asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 

GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE XVIII  
 



Sur la grève, en bas du fort de Santa-Esperanza de la colonie d'Inarégua.

 L anzada avait donné rendez-vous à la jeune métisse tard dans la nuit, en dehors des remparts, sur cette plage où il marchait dans le sable tiède et humide.
La mer immobile renfermait son trésor; magot qu'il escomptait bien récupérer demain à l'aube, avant même que les hommes du gouverneur ne se lèvent. Pour ce faire, il avait dit à son bien dévoué Luis-Antonio qu'il s'absentait pour la nuit, ayant à faire une visite secrète à l'extérieur du périmètre du fort. En fait, il était l'homme le plus libre de cette forteresse et n'avait de comptes à rendre à quiconque.
Après un souper frugal en compagnie du Français, il avait franchi la poterne en emportant sa cape chaude et son épée. 
En revanche, la belle métisse devait trouver une raison valable pour quitter, si tôt, le service de don Alezandro qui, suivant son bon plaisir, pouvait la garder pour la nuit. Elle lui avait menti en prétextant une visite au village indien pour administrer des soins à une parente, bien malade et tombée dans le besoin.
Depuis le jour où Manuel avait rencontré la jeune femme seule dans sa chambre, il jouait de la corde sensible de la galanterie pour l'amener à plonger pour lui et il la sentait prête à lui succomber.

Son esprit d'Andalou se complaisait dans l'idée que c'était lui qui dirigeait la manœuvre alors, qu'en fait, les charmes de l'esclave l'envoûtaient de plus en plus; faisant que l’envie d'une véritable nuit d'amour avec elle, s’érigeait progressivement en priorité. Il était curieux, aussi, du secret qu'elle lui dissimulait et leur intimité permettrait, sans-doute, d'apprendre qui, des habitants du fort, pouvait bien l'obliger à pêcher toutes ces perles en contrepartie de sa vie. Même si incontestablement, Zarzuela prenait de l'importance dans son existence, il n'oubliait pas le principal de son plan : Récupérer discrètement son or, sans attirer l'attention du reste de la colonie sur les sacs plombés qui sortiraient bientôt de l'océan!
Son idée était de faire plonger la jeune indienne avec comme unique mission de retrouver la cruche de terre et d'y attacher solidement une amarre. Ensuite, il renverrait l'esclave à terre à la nage pour remonter, seul, ses sacs dans la barque.
Il emprunterait la chaloupe du fort, qu’il savait tirée sur le sable à côté du ponton.

Dans la nuit bercée de ses chants assourdissants, la jeune métisse vint au rendez-vous. Elle marcha silencieusement derrière l'Espagnol, mettant ses pieds dans ses traces, s'imprégnant de son ombre, gagnant, à chaque foulée, un peu de la distance qui séparait son monde du sien.


Hier déjà, cet étranger lui avait parlé d'amour avec les mots déguisés du langage des blancs. Des mots difficiles dont elle devinait le sens plus dans l'intonation douce de sa voix que dans la suite rapide des sons entendus. Son extrême sensibilité s'était aiguisée aux signes de la nature, à l'écoute charnelle des chants d'amour des animaux, de leurs cris, de leurs appels, de leurs râles comblés qui peuplaient la forêt depuis son enfance. Ces signes de vie et de mort, régissaient le cycle des saisons et toutes choses dans son univers simple.
Les mots de l'Espagnol n'avaient pas la chaleur de la vérité… Mais elle sentait que son corps réagissait aux appels silencieux du sien, alors que son esprit luttait encore pour ne pas succomber à ses charmes. Ce soir, elle s'était promis de le prendre dans ses filets, de le faire tomber dans le piège de son amour sauvage et sensuel, qu'elle saura faire découvrir à cet illustre étranger.
Des hommes blancs, sales et vicieux, elle en côtoyait à la citadelle et tous tournaient autour d’elle depuis sa plus tendre enfance. Toutefois, elle se gardait bien de les fréquenter. Ceux que son service lui imposait d’approcher, elle les tenait à distance de ses griffes acérées. Personne, ici, ne pouvait se vanter d’avoir obtenu d’elle, sans violence, la moindre parcelle de sa sympathie.
Avec le gouverneur, c'était une chose bien différente; il s'agissait de sa docilité d'esclave, de bête servile à qui l'on avait appris à ne jamais dire non. L’abandon de son corps était comparable à celui du bœuf qui tire le chariot ou, du pis de la chèvre qui donne son lait. Aussi, le gros homme usait d’elle à ses propres fins, sans déclencher, en son sein, la moindre pulsion d’amour, le moindre sentiment autre que celui de la soumission qu'elle subissait sans rechigner. 
De plus, « ses ardeurs » se résumaient vite, tout dévoré qu’il était de ses années d’excès de table, de boissons et de pétun qui, taraudant ses viscères, érodaient sa virilité. Les seules douceurs, qu’elle lui consentait de bonne grâce, étaient celles si salutaires qu’elle prodiguait aux pieds gonflés du gouverneur. Ses remèdes, ses massages, attiraient du haut personnage plus d’affection que de coups de fouets... 
Avec, quelquefois, l’aumône d’une ou deux pistoles qu'elle dépensait alors avec ivresse, en affiquets et pacotilles inutiles.
Ce Lanzada, « son étranger » ne lui avait pas encore fait d'allusion à son amour. Tout au plus il avait effleuré du bout des doigts, durant un court instant, son genou ambré sous son pagne de coton, le soir au sortir de ses fièvres. Pourtant, elle l'avait encouragé en retenant sa main sur sa peau, mais il s'était écarté d'elle.
Alors, elle avait vu la rougeur envahir ses joues et senti le trouble imperceptible de l'accélération de son cœur, tout comme la dilatation de sa pupille, le battement affolé de ses cils et le tressaillement de son nez. Elle reconnaissait, là, l'émoi profond que procurait au mâle le furtif contact de sa peau, lorsque sa langue humectait ses lèvres soudainement sèches et que sa glotte tressautait dans sa gorge. Autant de messages incontrôlés qui trahissaient l'émotion et la réceptivité de l'Espagnol.
Rien, de toutes ces choses naturelles ne lui échappait et ce pauvre homme blanc, dont la belle civilisation avait émoussé la finesse des sens, allait s’avérer, cette nuit, une proie bien vulnérable entre ses griffes!

Aussi, Zarzuela rattrapa Manuel alors, précisément, qu'il allait tourner les talons, arrivé à l'orée sombre du sous-bois du bout de la plage... Et «son étranger» la reçut dans ses bras.
Surpris, Manuel la repoussa instinctivement; attirant une désapprobation étonnée dans les yeux émeraude de la métisse. Elle, bien au contraire, l’enlaça de ses bras musclés et posa, de force, ses lèvres brûlantes sur les siennes.

Elle ressentit la parcelle d'hésitation qu'il manifesta avant de l'embrasser… La seconde qui séparait l'instinct de la réflexion et l'homme de la nature.
C'est l'exacte mesure des mondes qui les séparaient.

Elle surmonta cet instant de déception, elle avait tout à mettre en œuvre pour pénétrer le cœur froid et calculateur de cet homme.
Ses sens, bientôt, allaient vibrer à l'unisson des siens car elle allait le sortir de sa carapace policée, noyant, dans un océan de sensualité, la dernière résistance de la raison qui encombrait, encore, l'esprit de cet étranger.
Une ultime bouffée de culpabilité affleura la cervelle de Manuel… Il n’y trouva aucun des repères de sa conscience, du moins pas le moindre obstacle tangible qui l’obligea à refuser cette étreinte. Alors, il s'abandonna sans réfléchir.

La plage était calme sous la lune et les grenouilles se remirent à siffler sous les feuilles des badamiers, dès que le couple s’immobilisa. Zarzuela se fit lourde et amena Lanzada à mettre un genou en terre… Lentement entraîné, il s'allongea contre la jeune femme.
Accessoire superflu dans le tendre combat qui se préparait, son épée entravait son confort. Sans cesser d'embrasser Zarzuela, il chercha à dégrafer son ceinturon sans y parvenir. Aussitôt, les doigts adroits de la jeune femme se substituèrent aux siens et défirent la boucle, libérant le fourreau encombrant et la chemise ample de l'Espagnol.
Contre lui, ses doigts agiles remontèrent sur sa poitrine, accrochèrent, de leurs ongles, la toison de son torse, griffant sa peau qui se mit à tressaillir, semant sur leurs passages d’intenses frissons de plaisir.
Il haletait... Submergé par la volupté grandissante qui irradiait tout son corps. Il n’osait encore poser sa main sur la peau satinée de la métisse, emplissant ses poumons de cette senteur sauvage que dégageait sa chevelure libérée.
Brusquement, Zarzuela abandonna ses caresses. Elle s'assied, se dénuda le buste puis, rejetant sur le sable le coton qui l'habillait, elle se montra nue sous la lune qui s'élevait doucement sur la mer. Des reflets cuivrés dansaient sur ses seins, sur son dos, sur toutes les parcelles de sa peau, sur tout son corps énervé que l’espagnol désirait à présent avec ardeur.

Lui, tout à l’heure si réservé, le voila vif et conquérant. 
A son tour, ses doigts dansent, énervent, agacent et échauffent ses sens. Ils parcourent cette peau si fine, découvrent les collines et les vallons, s’attardent sur ses rondeurs, explorent chaque pouce de cet univers doré, de ce concentré de Nouveau Monde qui allie le velours délicat d’un ventre à la rudesse musclée d’un mollet.
Parvenu au summum du désir, les mains de la jeune esclave l’arrêtent dans sa conquête, lui imposent un répit, un moment de patience.
Presqu’à regret, elle se dégage de son emprise et se lève; alors, poudrée d’or telle une vestale de son ancêtre l’El Dorado, elle s'avance dans l'eau sombre de la baie.  
Désappointé, 
Manuel retire le reste de ses habits; mais il hésite à la rejoindre, car, soudain, tout ce qui l'entoure lui semble hostile. 

La nuit bruissante de vie, les arbres sombres d’où pleuvent des hordes silencieuses de chauves-souris, ces crabes qui courent en tous sens sous ses pieds et l’onde, si transparente au jour, ressemblait, ce soir, à de l’encre!
Cette eau chaude et noire, lui fait soudain peur... Alors toutes les succubes des livres pieux apparaissent autour de lui, toutes ces représentations vivantes du Malin tournent en le frôlant; toutes veulent l’attirer vers l’abîme pour noyer le pêcheur, qu'il est, dans l'enfer des flots insondables.

Zarzuela revient vers lui, avec de l'eau jusqu'aux genoux, le prend par la main et l'entraîne vers le large et l'onde plus profonde.
Manuel tremble mais elle le calme; serrant contre lui son corps nu et, peu à peu, il s'aventure jusqu'à avoir de l'eau jusqu'aux épaules. Doux et rassurant comme du sang chaud, l
’océan le capture, l’avale, l’aspire en vidant son corps de sa peur. Comme une anguille enlacée autour de son corps, libérée du poids de la terre, elle se met a tournoyer en une ronde sauvage. Bientôt, ils volent ensemble. Alors que sa vigueur cherche à s'insinuer en elle pour enfin la posséder, elle s'esquive d'un gracieux mouvement de sirène.

Soudain, son angoisse renaît et il se débat... Il manque de suffoquer de l'effroi des remous des jambes musclés de la métisse. Elle sent sa peur, son horrible frayeur de la nuit et des monstres marins qui, sous eux, pullulent gueules ouvertes prêts à les engloutir.
Si elle persistait, l'océan tenace prendrait le dessus et Manuel allait assurément se noyer... Aussi, elle l’aida à sortir et lui, affolé, ne retrouva son esprit qu'une fois sur le sable.

Là, de ses baisers, elle parvient à le calmer et s'allonge sur lui.
Leurs corps enlacés ne peuvent se contenir davantage; elle le chevauche et ils se possèdent, l'un l'autre, avec puissance et fougue.
Leur étreinte furieuse dura toute la nuit. La passion sauvage de la jeune indigène réveilla les aptitudes les plus enfouies de l'homme, puisant sa sève jusqu'à son épuisement.
Repus et rassasiés de leur premier amour, ils s'endormirent, blottis contre une pirogue.



* * *
 
Un peu avant l'aube, la fraîcheur et l'humidité réveillèrent Manuel.
Recroquevillée contre lui, son flanc profitait de la douce fièvre du corps de la jeune esclave. Il la recouvrit de sa cape de drap épais et ramena, vers lui, son épée, compagne refoulée durant leurs ardents ébats. A l'Est, une pâleur infime repoussait les ténèbres, préparant le ciel pour l'arrivée de l'astre magnifique. Dans moins d'une heure, le jour sera là.
L’Espagnol s'adossa contre le bois rugueux du tronc évidé de la pirogue. La jeune femme se déplaça avec lui, recherchant le confort et la chaleur de sa poitrine pour terminer sa courte nuit. Manuel s’émut du corps alangui et caressa sa peau soyeuse dont le grain, si ténu sous ses doigts, éveilla encore en lui des émois. Il se força à éclaircir son esprit, tout embrumé de la langueur qui suivait ses assauts... Ce miel  exquis qui engonçait son âme d'un bien-être intense en l'immobilisant, tel le ver à soie, dans son cocon.
Seuls ses yeux sont ouverts et, refusant le réveil, il restait emprisonné de la tendre chaleur de la femme endormie. Il n'avait pas envie de chasser cette quiétude et pourtant son cerveau, habitué à combattre ces états qu'il ne reconnaît pas, s'activait malgré lui.

Cette étrange mécanique fonctionnait sous son crâne à son insu, suivant les réflexes accumulés par sa vie rangée de fonctionnaire... Une vie insipide, où les situations et les postures étaient tellement codifiées que toutes appelaient un comportement prévu. Malgré le combat intense que livrait son corps passionné à sa conscience, avec le jour, l'amant langoureux redevenait don Manuel Lanzada, l'inspecteur général au cœur froid.
Il était l'heure où les ombres blêmissaient lentement, prenant une couleur blafarde et uniforme qui estompait les reliefs. Déjà, se devinait le contour violacé de la citadelle où aucune lumière de veille ne subsistait. 
On avait l'impression qu'à l'aube, la forêt sombre exultait hors d'elle le fort qu'elle engloutissait, de nouveau, à la nuit tombante. Durant le jour, afin que la citadelle prisonnière ne s'enfuit pas, ses lianes luxuriantes, telles des pattes griffues, agrippaient ses murailles. 
D'ailleurs, autour d'eux, les branches aux feuilles rondes et brillantes des badamiers s'avançaient entre les troncs courbés des cocotiers, en rétrécissant, à la dévorer totalement, la fine bande de sable. 
Les cris lugubres de la nuit se taisaient, au bénéfice des chants d'oiseaux saluant la naissance du jour et le retour salvateur du soleil. Les populations nocturnes se terraient, fuyant la lumière propice aux prédateurs, laissant la place à un autre univers, tout aussi fourmillant de vie, qui s’animait avec l'aube. 
Dans ce monde diurne, la gent des hommes était sans doute la plus agitée, en particulier, celle des pêcheurs. Déjà, des pauvres cases, si proches de leur refuge, les hamacs se vidaient de leurs occupants qui allaient, bientôt, repousser leurs pirogues à la mer. 
Il était vraiment tant qu’ils se lèvent... Aussi, Manuel secoua sa torpeur et délaça avec regret les bras charmants qui enserraient son torse. En dormant, la jeune esclave tourna la tête et un sourire de contentement éclaira sa ravissante face cuivrée... 
Il n'osa la repousser davantage.

L’homme la contempla avec des yeux pleins de douceur, avouant un penchant inaccoutumé de son personnage : La tendresse; ce sentiment qu'il avait, jusqu'alors, violemment rejeté car il savait affaiblir sa cuirasse.
La jeune femme s'éveilla à son tour et se pelotonna contre lui. 
Elle interrogea du regard l'homme assis qui, déjà, était retourné dans ses pensées d'européen, et une peur animale assombrit ses yeux... L'esclave soumise se réveillait en elle alors que la femme souveraine avait régnée, en maîtresse des passions, toute cette nuit.
Elle tremblait, craintive comme une biche devant la pique du chasseur, puis s'agenouilla; recouvrant son corps merveilleux des plis de son voile de coton, cachant les trésors qu'elle avait offerts sans retenue à l'Espagnol.
En réponse, il caressa son visage et elle, rassurée, lui baisa les mains.



* * *

Sans attendre et sans précaution, Manuel lui annonça ce qu’il attendait d’elle ce matin même.
Elle devait se préparer car elle plongerait, pour lui, tout au fond de la mer. Elle ouvrit des yeux ébahis, balbutiant d'émoi...


«Missié Manuel! Za'zuela bien malheu'euse si tu la fo'ces à plonger!....
Missié Manuel ne l'aime pas, il veut d'elle 'ien que pou' des pe'les, comme l'aut!»

 
Elle fondit en larmes. Honteuse, sans doute, de s'être trompé sur le sens de l’intérêt que lui portait cet homme, ce blanc qu’elle croyait sincère quand il lui disait l’aimer... L’aimer simplement pour elle-même... Elle avait tant d’amour à lui donner!
Confus de son grossier manque de tact, 
Manuel comprit son trouble et l'attira contre lui avec tendresse. Il la rassura, lui dit qu'elle allait plonger qu'une seule fois, non pour chercher des perles, mais pour récupérer quelque chose qu'il avait perdue, l’autre nuit, dans la rade.
Il certifia, qu'après ce travail, il parlerait au gouverneur pour la débarrasser de son fardeau d'esclave... Et aussi, des tracas de la personne malhonnête qui la faisait travailler d'une façon si dangereuse...
Son pauvre sourire revint alors qu’il essuyait ses larmes de sa chemise ouverte. Animal craintif, elle se blottit entre ses bras.


«Za'zuela fai’e ça pour toi, 'ien que pour toi.
Même si je meu’t, je descends au fond autant de fois que tu demandes!»

Son assentiment était une incontestable preuve d'amour car, l'idée même de plonger au milieu des requins qui infestaient les récifs, fit frissonner d’effroi l'Espagnol.
Elle s'habilla de ses pauvres linges alors que Manuel serrait sa chemise dans sa ceinture et sa rapière au côté. Ensemble, ils retournèrent vers l'autre bout de la plage alors que l'aube blanchissait le levant.

Près du ponton, le Sévillan retrouva, sous la barque, la corde et la pierre qu'il y avait cachées. Il poussa l'embarcation sur le sable alors qu'elle l'aidait en tirant par l'avant. Dès que le canot fut à flot, il y grimpa alors qu’elle halait la barque à avoir de l'eau à la taille, puis se rétablissant avec souplesse, elle monta à son tour. Une grande pagaie, taillée grossièrement dans un bois sombre, les aida à quitter la grève.
Une légère brume survolait la mer et, au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient de la grève, le contour de la citadelle devenait laiteux en estompant les alignements que Manuel avait retenus. Il hésita plusieurs fois, tourna dans le brouillard du petit jour sans repèrer ses enseignures. Dépité, il décida d’attendre que le soleil s'impose et que le vent de terre balaie cette brume.
La grosse pierre, servant de lest à Zarzuela, fut basculée et le canot s'immobilisa dans l'eau plate du matin blême.
Trempée, la jeune femme frissonna et Manuel l'attira contre lui.


Poussées par un léger souffle les nuées se levèrent en dévoilant le rempart et son échauguette du couchant. Il s’agissait bien de cette guérite qu’il avait vue se découper en sombre sur le ciel, durant la nuit des otages. Manuel se mit à pagayer pour aller dans ses repères, retrouvant l'alignement qu'il avait gravé dans sa mémoire et qui allait lui permettre de retrouver son trésor. Au bout de quelques hésitations, il s'arrêta de ramer et freina l'erre de la barque. Debout dans le canot, il vérifia la justesse de son souvenir. 

C'était bien là!... La guérite dans le prolongement du mur de la poterne par le travers d'un curieux rocher, repérable par sa forme et qui servait de poste de guet avancé à l'extrême pointe sud de la rade. Il avait pu en noter l'angle grâce au feu des gardes espagnols qui avait brûlé, là-bas, toute la fameuse nuit. Encore un coup de rame et il sera dans ses marques… Théoriquement, sa bonbonne était immergée sensiblement à l’aplomb de la chaloupe. D’ailleurs on devait déjà la voir, la deviner sous les deux toises d’eau. Aussi, il se pencha sur le bord et scruta l’onde encore sombre.
Hélas, le soleil encore trop bas, ses rayons ne pénètraient pas les flots avec l’angle voulu en faisant, à cette heure, miroiter la mer. 
Il ne distinguait rien; peu importe, il savait être au bon endroit et donna ses instructions à la jeune femme, encore alanguie par sa nuit d'amour.
Le grand moment était arrivé.

Zarzuela ôta le tissu indien avec lequel elle s'était couverte, le plia et le rangea à l'abri de l'eau du fond… Eau sournoise qui s’insinuait par les interstices des clins asséchés de la vieille chaloupe. La barque prenait l’eau et il conviendrait de ne point s'attarder...
A ce rythme, l’esquif allait vite se remplir et ses occupants, bien piètres marins, n’avaient rien pour écoper.
Manuel l'encouragea donc à plonger sans attendre.
Zarzuela obéit et se laissa couler le long de la corde. Son corps cuivré disparut dans les remous des battements puissants de ses jambes fuselées. Elle emportait avec elle un cordage qui se déroula alors qu'elle s'enfonçait dans l'onde à peine troublée.

Un frisson parcourut l’échine de l’Espagnol; moitié de fébrilité, moitié d'angoisse devant le gouffre ténébreux où venait de disparaître sa jeune amante. L'eau, si proche du bout de ses doigts agrippés au liston rugueux, l'attirait inexorablement... L'onde semblait lui réclamer des comptes sur la fortune qu'il lui avait confiée voici quelques semaines, prenant, en otage, celle qui venait en violer l’insondable intimité.
Effectivement, le temps s’égrènait et l’indienne ne remontait pas. Seule signe de sa vivacité : Des chapelets de bulles d’argent crevaient régulièrement la surface glauque et plate. Manuel sursauta quand un gros pélican vint de se poser lourdement près de son bord. Sans doute, le confondait-t-il avec l’un de ces pêcheurs indigènes avec lequel, sans doute, il devait partager ce territoire de chasse.

Enfin, la jeune femme émergea et prit une grande goulée d'air en s'agrippant au canot. Lorsque Lanzada l'interrogea du regard, elle fit signe qu'elle n'avait encore rien vu… Et, ne s'attardant pas en surface, elle se cambra et disparut aussitôt dans les mêmes remous discrets. La corde, remontée à bord, seul lien avec elle, se déroula très vite vers le fond sombre; les mêmes bulles, espacées et légères, brouillèrent la tranquillité de la surface, un peu plus loin, presque sous le ventre du volatile.

Pendant plus d’une heure, elle remonta puis replongea ailleurs, renouvelant cette manœuvre en quadrillant le fond herbeux éloigné d'une douzaine de brasses.
Rien, désespérément rien! Aucune cruche ne dépassait des forêts d’algues sombres ni de l'enchevêtrement des massifs de coraux.
Certain de lui, 
Manuel insiste...


«Regarde mieux, cherche encore Zarzuella, élargie ta quête à quelques distances... Peut-être que le courant a déplacé ou cacher ma bonbonne sous quelques touffes !...» 
 
A cet exercice, la constitution la plus robuste s’épuise vite et bien qu’habituée, la métisse est exténuée. Elle se hissa sur le tableau de la barque, posa son front mouillé sur les genoux de l'Espagnol dépité…
En silence, ses yeux merveilleux imploraient sa grâce. L’homme lui accorda un répit et l'aida à remonter à bord.
Conjugué, leur poids fit monter l'eau dans le fond du canot; eau qui baignait à présent leurs chevilles.

Manuel se mit à douter de ne jamais retrouver son or et une immense lassitude l'envahit.
Tout préoccupé par son échec, le Sévillan n’appréhenda pas, à sa juste valeur, l’épuisement de sa compagne. Inconscient du fait que le manque de sommeil de leur nuit d’amour, s’ajoutant aux efforts surhumains de la plongée venaient d’éreinter les ultimes forces de la jeune femme. D’ailleurs, Manuel ne remarqua même pas -car Zarzuela le dissimulait-, le mince filet de sang qui coulait de son nez, teintant de pourpre sa bouche. Dans les profondeurs, pour le satisfaire, elle avait délibérément forcé en reculant l'ultime limite pour remonter, à s'en faire éclater la tête.
Hélas, Lanzada ne vit rien de sa faiblesse, tant il était occupé à se retourner vers le fort, à vérifier dans sa mémoire le moindre détail qui put obvier son jugement. Alors qu'au bord de l'évanouissement, Zarzuela se recroquevillait à l'arrière de la barque, l’homme se torturait, regarda encore le gros rocher à l'autre bout de la baie, estima l’angle, rechercha où se situait son erreur d'appréciation.

Bien sûr, la nuit modifiait les distances et, en fait, il n’était certain que d'un seul alignement… Celui que formait le prolongement de l'échauguette et du mur de la poterne. Cela déterminait une ligne incontestable de recherche, qu'il allait sonder avec patience et obstination.
Le feu des soldats -qu'il avait cru voir sur le gros rocher-, était peut-être sur la plage à quelques distances, peut-être à un huitième de cadran de son estimation. Cette erreur, minime, modifiait considérablement l'endroit présumé de son trésor...
Toutes ses chances de le retrouver restaient intactes!

Opiniâtre, Lanzada reprit l'aviron et godilla pour vérifier son raisonnement. Plus l’embarcation progressait vers le fort en suivant précisément la ligne imaginaire de son axe, plus il estimait s’approcher du point convoité. Soudain, il s'arrêta de ramer;  manœuvre qui fit relever la tête de la jeune femme prostrée par la fatigue. Les yeux froids de Manuel pénétrèrent comme des épées dans ceux émeraude de la métisse… Ils lui intimèrent l'ordre silencieux de plonger à nouveau, une ultime fois... Avec un air d'animal blessé, elle le supplia, dévoilant le sang qui coulait de son nez et qui inondait son menton et son cou.
Manuel découvrit alors l’état pitoyable de son amante et en a grande pitié… Bouleversé, il sursoit à sa quête et essuie avec compassion le sang qui, à présent, barbouille de vermillon le haut de sa gorge superbe. Il remit à plus tard la récupération de son or.
Il serra le pauvre visage contre son cœur, baignant sa chemise du flot qui n'arrêtait plus de saigner de ses narines dilatées.

Soudain, il eut peur lorsqu’il se rappela d’avoir vu à la cour d’Olivares, la triste fin d’une dame d’honneur, dont une ridicule plaie au bras ne cicatrisa jamais et entraîna sa fin en quelques heures; totalement exsangue. 
Ce drame lui imposait de la ramener à terre sans délai, de la remettre entre les mains de son barbier-chirurgien... Lui saura bien juguler la fuite éperdue du fluide précieux de sa vie. Ne risquait-il pas, sans les drogues de Carqueiranne, de voir son corps si plein de vie se vider comme une outre percée jusqu'à son ultime goutte? 
Elle lui semblait soudain bien blanche, sous le hâle naturel de sa peau, et Manuel craint qu'elle ne meure par sa faute.

Il allongea Zarzuela dans la barque et, de sa cape trempée, cala sa tête inclinée vers l'arrière, pensant que de la sorte le court de son sang reflue naturellement vers l'intérieur de sa personne. Manuel se mit à ramer avec frénésie.
Il rejoignit vite le bord et échoua la barque à demi-remplie sur une langue de sable entre les premiers rochers en bas du rempart. Puis, il sauta à l'eau, chargea délicatement la jeune femme dans ses bras et l’emporta; galopant d'une traite jusqu'en haut du raidillon du fort.
Quelques indiens -ces pêcheurs matinaux, qui fourbissaient leurs attirails-, remarquèrent le curieux manège de l'homme blanc; en riant ensemble ils s’imaginaient quelques fredaines avec la métisse. Le fait que ce blanc court vers le fort ne les étonna pas outre mesure car c’était un réflexe commun de ces étrangers que d'aller se mettre à l'abri là-haut. Pour eux indiens Caraïbes, l’épaisse forêt qui couvrait leur île valait largement toutes les fortifications et leur bonne humeur naturelle ne discerna pas, dans cette course, le drame qui se nouait.
Alourdis par le fardeau, ses pas sonnèrent sur le pont-levis de l'entrée.
A bout de souffle, Manuel tambourina à la porte fermée. Portant la jeune femme qui a perdu connaissance, il écrasa son poing sur les  planches cloutées de la poterne; hurlant afin qu'on lui ouvre.
D’interminables minutes s’écoulèrent avant qu'une voix endormie ne s'inquiète du tintouin et entrouvre le portillon grillagé du judas. Lorsqu'il vit la mine furieuse du personnage, le soudard aviné s’exécuta. Les verrous furent tirés et un ventail s’ouvrit, livrant passage au Sévillan chargé de l’indienne évanouie.
Manuel traversa la cour sans s'arrêter et grimpa quatre à quatre les marches usées menant à ses appartements. Au moment même, alerté par le vacarme de la cavalcade, le gouverneur apparut en chemise sur le seuil de son luxueux campement.
Manuel n'eut pas à chercher sa clé car sa porte ferrée s'ouvrit à deux battants sous la pression de son épaule. Par bonheur elle était restée ouverte, par besoin d’air frais du Français qui dormait encore dans l'antichambre.


«Luis-Antonio, Luis-Antonio, réveille-toi! J'ai besoin de ta médecine!»

Il s'avança avec son fardeau entre les courtines closes et coucha la jeune métisse sur son propre lit. Louis-Antoine Carqueiranne se leva d'un bond… Il tomba, plus qu'il ne descendit de son hamac et surgit dans la chambre de son maître.
L’état du Français est pitoyable…Ses cheveux raides sont collés par la nuit trop chaude et son haleine empeste, à une lieue, le ratafia ingurgité à trop forte dose avec le guetteur du rempart.
En dépit de sa triste mine, le chirurgien de marine jugea immédiatement de la situation.
Il bascula la jeune femme en arrière, lui plaçant la tête en contrebas; mais le sang poursuivit inexorablement sa fuite en manquant de l’étouffer...
Alors, il intercala un oreiller damassé sous ses épaules et courut chercher ses remèdes dans son laboratoire.

Le gouverneur -qui avait enfilé une culotte- entra dans la grande pièce et interrogea Lanzada… A juste titre, il s'étonnait de la raison pour laquelle son esclave Zarzuela se trouvait dans cet état. Celui-ci lui répondit, avec gêne, que c'était trop long à expliquer présentement et qu'il fallait avant tout la secourir.
Déjà de retour, Louis-Antoine sauva son maître de l'embarras expliquant doctement son diagnostic au gouverneur.


« Son état provenait d’un excès, d’une compression probable «des viscères du crâne » à l’occasion d’une pêche aux crustacés, dont la pratique lui est coutumière de si bon mâtin.
Plus longue et plus profonde que d'habitude, son immersion avait eu raison de son souffle… 
De ce fait, quelques menus vaisseaux avaient dû se rompre dans sa tête et, afin de ne point inonder son cerveau, l’humeur sanguine s'évacuait naturellement par le nez ! »

 
Cette explication n’aurait pu convaincre le moindre disciple d’Esculape mais elle combla la curiosité du gouverneur.

«Encore une chance que mon Maître, de retour d'une tournée matinale, ait croisé la jeune femme défaillante sortant de l'eau, sinon...»

Cette providentielle rencontre à l’aube -alors qu’il était à peine six heures- ne sembla pas étonner don Alezandro qui salua d'un regard reconnaissant, un don Manuel, plutôt soulagé.

Le chirurgien fit respirer des cristaux de sève de camphrier à la jeune métisse. Ils eurent le pouvoir de lui faire ouvrir les yeux et de la sortir de sa léthargie. Entre deux inhalations de ces sels, le Sévillan tamponnait le beau front d’une serviette qu'il humidifiait à la cruche de son chevet. Confiant, le barbier français assura que l'accident présent n'était pas mortel pour des tempéraments vifs comme le sien…
Mais, qu'il avait vu de nombreux cas, où le trépas avait sanctionné cette exagération des profondeurs.
Alors qu'il préparait quelques plantes de sa panoplie, Carqueiranne souhaita étayer son  affirmation par des faits. Aussi, il raconta que dans ses voyages, il avait souvent constaté ce type “d'accident” sur des suppliciés.


Carqueiranne ne manquait jamais une occasion de fustiger la morbide imagination de ses semblables, qui  profitaient des lois de la physique pour inventer des tortures usant de leurs particularités. Sévices qui utilisaient les poids, les poulies, les ressorts et, comme ici, l’effet étouffant de la pression que l’on disait énorme dans les profondeurs de l’océan.
Il ajouta, pour atténuer les susceptibilités des Espagnols, que les supplices auxquels il avait assistés en sa qualité de «médecin de marine» étaient bien rarement employés sur leur flotte royale mais bien plus largement utilisés sur les navires de la flibuste. Sur des navires pirates où il avait longtemps bourlingué, son poste respecté de chirurgien l'obligeait à constater «de visu» l'état de trépas des condamnés, lors de l'exécution de leur peine.
Aussi, lorsque la férocité d'un capitaine prescrivait la sanction du «grand saut » cela voulait dire que l'on attachait des boulets aux jambes du supplicié pour ensuite le basculer à l'eau. Par le simple effet physique du poids, celui-ci l'entraînait vers des profondeurs égales à la juste longueur de sa corde!
Après un délai codifié selon la gravité de la faute, ses proches ou ses complices le ramenaient à la surface. L'expiation de la faute voulait que bien peu réchappe à ce traitement inhumain!
En ces occasions, il avait examiné des cas semblables d'extrême compression qui faisait saillir les yeux et vomir le sang par le nez et les oreilles.  Quant au supplice du «lèche-coque», il est tout aussi raffiné puisqu'il s'agissait de faire passer le condamné, tiré et poussé par un va-et-vient, sous la quille profonde du bateau.

Avec force détails, le Français conclu son exposé sur l'intérêt essentiel de l'expérience pour guérir ses contemporains, que complètaient les études de toutes les sortes de médecines pour toutes les sortes de maux.
Et, tout en parlant doctement, Carqueiranne mélangeait des feuilles sèches et des sels dans un petit mortier. Il les broya intimement, jusqu'à en faire une poudre fine qu'il filtra à travers un tulle. Puis, de cette farine impalpable, il emplit un petit tube creux de bambou sorti de sa trousse brunie du sang de ses patients. Et, dans l'étonnement général, il administra la préparation à la métisse apeurée, en lui insufflant vigoureusement sa mixture par le nez!

Il dit avoir vu pratiquer cette thérapie par des sorciers du Brésil qui projetaient, ainsi, des drogues puissantes dans les profondeurs des gorges. Ce n'était d'ailleurs pas uniquement pour guérir leurs maux mais, souvent, pour atteindre, plus vite, les transes des territoires inconnus des Blancs, les nimbes du monde supérieur que côtoient leurs Esprits.
Sa médication fut efficace car elle arrêta quasi immédiatement le flux abondant de l'hémorragie; dans un soulagement général.
Un vague sourire raviva les traits tirés de Zarzuela, d'autant que le gouverneur, apparemment sensible à la santé de ses gens, s'était assis sur son lit et tapotait paternellement sa fine main ambrée.
Perpétuel observateur du travers de ses congénères, 
le Français prit un brin de recul pour convenir de l'extraordinaire de la situation. 
Il assistait, en l’instant présent, à un fait tout a fait rarissime : un authentique témoignage d'humanité du plus haut dignitaire de l’île!

En effet, il était hors du commun de voir les personnalités d’une quelconque colonie se pencher, avec compassion, au chevet d'un esclave malade.
Habituellement, bien peu se souciaient de voir revenir à la vie cette chose, cet ustensile qui coûtait moins que rien, cet outil humain à peine comptabilisé lorsqu'il arrivait entassé pêle-mêle dans les cales des bateaux négriers.
Il faut dire qu'autour d'eux comme partout dans les Indes Occidentales, le travail exténuant des mines, de la canne et des moulins à sucre, toutes industries qui assuraient l'économie de ces belles colonies, décimaient des populations entières d'esclaves, sans que quiconque ne lève le petit doigt...

Le gouverneur ferma les rideaux sur le soleil du matin qui envahissait la voûte céleste, replongeant la pièce dans une douce obscurité.
Alors don Manuel recouvrit de ses propres draps la jeune femme fatiguée. Puis, ensemble, tous sortirent sans bruit en refermant délicatement la porte de la pièce.

Comment ne pas croire à l’étrange magie des Caraïbes?  Noire ou blanche, elle donnait la mort ou apaisait la souffrance et, en cet instant et à cet endroit, son pouvoir bénéfique avait infléchi les cœurs si rudes de ces hommes.



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