asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 

GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE VII
 
 
Qui habet aures audiendi, audiat.
Que celui qui a des oreilles, écoute.     Évangiles.
 
Courant avril 1652, dans la baie du Cap François, côte Nord-Est de Saint-Domingue.



 L e pirate Somerset avait mouillé le long du chenal de la Tortue, dans une baie proche du Cap François.
Fier de son vaisseau, il n'avait pu s'empêcher de parader dans le jardin réservé du gouverneur Le Vasseur.
Depuis qu'il était dans ses eaux, il prenait un malin plaisir à franchir le goulet de quelques milles qui séparait l'île des flibustiers de la grande terre d'Hispaniola, passant à quelques encablures de Basse-Terre. A sa corne, il portait fièrement son propre pavillon, une énorme flamme noire et rouge, qu'il s'était fait confectionner par les voiliers du bord dès la prise du grand bateau.
Par sa seule présence, il narguait les redoutes et fortins multiples, tant pirates qu'espagnols qui hérissaient le moindre rocher de chaque côté de la passe; riant aux éclats de la fuite des plus grosses barques qui déguerpissaient à toutes voiles devant la puissance de feu de l'Asturias. Montrant leurs bouches terribles aux sabords de sa muraille, les soixante-huit canons décourageaient toute initiative belliqueuse qui pouvait naître dans la tête d'un capitaine, même dans celle d’un Castillan totalement insensé. Le respect qu'inspirait son artillerie valait bien les risques que le pirate anglais avait pris pour s'emparer de ce merveilleux  navire.
Somerset ne se lassait pas de faire le tour de son fabuleux bateau; caressant les pièces de vingt-cinq et de quarante, les faucons en bronze, les couleuvrines que l'on avait installées, sans compter, sur chaque bordage.
Déjà, il disposait de plus de bouches à feu que de servants. Une véritable pénurie d’artilleurs qui ne manquerait pas de lui jouer des tours, s'il n'y prenait garde à y remédier rapidement. Mais ce détail n’était pas son principal souci : Il n’avait toujours pas de repaire sûr à terre!
Un handicap sérieux car il transportait à son bord -depuis leur capture- les prisonniers espagnols qui ne supportaient plus du tout la vie en mer!
Il avait songé à les débarquer dans l’une des multiples petites îles désertes qui constellent les bancs d'Argent. Hélas, aucune d’entre elles ne possedait de source potable. Sous ces latitudes, l'eau des tonneaux croupissait très vite et devenait rapidement imbuvable. D'autre part, ces “cayés” n'étaient que des îlots pelés de quelques toises de hauteur, submergeables lors des fortes tempêtes et de ce fait, inhabitables.
L’Anglais avait envisagé toutes les solutions, consulté les cartes détaillées de son navigateur, s'étant presque résolu à se rendre bien plus au nord vers les îles Turckos, Caïcos ou Inagua.
Il avait navigué dans les parages des îles Vierges, vers Tortola et la douceur de ces lieux le tentait bien, mais les abords de Saint-Christophe, où mouillaient les escadres françaises du Lieutenant Général de Poincy, étaient tout aussi dangereux que ceux infestés d’espagnols d’Hispaniola.

En plus, ces terres minuscules changeaient souvent de propriétaires, en fonction des garnisons qui y faisaient respecter les traités que signaient les états. Au départ des troupes régulières, la plus petite bande armée pouvait prétendre reconquérir des territoires qu'elle estimait lui revenir. Ces poussières d'îles ne représentaient pas d’enjeu économique, ni stratégique suffisant, pour que les grands argentiers des royaumes concernés, à des milliers de lieues d'ici, consacrent les fortunes indispensables pour y entretenir des troupes nombreuses et permanentes.
Aussi, ces terres infimes, perdues dans les immensités de l'océan et souvent confondues avec les déjections de cafard sur ses cartes incomplètes, restaient des possessions fugitives qui n'intéressaient que les pirates et tous ceux qui vivaient volontairement au ban de la société.
A ses dernières informations, ces îles du Sud étaient sous dépendance française et celles du Nord sous pavillon Anglais. A première vue, on aurait pu croire que cela pouvait convenir au capitaine britannique mais, bien au contraire, s'il y déposait ses propres prisonniers, ceux-ci deviendraient “invités de la couronne” et il ne pourrait jamais plus en tirer le moindre ducat pour son compte!
Il avait même tenté de les débarquer de nuit, sur la Tortue où il pensait disposer encore de quelques alliés. Bien lui en prit de renoncer à ce projet, car depuis lors, les sbires de Le Vasseur faisaient régner la terreur parmi les rares ressortissants britanniques que comptait la colonie flibustière.

Somerset était encore à ressasser son soucis, quant Smith, son second, signala une barque indigène qui arrivait “franchement et sans détour” à la rencontre de l'Asturias. Effectivement, le frêle esquif manœuvra, affala sa voile et vint se ranger sous le vent du grand vaisseau. Les marins de l'Asturias lancèrent une tire-vieille, mais les pêcheurs refusèrent de monter à bord. Ils firent des signes précisant qu'ils apportaient une simple lettre à transmettre au “capitaine aux cheveux rouges”.
Agile comme un singe, aidé d’une simple corde le long du bordage, l’un des matelots du bord descendit jusqu'à eux et pris le message tendu. 
Le pli, sans doute secret, était emballé dans un fourreau de cuir cacheté. Déjà la pirogue rentoilée à la hâte s'éloignait sans  attendre son reste ni le moindre remerciement.
Néanmoins, Somerset agita son chapeau.
D'un naturel particulièrement méfiant, le capitaine inspecta et renifla l'étui, le secoua à son oreille sans se décider à l'ouvrir...
Il le tendit à un gaillard occupé à rapiécer une toile à proximité.


"Matelot, écartes-toi et ouvres-moi cet étui !"

Tremblant de peur, le malheureux matelot s'éloigna et 
de son couteau, décacheta l'étui ... Qu'il fit tomber malencontreusement à ses pieds. Heureusement pour le marin qu'aucune mauvaise pensée n'animait l’esprit de l'expéditeur qui se rangeait, plutôt, parmi les fidèles informateurs de Somerset car une simple lettre s'échappa sur le pont. Jonathan Smith ramassa la missive avant qu'elle ne glisse à travers le caillebotis du tillac et la transmit à son supérieur. 
Le pirate anglais déplia le vélin et déchiffra le message. Celui-ci provenait de Saint-Domingue, d'un excellent aubergiste de Puerto Plata, et il put lire l'écriture grossière mais appliquée :

Puerto Plata le 22 avril.
Signalons respectueusement à votre Excellence l'arrivée dans ses eaux du brigantin “l'Estrellamar” en provenance d'Espagne.
 
Faiblement armé il semble transporter de bonnes marchandises et un dignitaire de haut grade en mission.
Il se dirigerait vers Santiago de Cuba.
 
Votre toujours dévoué serviteur...  Rodrigo.

Cette nouvelle réjouit le cœur du capitaine. A vrai dire, elle lui tira même un franc rire qui fit tressaillir ses larges favoris roux. Il se retourna vers son second pour annoncer que les affaires reprenaient et qu’ils allaient se séparer bientôt de leurs prisonniers. Il était prêt à parier, à un contre mille, que le haut personnage dont il venait d'apprendre l'existence, était un homme du Trésor... Et quand résonnait le mot Trésor, il rimait miraculeusement avec rançon, mot magique qui flattait immanquablement sa gourmandise.
Pressentant la fin des vaches maigres, il commanda pour le soir même un dîner grandiose pour fêter la bonne nouvelle.
Depuis la conquête du bateau, le pirate n'avait réalisé seulement que deux prises intéressantes.
Si la première ne rapporta que peu de liquidités, elle permit néanmoins au capitaine Somerset de s’entourer du luxe qu'il escomptait depuis de nombreuses années. Cette prise, une grosse galéasse chargée jusqu'au pont de mobilier précieux et d'étoffes délicates, lui livra le déménagement d'un riche planteur.
Conquête facile, sans perte humaine, qui combla d'aise le commandant en pourvoyant ses appartements du pavois d'un capharnaüm incroyable.
En revanche, la seconde fut plus mouvementée; mais l'issue ne fit aucun doute et se solda par la mort de trois hommes et la prise de quelques prisonniers dont celle, des plus utiles, d’un barbier-chirurgien français.
Il s'agissait d'un gros chargement de mercure et de ferblanterie, échoué sur un banc de sable et qui fut -à peine arraisonné- promptement cédé à un négociant de nouvelle-Espagne qui se chargea même de revendre le galion poussif.
Trois vies ont peu de prix au regard des sacs de poudre d'or de Lima que rapporta la transaction.
Somerset avait toutes les raisons de se féliciter de l'issue heureuse de ces deux expéditions, car elles remontèrent le niveau ridiculement bas du butin de son équipage. Celui-ci, trop important à son goût mais, hélas, indispensable à la manœuvre de son immense navire, réclamait des prises nombreuses et riches et devenait difficile à satisfaire.


D'autre part, ses prisonniers finissaient par lui coûter cher car ils ne mangeaient plus n'importe quoi. Les nobles Castillans refusaient les biscuits de froment et de seigle habituels et avaient à peine goûtés, du bout des lèvres, à la viande boucanée...certes, un peu rustique mais succulente. Les féculents embarqués ne leur convenaient plus et ils menaçaient de se laisser mourir de faim si on ne les nourrissait pas avec décence et suffisance.
Devant leurs exigences, Somerset s'était mis en colère et avait menacé de trancher dans le vif et de les remettre au pain et à l’eau. Puis, il avait cédé... car, entre-temps, il s'était bêtement entiché des deux jumelles espagnoles qui -dès que leur naturelle terreur d'otage s’était évanouie- avaient commencé à l'aguicher par de candides battements de paupières et d’affriolants ronds de jambes.

Rapprochement prohibé de deux mondes diamétralement opposés, collusion interdite que s’acharnaient à combattre leur duègne et leur confesseur ventripotent que Somerset retenait, à dessein, enfermés ensemble.

Le manège des deux jeunes filles -au demeurant bien innocent- avait enclin Somerset à les autoriser à vagabonder dans le quartier supérieur du navire. Virevoltantes autour de lui, leur grâce lui retournait littéralement la tête. Elles, pour tromper l’ennui d’interminables journées de mer, se sont mises à décorer la cabine du commandant.
Utilisant les taffetas superbes et le mobilier extravagant des dépouilles du malheureux planteur. Aussi, pour mener à bien leur chantier, elles donnèrent des ordres à deux matelots ravis -qui les appelaient “Princesses”- et bougeaient sans cesse les meubles suivant leurs humeurs. Elles menaient leur affaire avec malice et ne manquaient pas de montrer subrepticement leurs chevilles pour assouplir leur “cher oncle almirante adoré”!
Leur présence captivait l’esprit du commandant et Jonathan Smith -son second- en devint vite jaloux. Sans se préoccuper de l’intimité ambiguë -instaurée entre les deux hommes depuis la Jamaïque- les demoiselles l'avaient progressivement éloigné de Somerset, accaparant sa rude affection à leur seul usage.

En conséquence, le jeune officier s’était vu reléguer au rang de sous-fifre comme un vulgaire homme d'équipage. Somerset, distant, ne le regardait pratiquement plus…
Au point que depuis une dizaine de jours, il n'avait pas eu droit au moindre mot aimable, ni à la plus petite attention.
Inutile de dire que Smith cultivait une haine tenace à l’encontre des deux oiselles, dont la candeur prenait le pas sur les rapports hiérarchiques existants entre les deux hommes.
Cet état atteint un degré insoutenable lorsqu’il dut se plier, lui aussi, aux caprices des “Princesses”
...
Cela arriva un soir où il fut contraint d’aller à terre... lui, le commandant en second, pour accomplir une tache déshonorante de coursier : c
elle d’acheter des pigeons et des poules d’Indes dans un village de pêcheurs!
Tout cela parce que ces garces avaient fait savoir au capitaine enjôlé, leur désir de souper, dorénavant, de “grasses volailles et bon gibier”, le tout arrosé de vins fins et l'ensemble, servi dans la belle vaisselle de vermeil récupérée dans les affaires dérobées au planteur.

Somerset avait encore cédé mais sautant sur l’occasion, il avait négocié son privilège contre une petite “gentillesse” à son égard… l’une de ces “gâteries” que les femmes polissonnes savent offrir aux hommes.  Faveur, dont, lui-même, était sevrée depuis si longtemps! 
Sans réellement comprendre l’indécence du marché et en riant ensemble, elles promirent de bien comptabiliser -sur leurs tablettes d’amour- cette “gourmandise” due.
 
«Les femmes menant la barque font périr le marin!»
 
Disaient les matelots en attisant volontiers, du fer rouge de la raillerie, l'amertume de l'officier en second. 
L'atmosphère se détériora vite à bord du grand navire et on frôla le drame quand Monsieur Jonathan Smith oublia la fameuse étiquette. Fou de rage, Somerset alla jusqu’à bousculer son officier -l'obligeant à saluer suivant le protocole- lui infligeant une remontrance qu'il estima à trente pistoles, sous les battements de mains des demoiselles enchantées.

Ce manquement ferma définitivement la porte à toute familiarité, mettant un terme à “l’intimité toute militaire” des deux hommes. Chacun regagna ses quartiers et garda ses distances, dans la plus stricte observance des usages nombreux institués sur le navire.


Aujourd'hui, le féroce “Capitaine Boucher” avait les yeux brillants;  non de l'or de ses pillages, pas plus du désir malsain du corps poupin de son second, mais des fredaines encore innocentes des jeunes Madrilènes.

 
* * *
 

Tirevieille : Echelle de corde déployée le long du bordage.
Somerset fit ouvrir l'étui loin de lui : Cette sage précaution lui avait déjà sauvé la vie une autre fois; alors qu'un de ses nombreux ennemis lui avait offert, en présent, un magnifique coffret d’ébène qui cachait un serpent minute!
Somerset disposait d'un important réseau d’informateurs : réparti dans les chapelets d'îles de toutes les Antilles, son réseau utilisait avec des espions aussi efficaces que celui de Puerto Plata. Ceux-là lui feront savoir, d'ici à quelques jours, des nouvelles du brigantin annoncé et de son illustre passager. Il saurait qui il est, pour qui il agit, à cause de qui et pourquoi ce “fonctionnaire de la monnaie” qu’il subodorait, venait officier dans les Caraïbes.
Le mercure pour les mines du Pérou : La demande s’intensifiait et le marché, devenant déficitaire et sévèrement réglementé, sa contrebande s’avérait particulièrement rentable. Commerce sous monopole d'état, le chargement de mercure du galion arraisonné provenait pour une part d'Almaden en Espagne et pour l’autre d'Idria en Autriche. Lié à la technique nouvelle de l'amalgame, le mercure était indispensable à la séparation et au raffinage des métaux précieux et, son approvisionnement régulier conditionnait la productivité des mines de Zacatecas au Mexique et de Potosi au Pérou. 
Aussi, parti secrètement de Cadix, le mercure arrivait dans les Caraïbes après un périple incertain de quelques milliers de lieues. Mais, il n’est de secret qui s’évapore au gré d’une route aussi longue... 
On comprend qu'un chargement de cette valeur attira de multiples convoitises et mérita le déplacement d'un navire tel que l'Asturias qui, par sa seule présence, surpassa les autres prétendants à l'aubaine... Dont une mauvaise barque, affrétée par Le Vasseur, qui fut coulée d'un unique mais formidable coup au but.


 
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