asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 

GOBERNADOR * PREMIER TOME
CHAPITRE  III 
 
 

Sur l'Asturias, en route vers San-Iago de Cuba

Q uant au capitan Fernando Ibañez Savilliana, il détestait ces Castillans guindés et leurs exécrables manières hautaines.

Originaire de Gandia, un petit port de pêche sur la côte méditerranéenne, il se sentait plus proche des Catalans volubiles que de ces roquets teigneux de Madrid.
N'étant pas le rejeton d'une de ces grandes familles qui pondaient d’office des capitaines, il avait péniblement gravit les échelons de la hiérarchie par le dur labeur qu'imposent les milliers de milles d'océan. Fils puîné, à la mort de son père, il n'avait pas eu le privilège de garder le domaine qui revint à son frère et avait dû choisir entre le séminaire et le service du roi.
La très chaste église et ses vœux d’abstinence l'avaient fait fuir vers la marine dont l'univers était plus compatible avec son sang bouillonnant de Levantin. Dès lors, il avait navigué depuis près de six années sous le commandement du contralmirante José Santiana de Bolsillo-Armantez.

Cette prestigieuse figure de la marine espagnole avait fait son éducation à la mer, celle de la maîtrise des hommes qui forgea sa destinée d'officier. Hélas, le commandant était mort trop tôt, emporté par l’une de ces mauvaises fièvres endémiques aux îles malsaines du Cap-Vert. Navire préféré du contralmirante, l'Asturias avait porté son deuil et son pavillon cramoisi fut longtemps jugulé par une berne noire.
Jugeant que la place vacante lui revenait de droit, Savilliana avait très mal accepté l'arrivée d'un nouveau commandant. Il s'estimait le fils spirituel de don José Santiana et le navire son domaine, son fief, qu'il entendait défendre pied à pied... Toute puissante, l’amirauté en disposa autrement et ignorant son ambition, un nouvel officier supérieur fut nommé à sa place.
L’homme provenait du“Port de Madrid”, expression méprisante qui voulait dire qu'il avait obtenu ses galons par infiniment plus de manœuvres courtisanes auprès du Prince que de campagnes glorieuses.
Dès le bord rejoint, le nouveau commandant avait immédiatement pris ses distances avec son second, montrant la supériorité des gens de Castille, catholiques et blonds, comme l’était leur très saint roi Philippe. Il manifesta, dès son arrivée, sa haine de tous ceux qui n'étaient pas clairs de peau et traita son subalterne comme l’un de ces descendants des Maures et des Juifs, reconnaissables à leurs poils sombres et leurs peaux olivâtres.
En conséquence, Savilliana limita ses rapports avec son supérieur aux stricts besoins du service et ne brigua jamais l’honneur de souper à sa table. Cela tombait bien car, justement, il n'y fut jamais invité! Encore que ce soir, les nobles passagers avaient manifesté le souhait de faire la connaissance de tous les officiers du navire…
Savilliana avait prétexté les obligations de son quart de nuit, pour refuser de participer au gigantesque banquet qui était en train de se terminer sous ses pieds, au pont inférieur.
Pourtant, il avait faillit accepter, quand il sut que le festin était donné en l'honneur des filles jumelles d'un notable - mort depuis des lustres en Espagne - dont ce jour béni était celui du “double anniversaire”.
Aux dires des domestiques qui assuraient le service de bouche, «elles étaient les plus gracieuses passagères qu’on avait vues sur l’Asturias depuis qu’il naviguait» et leur peu commune ressemblance était troublante. 
Entrevues dans la coursive, un trop bref instant, il n'avait apprécié leur égale beauté qu'au travers l’écran pudique des dentelles noires de leurs mantilles. Il regretta que leur duègne soupçonneuse referme trop vite l’huis de leur cabine... Alors qu’elles ôtaient, avec la candeur de leur jeunesse, les châles qui protégeaient des ardeurs du soleil leurs rondes épaules immaculées.

A l’approche de minuit, Fernando Ibañez Savilliana fit le tour de la passerelle inondée par la clarté des lanternes et regarda la barque de commerce qui naviguait légèrement sur son tribord. Elle s'était rapprochée et son mât ne dépassait pas la lice du premier château. Il remarqua que pour se protéger de l’humidité, son capitaine avait enfilé une vareuse de cette couleur sang -de ces foutus uniformes de la marine anglaise- qui rougeoyait sous le fanal de veille de la barcasse. Poursuivant sa tournée de quart, l’officier descendit l'un des escaliers en fer à cheval de la dunette et salua d'un geste le dernier bosco. Celui-ci, son inspection terminée, regagnait son hamac un pont plus bas. Ce maître d’équipage-comme d’ailleurs tous les autres matelots- allaient pouvoir dormir car les chants du banquet des notables s'étaient tus, marquant l’aboutissement des festivités et le sommeil prochain des noceurs.
Savilliana traversa le premier pont. Passant près de l'emplanture du mât d'artimon, il réveilla durement de sa botte la sentinelle assoupie. Machinalement, il passa la main sur le bronze tiède d’un des canons arrimés, deux sur bâbord et deux sur tribord, artillerie qu’augmentaient deux gros faucons pivotants sur le bastingage, destinés à balayer de mitraille le grand espace dégagé du tillac. En contournant le maître-mât, il traversa, en se pinçant le nez, le caillebotis central qui ventilait les cales d'où montaient d'affreuses odeurs.
 Une horrible odeur de mort qui surpassait celle déjà puissante du suint des marins.
Il escalada les trois marches et prit pied sur le gaillard-d'avant. La sentinelle de garde somnolait et la venue du Second raviva un instant son attention; d’autant que celui-ci le renvoya à sa place réglementaire, auprès du maître-mât.
L'Espagnol appréciait particulièrement cet endroit -qui dominait le large et la mer immense- devant la proue du navire. Il alluma, d'un briquet à amadou, une petite pipe de terre qu'il avait bourrée de ce pétun appelé “tabak” par les Indiens et au vent tiède, en dégusta la première bouffée âcre.

Le pont du gaillard-d'avant était un vaste espace presque carré avec, en léger décentré, le solide mât de misaine. Un garde-corps épais en balustres tournés le fermait sur trois côtés. La partie donnant sur l'avant, en panneaux de chêne plein, était percé des sabords des quatre affûts de vingt-cinq livres qui formaient l'armement de chasse de ce niveau.
En contrebas, l'énorme et majestueux éperon s'avançait au-dessus de la vague d'étrave, il portait l'imposant bout-dehors, le beaupré, qui reprenait les étais des espars. Cette passerelle d'avant surplombait deux voiles carrées importantes : Le bas-perroquet et la civadière qui tiraient avec puissance le plus en avant du bateau. Les nouvelles recrues, dès leur premier séjour, étaient envoyées en période de durcissement à la mer, dans une petite hune à claire-voie à vingt pieds au dessus des flots, en extrême pointe du bout-dehors, devant même les pieds dorés du reste de la figure de proue.
L’assise était tout ce qu'il subsistait de la formidable sculpture, après qu'elle fût prise pour cible par un corsaire hollandais et envoyée par le fond. Les plus anciens des matelots du bord affirmaient qu'elle représentait un énorme Neptune armé d'une massue, qui terrassait un monstre à la carapace de tortue ou quelque chose comme cela... L'ensemble faisait bien dix pieds de haut, entièrement en bois de chêne tout recouvert d'une pellicule d'or qui étincelait au soleil. Des boulets enchaînés, destinés à rompre l'itague de misaine, en ratant leur but avaient proprement cisaillés les jambes du Dieu des Mers et emportés la carapace dorée de la tortue. Tranchée net, la figure de proue bascula à la mer et fut éparpillée dans l'explosion du bateau batave qui suivit, de très peu, la chute définitive du dieu. Rejoignant son empire, Neptune cru équitable d’engloutir avec lui le capitaine sacrilège qui disparut corps et biens avec armes et équipage.

Le commandant en second de l'Asturias termina sa virée d'inspection.
Cette nuit tout serait calme, le dernier tour d'horizon montrait un sillage où l’océan miroitait de millions d'étoiles phosphorescentes que renouvelait sans cesse l'étrave puissante du navire. Savilliana rangea sa pipe après l'avoir tapotée sur l'épais bastingage, la débarrassant ainsi de la cendre du pétun entièrement consumée. Au dessus de lui, le ciel avait basculé et les astres ont changé de place, en fonction de l'inclinaison nouvelle de la route.
Les cinquante premiers milles avalés depuis Port-Royal, l
es deux navires remontaient vers Cuba pour passer très au large du cap de Morenta, pointe à l'extrême levant de l'île.

De son côté Somerset estima le moment venu. Au pavois du commandant de l'Asturias, les dernières lueurs des lanternes s’étaient éteintes depuis une bonne heure. On n'entendait plus que le bruit de l'eau qui courait le long des carènes.

"Allez Smith, dites aux gars que c'est le moment!
Foutez-moi ces tonneaux à l'eau et faites moucher la lanterne du mât...
Et dans le plus grand silence, vous m'avez-bien compris!"

L'on étouffa le fanal et les vingt gaillards armés jusqu'aux dents, rejoignirent le pont sombre.
On manœuvra finement au vent pour que la barque allégée se rapproche de l'énorme coque du navire de ligne. Un marin, véritable singe, monta au mât avec un grappin. Il s’aida des 
anneaux de bois de la grand voile qui formaient une véritable échelle contre l'espar. Une fois en haut, le forban fit tournoyer les crocs de fer acérés au bout de leur glène en direction de l'énorme râtelier à haubans du mât de misaine. Mais son premier essai rata sa cible... Et le grappin frappa la coque avec un bruit sourd, rebondissant jusque dans la voile usée de la “Rose-Mary”. Aussitôt, il renouvela son manège sous les jurons ravalés des brigands qui serraient les dents. Le fer s'envola en bout de corde et s'accrocha enfin à l’une des ligatures de chanvres des énormes anneaux du râtelier. La solidité de sa prise assurée, il s'élança et se lâchant du mât, vint se coller comme une araignée à la coque poisseuse du navire, alors que la barque pontée s'éloignait quelque peu.
A la seule force des bras, le gaillard agile se hissa jusqu'à la première des trois lices et conforta l’attache de son câblot aux forts haubans. Un second cordage fut promptement frappé et renvoyé aux pirates en contrebas qui le tournèrent au chaumard de proue.
A présent remorqué, l’esquif obéissant vint se mettre à couple du flanc rugueux de l'Asturias. Sans que cela n’altère le moins du monde son allure, le puissant navire tira le bateau des flibustiers dont on s’empressa d’affaler la toile.
Déjà un second, puis un troisième homme grimpèrent à la corde et rejoignirent l’acrobate sur la lice épaisse. Agrippés aux râteliers des haubans, ils se glissèrent devant un mantelet ouvert d'où s’échappaient les ronflements paisibles des servants de la batterie.
L'un après l'autre 
dans le plus grand silence, tous les forbans allaient quitter la barque pour s'accrocher aux reliefs de l'énorme coque qu’ils escaladèrent à l'abordage. L’homme au grappin fut le premier à avoir la tête au ras du tillac et son oeil de chat embrassa la totalité du pont en caillebotis… Pont sur lequel deux gardes veillaient.

A travers les mailles de bois, le larron discernait les rangées de hamacs, pendus trois pieds en dessous. Tous se balançaient à l’unisson suivant la houle et leurs occupants, quasiment nus, dormaient profondément.
Par gestes, l’homme transmit ce qu’il avait vu au suivant et les assaillants firent passer la consigne jusqu'au capitaine.
A son tour, Somerset quitta la vieille barque et s’aidant de la corde tendue, se hissa lestement jusqu'au premier sabord. Puis, de prise en prise, il grimpa en silence jusqu’aux exutoires du bastingage. Le voltigeur lui montra les hamacs et les guetteurs assis au pied du grand mât. Tous savaient qu’à la dunette de timonerie, l'homme de barre veillait sur sa rose et une probable vigie devait être, pareillement, en faction à la proue.
Jugeant de la situation, l'Anglais fit signe à l’un de ses sbires. Celui qui était attifé de la vareuse de drap sombre aux boucles d'argent des officiers espagnols et qui avait déjà donné le change aux prévôts du port. Trois mots allaient suffir pour que le flibustier comprenne la manœuvre. Aussitôt l’homme s’élança sur la mince saillie de la ceinture de pont, avançant au-dessus du vide jusqu'à l’endroit où il se trouva masqué à la vue des sentinelles par le relief de la rambarde qui séparait les deux ponts. Alors, agile comme un félin, il enjamba le bastingage et se tapit, immobile, dans l'ombre d'un affût de vingt-cinq livres.

Sans doute bien proche de s’endormir, l’un des deux fusillés Espagnols avait posé sa tête sur ses genoux et son mousquet contre le sep de drisses
.  Adossé au grand mât et s
on arme en travers de ses jambes écartées, son compère chantonnait doucement pour rester éveiller.
Leste, le pirate contourna le gros canon et dans l'ombre propice, rampa jusqu'à la porte du quartier des officiers. Smith lui avait dit que son entrée se situait entre les deux escaliers arrondis d'accès à la première dunette.
Là, il ouvrit le battant et le referma bruyamment en un geste qui fit sursauter les gardiens assoupis. Alors, en titubant plus vrai que de nature, le soudard déguisé s'avança vers le bastingage et se débrailla pour uriner.

Les deux sentinelles se gaussèrent de l’état d'ivresse déplorable de cet officier tandis que le faux militaire faisait mine de rendre tripes et boyaux en se penchant, plus que de raison, sur le bordage. Le voyant dans cet état, les gardiens bonasses se levèrent pour reconduire le gradé malade vers son lit...
Car il ne manquait plus, pour contrarier leur nuit, que celui-ci tomba à la mer!
C'est cet instant de compassion que le pirate allait choisir pour frapper, d’un poignard dans chaque main, les poitrines offertes des sentinelles. Atteints en plein cœur, les hommes stupéfiés moururent ensemble et leurs corps s'affaissèrent sur lui.

Les assaillants embusqués avaient suivit la scène en jubilant ; ils sautèrent le parapet et investirent le tillac. Somerset ordonna de neutraliser le guetteur de proue et deux hommes s'en chargèrent; alors que deux autres basculaient les dépouilles des gardiens par dessus bord. Deux larrons s'emparèrent de leurs mousquets et, feutres andalous en tête, occupèrent leurs places encore chaudes.
Une fois le ballot d'uniformes anglais hissé, Jonathan Smith mit le pied sur le pont et de son coutelas, il cisailla l’haussière tendue qui tirait la grosse barque vide. Libérée de sa remorque, elle fut abandonnée en fortune de mer.
«Nécessité retranchant toute idée de retraite» telle était la consigne formelle de Somerset.

Le rouquin anglais et son second envoyèrent une escouade nettoyer les coursives du pavois des éventuels gardes qui pourraient s'y trouver. Un autre pirate gravit l’escalier de la dunette, rampant comme un fauve vers le poste de l'homme de barre.
Somerset, qui le suivait, dut retenir sa main alors qu'il allait froidement égorger le précieux timonier. Celui-ci était déjà blanc comme un linge et l'uniforme de l’anglais lui fait saisir la situation. Bien qu’espagnol, le barreur promit sur tous les saints du paradis et en échange de sa misérable vie, une totale soumission au pirate. Ordre lui fut donné de garder son cap, sous l’œil vigilant de l'égorgeur, sa machette tranchante à la main.

En repérant la corne vide du pavois, Jonathan Smith caressa le drapeau britannique sous le revers de son habit. Demain, dès que le jour pointera, il hissera son pavillon à la place de celui de l’empire. Par ce geste symbolique, il dédiera la prise de ce magnifique vaisseau à son défunt roi d'Angleterre.
Dès le pont principal nettoyé, on passa les tringles de fer et l’on mit les clavettes dans les anneaux des caillebotis; manœuvre promptement menée en silence qui condamnait tout accès au tillac depuis les niveaux inférieurs. Par un capot laissé ouvert, on descendit au premier pont.
Là aussi, on s’empressa de cadenasser les communications et de tirer les verrous. Ce dernier panneau rabattu sur l'échelle venant de l'entrepont fut bloqué par une forte clavette de bois. Dés lors, ce verrouillage allait empêcher quiconque de sortir du ventre du navire en maintenant, aussi surement que dans une prison, la centaine d'homme d'équipage et le contingent des militaires présent à bord.
Il restait à Somerset à prendre “la Sainte-Barbe"
, le magasin à poudre et à munitions : De loin l’endroit du navire le plus inaccessible! Pour ce faire, on réveilla un maître d'équipage qu'on menaça d'étriper sur le champ. L’homme tenait à sa vie et fit traverser aux pirates le navire endormi, passant entre les hamacs où tous les matelots ronflaient sereinement.
Somerset s'inquiéta de savoir combien de clés de la redoute circulaient à bord durant le service et si, lui-même, en détenait une?
Sous la contrainte, le pauvre bosco assura qu'il n’en avait jamais eue et ignorait le nombre exact de clés... Toutefois, chaque fois que les artificiers devaient faire des exercices de canonnade, le second du capitaine en sortait une qu'il portait en permanence à sa ceinture... Il était probable que le commandant devait, pareillement, posséder la sienne.
Le bosco jura ses grands dieux qu'il ne savait rien d'autre de la chose...
Par prudence, on entoura largement d'une chaîne épaisse les deux montants de la grille du magasin à poudre et on les cadenassa ensemble. Sans clé, il était inutile de s’acharner sur des barreaux d’un pouce d’épaisseur. L’assaut allait se poursuivre avec les seuls armes apportées et celles prises aux sentinelles.
Dépité de n’avoir pu conforter leur armement, Somerset se montra néanmoins satisfait de ne pas avoir réveillé tout le bateau et en félicita ses hommes. Jusqu’ici, peu de sang avait coulé mais le plus difficile de l’opération restait à accomplir :
Faire prisonnier l'état-major, action qui permettra de déclarer le navire capturé.
Jonathan Smith fit ouvrir les ballots de tuniques anglaises et ordonna à quelques-uns de ses mercenaires de s'en vêtir; puis il leur attribua les mousquets qui complétèrent la dotation réglementaire de ses nouveaux soldats.

A présent qu'on agissait sous l'uniforme de la couronne britannique, il convenait d'avoir une troupe impeccable et disciplinée. N’avait-il pas décidé de donner, à leur simple acte de piraterie, l’apparence d’une prise de course, d’un fait d’arme honorable de corsaire Anglais. Officiellement, si l’on avait suivi ces règles de la course, Somerset aurait dû demander au commandant du navire de se rendre et de livrer l'Asturias sans combat.
En fait, quoi que l’amiral espagnol décide, le pirate ne s’embarrassera pas des courtoisies du corsaire : il se passera de son avis et allait, tout bonnement chercher à l’occire.

Smith posta ses gardes aux issues de la coursive sombre du pavois avec l’ordre formel de ne laisser s’enfuir personne. Cette précaution prise, il désigna à son supérieur la porte de la cabine du commandant repérée le matin même. 
Hache d’abordage haute, un pirate s’apprêtait à fracasser la serrure quand Samuel Somerset tourna machinalement la clenche de bronze en forme de dauphin... Et, à sa grande surprise, la porte s'ouvrit!
Pistolet au poing, le rouquin pénétra dans la pièce obscure; l’un de ses séides éclairait sa progression du falot de service. C'était bien la cabine du commandant. On se précipita vers l’alcôve et stupeur... La couche de l’Espagnol était vide!... 
Déconfit, le pirate anglais jura entre ses dents...
On approcha mieux la lumière et, dans la ruelle du lit clos, on remarqua la chemise et les effets épars du grand uniforme...
Détails qui laissèrent penser que le gaillard ne devait pas être loin et, de surcroît, en tenue bien légère!

Aussitôt, tous d’imaginer ce coquin d’amiral Castillan en train de besogner l’une de ses belles invitées, là tout près, peut être même dans la pièce contiguë, derrière la porte qu’ils avaient en face d'eux.
Somerset laissa un homme dans la cabine et se dirigea vers l’huis à claire-voie, qu'il entrouvrit doucement. La porte donnait dans une coursive interne qui distribuait d’autres cabines. Passage qu’utilisaient, sans doute, les domestiques pour le service du commandant.
Au bout, se trouvait un réduit sombre avec un baquet, des brocs et un bassin en faïence bleue, indiquaient qu’il servait à l'hygiène de l’officier supérieur.

Sur le qui-vive, l’Anglais s'avança lentement et releva sa lanterne... La surprise fut complète des deux côtés!
En se redressant du dessus de la chaise percée où il déféquait, le commandant espagnol fut tout aussi ébahi qu’il était déculotté! 


«? Madre de Dios! Que? ... 

Eberlué devant des uniformes qu'il ne connaissait pas, il poussa un juron sonore et chercha machinalement son épée à son côté... Pointant sa lame sur le double menton velu, Somerset lui annonça qu'il était son prisonnier et l’autorisa à remonter son caleçon sur son ventre pâle.

        «Prisonièro, soy yo prisonièro en mi barca!... Prisonièro de los Ingleses... Madre de dios !...»

Apparemment, l’amiral avait du mal à saisir la situation.  Lui, prisonnier des Anglais... Il en refusait l’évidence et son orgueil castillan n’admettait aucunement cet affront... Aussi, perdant subitement la raison, il exulta et se mit à brailler comme un damné. 
Somerset n'hésita pas une seconde : D'un tour de main de son sabre a peine appuyé, il trancha la gorge du commandant, au ras de sa barbe pointue!

Tâtant curieusement son col fendu sous ses dentelles, l'amiral essaya de retenir de ses doigts empoissés la vie qui s’échappait a gros traits de sa gorge béante. Puis, tout étonné de la douceur de sa mort, il s'écroula dans un affreux gargouillis.
Ses cris de dément et la chute du corps avaient réveillé le reste des occupants du quartier des officiers.

Son second, Fernando Ibañez Savilliana, surgit comme un diable de sa cabine, son épée à la main.
Il surprit le garde à sa porte et avant qu’il ne bouge un cil, le cloua au mur de la coursive.
Sa lame, promptement retirée du corps affaissé, il se jeta sur l'arrière du groupe qui accompagnait Somerset dans le réduit.
L'étroitesse de la coursive empêchait toute riposte de front. Vif, le capitaine en second réussit à blesser celui qui tenait la lanterne...
Celle-ci tomba et s'éteignit, plongeant les assaillants dans le noir et la confusion. On allait se débattre entre les corps des morts et des blessés, dans le fracas des porcelaines de toilettes qui se brisaient.
Savilliana, harcelé par ce qu’il croyait être des soldats anglais, fit marche arrière et se réfugia dans le réduit des cartes éclairé.
Son navigateur gît sans connaissance. Une canaille, qu'il surprend de dos, venait juste de l'assommer.
L’épée espagnole transperça encore les chairs, mettant hors de combat ce nouvel assaillant.
Dépêtré du cagibi, Somerset déboula dans le petit local, son sabre au clair...
Il était bien décidé à en finir avec cet enragé qui décimait sa troupe. A son tour, Jonathan Smith entra dans la pièce. Il était armé des élégants pistolets et savait s’en servir.
Le combat devint inégal mais Savilliana ne s'avoua pas vaincu. Il chargea Somerset d'une pointe que ce dernier esquiva.
Tous deux prirent alors la position du duel.

        «Laissez-le-moi, Smith! Ce gaillard veut goûter de l'escrime anglaise!»

Smith abaissa ses pistolets, alors que les flibustiers accoutrés des uniformes anglais, investissaient le lieu. Un peu plus loin dans la coursive, les passagers Espagnols furent réveillés et malmenés par les pirates. On entendit des cris, des bousculades, des jurons.


«Monsieur Smith! Veillez bien à ce que les “gapuchines” ne soient pas trucidés,  qu'on les désarme en respectant leur rangs...
Et pas de violence inutile, n'oubliez-pas que nous sommes Anglais!...»

Somerset donna cet ordre en croisant le fer d'une belle manière avec le capitaine catalan. Dans le réduit encombré, les lames cliquetaient et l'acier tintait clair. On se pourfendait, on s’esquivait, usant de feintes en assaut et de revers en parade, on se battait dans les règles, presque sans haine.
L'Espagnol montrait une belle prestance et, malgré la parade en prime, plaça un estoc sur l'avant-bras du flibustier qui taillada le revers écarlate de sa manche. Une seconde attaque “pointe au corps”, de la fine lame de Tolède, picora dangereusement la vareuse entrouverte sur le poitrail roux… 
In extremis, l'Anglais se recula des quelques pouces pour ne pas être touché. Décidément, ce capitan était un vrai diable!  
Il lui fallait en venir à bout, au plus tôt... En jurant entre ses dents, Somerset se défaussa de sa garde haute, recula dans la pièce pour reprendre son équilibre...
Moment précis, dont profita le duelliste catalan, pour se fendre en avant, pointe menaçante. Le mouvement tournant de Somerset l'amena à portée et son sabre le fouetta, atteignant l'Espagnol au gras du bras et lui faisant lâcher son arme. Volontairement ou non, Somerset n'appuya pas son coup qui aurait, immanquablement, perforé son flanc offert.
L'épée tomba, ridicule, sur le plancher et le sang inonda la chemise de l’officier qui se recule en tenant son bras, grimaçant de douleur et de rage. Alors, Somerset se montra magnanime et étonnement courtois :
Il salua son adversaire avant d’essuyer sa lame à la chemise du navigateur assommé et de la glisser à sa ceinture.

Un simple regard à ses hommes suffit pour qu’ils empoignent le vaillant Espagnol et l’emportent sans ménagement pour l’incarcérer avec les autres notables prisonniers. Les coursives et réduits furent nettoyés des cadavres -amis ou espagnols- et tous passés sans messe ni égard par dessus bord pour régaler l'appétit insatiable des squales nombreux qui suivaient les navires à cet effet.

Seul le chef décapité et livide de “feu l'Almirante d’Espagne” fut érigé en bonne place, piqué sur un sep de la rambarde de la dunette; quant à son cadavre gras et dénudé, il alla avec les autres gaver les requins.
Ce macabre avertissement, d’une sauvagerie commune à la gent en question, prouvait à tous sans la moindre équivoque, l’effective passation du pouvoir à ce bord et l'impossible retour en arrière des choses.
L'équipage de l’Asturias, toujours enfermé sous le tillac et témoin impuissant de l’assaut, saura ainsi, dès qu’il l’apercevra, l’avènement d’un nouveau commandant, féroce et sans pitié.

Suivant les règles de la Côte, du moins pour les matelots qui ne sont pas espagnols, on donnera le choix à ceux qui voudront quitter le navire, de le faire librement. Ceux-là seront abandonnés dans une chaloupe avec quelques vivres, en hypothétique fortune de mer. Pour les autres, ceux qui jugeront de servir loyalement le nouveau chef, on indiquera le calcul des participations aux butins qui remplacera la solde de l'amirauté. Ceux-là, viendront grossir l'armée des flibustiers en devenant implicitement par leur choix, un futur gibier de potence.
Dès les premières lueurs de l'aube, alors que tout le bateau s’agitait encore, Monsieur Jonathan Smith monta sur la dunette et envoya sur le va-et-vient de la corne à pavillons, son cher drapeau d'Angleterre qui claqua à l'alizé déjà établi.
Après cette rapide cérémonie, l'officier anglais descendit dans la salle des cartes où travaillait le navigateur. Requinqué, l’homme à la fonction si précieuse avait accepté -sans qu’il soit besoin de le molester-le changement de commandement. Smith lui demanda et nota le relèvement de la position du bateau.
Ensuite, il se rendit dans la cabine du commandant espagnol défunt et, sur son bureau même, inscrivit sur le livre de bord les mots qui serviront de rapport de prise :


En ce jour du 4 mars 1652, à l'aube.
Au large du Cap Jamaïque, dans la mer des Caraïbes, par environ 17.57’ de Nord & 77.05’ d’Ouest,
l'Asturias, navire Capitan Espagnol de 68 canons, vient de capituler.
Le Capitaine Samuel Georges Somerset, agissant pour et par la grâce du légitime Roy d'Angleterre et d'Ecosse, accepte la reddition sans condition et le pavillon du vaisseau capturé.
Le navire l'Asturias fut pris en course en suivant les règles et sans violences excessives.
Ces faits d’armes sont authentiques et je les atteste.
Jonathan Smith, Officier, Capitaine en second.

Et, il avait signé de bonne foi; Samuel Georges Somerset, son commandant, authentifiera cet acte par une marque personnelle… son pouce.
Bien entendu, en montant toute cette opération sous l’uniforme de la marine anglaise, l’intention profonde du chef pirate n’était que de donner le change, “de brouiller les cartes”, comme il aimait à le dire.
Jamais, au grand jamais, il n’imagina la prise convoitée comme devant revenir “de près ou de loin et dans aucune de ses parcelles”, à ce suppôt de Cromwell et à sa république fantoche; mais, comme un bien qu’il vient de s’approprier par la ruse. Agissant à la manière du flibustier qu’il demeure.
Le reste n’était que fadaises et simagrées; toutes bêtises à classer parmi les élucubrations dithyrambiques de son béjun de second, la cervelle encore tout encombrée des valeurs du drapeau, de sa patrie et tout baigné de la nostalgie de son roi décapité.
Quant à Jonathan Smith, il se retint d'écrire qu'il dédiait l'Asturias à la mémoire de Charles Ier d'Angleterre, son cher roi défunt. Pourtant, son cœur restait meurtri depuis qu'il avait assisté, trois années auparavant, au martyre du souverain sur la place de Whitehall à Londres. La décapitation spectaculaire de son roi l'avait profondément choqué et, fuyant la république que ce meurtre instaurait, elle avait brusqué son départ pour les Amériques.
Le régicide avait eu lieu une fin de janvier froide et pluvieuse de 1649 et, sur la place bondée de monde, on avait dressé un échafaud drapé de tentures noires. Les intrigues d'Olivier Cromwell avaient eu raison du monarque en le jetant dans les cachots du royaume. La foule, toujours avide du sang des puissants, était venue en masse pour voir décapiter un roi cultivé qui régnait avec bonhomie, sur leurs pays d'Angleterre et d'Ecosse, depuis vingt-quatre années.
Par un pur hasard, Jonathan Smith s'était retrouvé sur le parcours du convoi qui amenait le supplicié. A vrai dire, au tout premier rang, lorsque les horses-guards avaient écarté la foule vitupérante qui barrait la rue. Les chevaux du carrosse sombre, énervés par les cris de la populace, effrayés par le crépitement des flambeaux des soldats, refusèrent d'avancer.
Smith dut se reculer, s'arc-bouter sous la pression des badauds pour éviter d’être happé par les grosses roues qui le frôlèrent. Aussi, c’est bien malgré lui qu’il se retrouva plaqué tout contre la voiture, lorsqu'un cahot entrouvrant les courtines, découvrit la face grave du roi.
Alors, subrepticement, il avait croisé le regard du royal condamné...
Regard que la captivité avait marqué d’un mélange de prestance hautaine et de tristesse implorante. Cette vision, fugace, le bouleversa. Il lut alors, sur les lèvres pâles du roi, un mot terrible qui resterait, à jamais, gravé dans sa mémoire.
«Remember...» Souvenez-vous... Et lui, se souvenait.



A cette heure, l'amour pour son pays aveuglait encore le jeune anglais et lui laissait croire que l'Asturias venait de changer de couronne... Mais, par le fait d’un pirate et non celui d’un corsaire, il avait tout simplement changé de mains!

Le fier vaisseau, imperturbable et majestueux dans sa course, sans altérer son amure ni modifier son cap, prit le chemin d'un nouveau destin …Celui plein d’embûches d’un navire de la Flibuste qu’allait lui imprimer le commandement de Samuel Georges Somerset.



* * *
 

Les affreuses odeurs qui s'échappaient des caillebottis du tillac : Ces relents de charogne provenaient de trois esclaves- écrasés sous le fret qu'ils chargeaient- qui pourrissaient toujours dans la fange des fonds.
Chaumard : Solide taquet servant à amarrer ou à remorquer un esquif.
Râtelier des drisses : Ensemble ceinturant le pied du mat où sont renvoyées les cordes servant à hisser les voiles.
Les fermetures entre les ponts : On utilisait sur l'Asturias un aménagement particulier de ces navires espagnols où de soupçonneux fonctionnaires suivis par l'amirauté qui connaissait ses vices, avaient obtenu l’installation systématique de fortes tringleries, de cadenas et de serrures sur chaque face de porte, jusqu'au moindre capot. Cette disposition permettait d'isoler des zones entières du bateau et, surtout, d'interdire “la fuite inopinée” des marchandises embarquées jusqu'au passage des préposés du fisc et des inspecteurs de la Casa de Contrataciòn. Ce dispositif servait également, comme aujourd’hui, à contenir les hommes hors le pont… Trop de mauvais sujets, enrôlés à la légère par les sergents recruteurs, entraînaient les matelots à la mutinerie qui, comme chacun sait, naît du ventre profond des bateaux.
La Sainte-Barbe : Sur l’Asturias, la soute à munitions est placée très bas sur l'eau afin d’être inondée en cas d'incendie qui reste l’éternelle crainte de la marine à voile. Ici, on y accède depuis le niveau des batteries par une trappe dans son plafond qui aboutit à un puits obturé par une solide grille métallique. Un premier sas renferme les râteliers à mousquets, les armes des fusiliers et les doses individuelles de poudre, soit dans leurs cornes, soit dans les sacs de papier huilé; alors que le pulvérin, la poudre noire et les gargousses de cuir des charges des canons, sont engrangés au plus profond de la redoute à poudre. Aussi, il suffisait de cadenasser solidement cette grille pour que la Sainte-barbe devienne inviolable.
Gaspuchines : Sobriquet qu’on donnait dans les Iles aux Espagnols en référence aux moines Capucins.

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