : Les pirates et leur inexpugnable repaire de la Tortue.
Manuel apprit qu'un certain Français, du nom de Le Vasseur, régnait en maître absolu sur l'univers impitoyable de ces flibustiers. Son simple nom faisait frémir d’effroi tous les capitaines des flottas des Caraïbes; tous redoutaient de croiser son pavillon, tant sa réputation de cruauté était grande. Aussi, chaque capitan censé et Casas le premier, n’allait pas hésiter à allonger sa route de plusieurs dizaines de milles, pour éviter la rencontre de ses gens.

Casas raconta l’histoire de ce huguenot Français qui, avec une audace folle et une poignée d'hommes, avait repris et chassé les Anglais de la Tortue durant l’année 1641. Et, depuis, de ce vulgaire caillou, Le Vasseur avait fait un véritable royaume où il vivait avec une cour fastueuse, à l'image de celle de l'empereur Charles Quint qu'il avait vue sur un tableau. On disait que son protocole dépassait celui du grand Khan; avec une étiquette à ce point draconienne, que le plus illustre de ses visiteurs devait mettre genoux en terre devant lui, pour lui adresser la parole!
Pareillement, lors de la décennie écoulée, le roitelet français n’eut de cesse d’agrandir le fortin rustique de l'anglais Willis pour en faire une véritable citadelle, dénommée, ici, “le fort de la Roche”, car elle est juchée sur une éminence qui domine une anse refermée par des récifs. 
L'endroit, un bon port naturel sous le vent de l’île, s'appelle Palmiste, sans doute à cause des palmiers qui hérissent sa plage et Basse-Terre, le gros bourg qui prospère à l'abri de ses fortifications.
S’en s’y être jamais arrêté, Bartholoméo Enrique Casas disposait d’une foule d’informations sur cette île dont il abreuva Manuel Lanzada.


«Et, de son repaire inexpugnable, de sa capitale, Le Vasseur régente la plus grande partie des actions délictueuses des pirates sur nos mers!»
 
Il ajouta que l’homme s'était arrogé le titre de gouverneur et distribuait impunément des lettres de course, les fameuses “Commissions”, au nom de son tout jeune roi de France, Louis, le quatorzième du nom.
Aussi, tous les flibustiers accouraient du fin fond des mers pour se déguiser en corsaires et piller, presque en toute légalité, les convois commerciaux de toutes nationalités. En conséquence, même si ses propres capitaines ne participaient pas directement à la curée, Le Vasseur empochait toujours sa part des butins ramassés; sa charge l'associant, de fait, aux exactions de toutes les canailles qui écumaient ses eaux!

 
« Ce n’est pas tout, Señor Lanzada, n’allez pas croire que dans son fief de la Tortue, les pirates sont à l’abri des impôts, hé bien, détrompez-vous!
Même là, le bougre a mis sa population en coupe réglée et assujettie ses riches forbans à toutes sortes de taxes, que récoltent ses collecteurs musclés!»

 
Tous deux d’en déduire que même avec un tyran à son pinacle, l'attrait du port franc de cette île maudite où il faisait bon se divertir - privilège peu partagé dans ces contrées sauvages- restait suffisant pour ameuter et retenir la flotte flibustière, ses équipages versatiles et ses féroces capitaines.

Le soleil disparut et l’ombre gagna les ponts de l’Estrellamar que le volubile commandant Bartholoméo parlait encore de la Tortue.
Avec mille précautions, le capitan avait allumé une pipe de terre après avoir proposé une pincée de tabac à Lanzada qui avait refusé. A présent, l’homme pétunait et ses volutes de fumée éloignaient les légions de maringoins; ces moustiques affamés venaient de faire leur apparition avec la proximité de la terre.

De cette île de la Tortue, Casas dit encore qu’elle était, paraît-il, forte accueillante et largement arrosée par les pluies. Aussi, disposait-elle de sources pérennes et son eau, si rare dans les cayes de ces contrées, y était douce et abondante. Quant à Basse-Terre, sa rade était franche, abritée, et ses parages accores plaisaient aux capitaines.
Ses forêts épaisses fournissaient un bois rouge imputrescible idéal pour réparer les navires, des fruits succulents tout au long de l’année et des terrains de chasses giboyeux. De plus, le tabac y poussait naturellement bien. Autant de raisons qui drainaient les plus gros poissons dans les filets du Gouverneur, tous venaient y relâcher en toute quiétude et pouvaient y dépenser leur fortune sans s'y cacher le moins du monde.

Manuel s'étonna qu'aucune puissance, pas même la formidable Armada de son pays, ne se soit débarrassé de ce bandit de Le Vasseur, ne serait-ce par le truchement d’une expédition militaire massive?
Casas lui apprit que plusieurs essais infructueux avaient eu lieu, dont celui d'un débarquement en force et que tous s’étant soldés par des échecs cuisants qui avaient fait perdre tout crédit aux expéditions punitives. 
En conséquence, à la Capitainerie générale de la Havane, certains amiraux abandonnèrent l'idée de prendre l'île militairement; se tournant, plutôt, vers “une solution politique”, en clair : Faire supprimer le bonhomme. 
Depuis lors, les stratèges espagnols font courir le bruit qu'une récompense formidable sera allouée à celui qui justifiera de la mort de ce tyran. Cette perspective devrait, sans doute, susciter de nombreuses vocations.
Le commandant du brigantin tenait ses informations d'un de ses homologues sur un navire de guerre, qui avait récemment capturé des Français de cette île. On lui avait dit que le gouverneur vivait, depuis cette époque, avec la crainte constante d'être assassiné.
Aussi, tout cuirassé de cuir et de fer, le tyranneau se claquemurait derrière ses remparts épais sous la protection rapprochée de deux solides lieutenants  dont l’un s’appelle Thiebault et l'autre Martin. Conjointement, les abords de l’anse de Basse-Terre s'étaient fortement armés et Le Vasseur ne sortait presque plus de son repaire.
On disait même qu’il aurait fait ériger des redoutes sur tous les promontoires de sa colonie pour abriter de nouvelles batteries.

L’on racontait aussi que la terreur s'était installée sur la ville quand les forgerons, peu nombreux à Basse-Terre, avaient fabriqué des cages de fer pour le compte du gouverneur. Celui-ci y faisait enfermer ses présumés coupables et tous ceux que sa folie sanguinaire lui faisait suspecter. “La question” qu'il infligeait, paraît-il, aux prisonniers dans ses geôles, était bien pire que celle instaurée lors de la chasse à l'hérétique par l'Inquisition de la sainte Eglise. Pour ce faire, il usait, à peu de chose près, d’instruments identiques et de savantes machineries qui savaient briser et écarteler les suppliciés avec la même terrifiante détermination.
Cette histoire, vraie ou fausse, courait dans toutes les Caraïbes et, comme c’était le cas, ici-même ce soir, Casas participait à sa diffusion.

Le spectre des tortures avec ses mécanismes d'acier revenait fréquemment dans les conversations des équipages et entretenait la crainte qui décourageait encore les candidats. Juché sur un royaume jugulé par la force et la terreur, chacun de conclure que Le Vasseur risquait de ne plus avoir de longues années à vivre. Son despotisme engendrait toujours plus de haine et de rancœur, jusqu'au jour où se lèvera un courageux, ou un plus fou que lui, qui lui fera justice. D’ailleurs, ce jour béni ne se fera sans doute pas longtemps attendre...


«Voulez-vous souper à ma modeste table, Senor Lanzada, à la bonne fortune du pot...
Mon cuistot est un vrai génie, depuis San L
ùcar il me concocte chaque soir des merveilles avec les restes de la veille!»

Lanzada le remercia de sa conviviale civilité mais refusa... sa nausée, toujours présente dans la gorge, obviait son appétit.
On se sépara quand la nuit envahie totalement le navire immobile.
Le Sévillan traversa le pont, passant à coté des marins qui fumaient assis en groupe en écoutant -bouches bées- les histoires ignobles des conteurs du bord; puis, il regagna sa cabine. Francisco l’attendait à sa porte et l’accueillit avec chaleur.

Une fois chez lui, Manuel se força à avaler un biscuit de mer sans saveur, qu’il accompagna de fruits secs, amenés d'Andalousie dans ses bagages. Bien entendu, il donna quelques unes de ses figues à Francisco qui les dégusta comme de succulentes friandises.

De ces insignifiants cadeaux comme de ses leçons d’écriture, le garçonnet lui témoignait une gratitude sans faille depuis le départ et le servait, certes à des lieues du style ampoulé de ses domestiques de Séville mais avec une rusticité toute empreinte de franchise.
Aussi, comme chaque soir en récitant l’alphabet qu’il saurait bientôt par cœur, il l’aida à se dévêtir, plia et rangea ses affaires, lui souhaita une heureuse nuit et son service terminé, rejoignit son hamac dans le réduit contigu à la cabine spacieuse de son maître.

Bien que n'ayant pas sommeil, Manuel s'allongea sur la grande couchette.
Torse nu sur les draps poisseux de sel et l’oreille toute proche de la coque, il entendait tous les bruits du navire.
Dans le calme du mouillage, s’amplifiaient les craquements incessants des membrures de chêne et le raguage des multiples cordages sur les haubans; le tout ponctué du couinement aigrelet des poulies qui réclamaient leur suif. Et, accompagnant le concert des dormeurs que la nuit libérait, il percevait aussi, distinctement, le charivari des rats et des bestioles de toutes sortes que le bateau transportait dans ses flancs comme une arche de Noé.
 

* * *

 

Aiguade : Refaire le plein d’eau potable.
Les citrons à bord : Avant de partir de San-Lùcar, en prévision du long voyage, on avait embarqué sur l’Estrellamar un grand nombre de cageots de limons. Répondant, à l’origine, aux manœuvres mercantiles d’un propriétaire proche de l’amirauté qui, pour écouler le surplus de production d’agrumes de son domaine, avait incité les capitaines à distribuer à leurs équipages et, aussi à vendre à leurs passagers, ces fruits acides qui se conservaient si longtemps. Curieusement, il s’avéra que leur consommation systématique préservait les marins des affres du “scorbuto”: cette terrible maladie qui ravageait les équipages de la flotte, faisait tomber les dents, les cheveux et menait irrémédiablement les hommes vers la démence.
Gourmettes : Nom donné aux novices et aux mousses.
Rumbs : Graduations de la rose du compas de route.
 
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