asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 

GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE XV  



Le vingt-deuxième jour de mai, à la citadelle de Santa-Cruz de Toledo.

 M anuel Lanzada se réveilla frais et dispos sans subir la moindre séquelle de ses interminables journées de souffrance.
Il se plaint simplement d'une langueur inaccoutumée, d’une apathie persistante que la fraîcheur relative du matin allait dissiper sans doute.
Aussi, une fois habillé, il gravit les marches encaissées dans la muraille reliant le niveau de son quartier à la terrasse supérieure de la citadelle.
La rade était calme et au large l’océan de nouveau serein sous le soleil éclatant de ce début de journée.
Hier, devant l'état déchaîné des éléments, il avait dû différer à plus tard le projet de récupérer son trésor englouti. Bien à l'abri des murs massifs du fort, le Sévillan avait assisté, ébahi, à sa première tempête tropicale qui avait enchevêtré les cocotiers de la grève et fait s'envoler quelques paillés des maisons.

La force du vent, ici conjuguée à la vigueur des vagues, l’avait fortement impressionné. A Séville, il ne connaissait guère que le sirocco brûlant venant d'Afrique, plus lourdement chargé de l’ocre du désert que de violence dévastatrice. Quant à “El ojo del ciclon” comme les indiens excités désignaient son centre, on lui avait dit qu’il était passé au large, très au nord de l'île d'Inarégua, vers Hispaniola.
Devant la fureur incroyable des éléments dans ce pays, Manuel s’était fait un sang d’encre pour deux raisons majeures :
La toute première était le devenir de ses compatriotes les jumelles; sans doute perdues quelque part en mer et assurément fort malmenées sur l'Asturias. Bien qu’il supputa ce fourbe de Somerset suffisamment fin navigateur pour avoir mis tous ses trésors à l'abri.
Pour leur salut il ne pouvait, hélas, que prier pour elles!
La seconde raison concernait son trésor immergé. Il avait vu les flots en furie le chahuter durant toute la journée et, peut-être même, avaient-ils brisé la dame-jeanne qui en balisait l’emplacement à deux toises sous la surface...
Aussi, à sa demande, Carqueiranne s'était-il renseigné auprès de pêcheurs indigènes qui vendaient des éponges sur la “profondeur” des grandes vagues qui venaient mourir au pied du fort. On lui avait répondu que lors des pires tempêtes, à quelques pieds sous la surface, l'eau était plus calme; si tranquille que leurs femmes continuaient à plonger pour leurs précieuses récoltes!

A peine rassuré des affirmations de son barbier et la mer de nouveau clémente, il décida qu’il était temps d’envisager la récupération de son magot. Pour cette opération discrète -dont il ignorait encore avec quels moyens il la mènerait à bien- il n’avait qu’une certitude :
Celle de devoir jouer fin et serré avec un minimum de participants!
Hier, lors de la tornade qui retenait tous le monde à l’intérieur, Lanzada, pour se dégager l’esprit, avait expédié les affaires courantes; c'est-à-dire, qu'il avait fait le tour de ses commis qui décortiquaient les comptes de la colonie.

Le responsable des contrôles engagés, l’homme qu’il avait immédiatement nommé questeur principal sur cette affaire, était un Aragonais besogneux, installé aux colonies depuis quelques années et que sa méthode et son efficacité avaient rapidement fait sortir des rangs.
Sans la mission que lui avait confiée Lanzada, le comptable aurait sans doute croupi dans l'anonymat des grands services du Trésor de Santiago de Cuba… Dans une sinécure douillette où “l'indolence tropicale” comptait de très nombreuses victimes, pour ne pas dire de bienheureux adeptes.

Cette “langueur maladive” qu’on appellait sous nos latitudes “pereza” ou encore “holgazaneria”, cette paresse propre à cette latitude prenait, avec le climat étouffant de ces îles, des proportions dramatiques, atteintes nulle part ailleurs. L’indolence touchait toutes les populations des services où elle engendrait l'immobilisme et la lenteur, particularités qui par atavisme étaient naturellement ancrées dans la gent fonctionnaire.
Aussi, dès le premier jour de son installation, l'inspecteur général avait réuni la demi-douzaine de ses auxiliaires, devant l'ouvrage, dans la salle des gardes transformée en annexe du Trésor. Aussi, appréciant l'entrain avec lequel chacun d'eux s'affectait une part du gigantesque travail à abattre, celui-ci lui désigna, sans erreur, le futur responsable.
Un mot, un regard, un ordre silencieux de l'inspecteur général avait fait vibrer la corde sensible, l’ultime fibre qui avait résisté à la paresse endémique. 
Et, dans le lot, le miracle rehaussa la tête de celui-là, augurant l'allant qui faisait l'originalité du chef!
Son jugement sur les hommes, devenu, avec l'expérience, un sens infaillible, lui confirmait la justesse de son choix. Et, chaque jour, il se félicitait de l'avancement du contrôle entrepris.

Le questeur principal allait au fond des choses et relevait la moindre peccadille; faute qu'il faisait noter par ses comptables sur un registre que compulsait, à chaque visite, “l'inquisiteur obstiné”: Sobriquet que tous ses collaborateurs susurraient dans son dos.


Lanzada pouvait y lire, libellé d'une écriture droite et précise, tous les écarts de résultats d'une même terre, toutes les différences justement comparées d'une année sur l'autre, indiquant le rapport productif moyen de chaque parcelle. Son questeur annotait également à son attention, les détails subtils qui laissaient subodorer la fraude au travers des décomptes anodins, des multiples sottises enregistrées par les métayers des planteurs, les fermiers, les préposés aux moulins; en fait par tous ceux qui remettaient régulièrement des mémoires d'exploitation au gouverneur. Chaque ligne équivalait à des brasses de cannes à sucre coupées, transportées et broyées suivant une proportion établie qui produisait, en bénéfice, une équivalence en pains de sucre ou en fûts de mélasse comptabilisés et vendus. Cela se vérifiait par les relations mathématiques étroites qui existaient entre les rotations des charrois vers les moulins, qui donnaient droit à paiements aux contremaîtres et les journées effectives de broyage, etc... La vie méthodique des moulins, comparée aux notes hebdomadaires des boulangers qui fabriquaient le pain pour des armées d'esclaves, tout indiquait à qui savait le lire, le déroulement réel des journées de chacun et les sommes engagées, ou au contraire, escamotées sur chaque action. 
Il en était du sucre comme de l’exploitation du tabac également prospère. A la simple gestion des domaines, qui se recoupait facilement par l'examen attentif des éléments comptables, venaient s'ajouter la collecte des impôts et taxes directes et indirectes, ainsi que les bénéfices sur les ventes du Comptoir de l'ensemble des denrées et produits sous monopole. Sans parler des quotes-parts du gouverneur sur les pillages et actes divers de piraterie que les soldats de l’autorité avaient copieusement fait subir aux visiteurs des îles depuis la Conquista.
Dans sa tâche, le questeur principal était éclairé par les dires des intendants des domaines : Ces roturiers retors qui s’ennoblissaient sur la bête. Avec mauvaise grâce, ceux-là apportaient des réponses oiseuses aux interrogations et justifiaient, tant bien que mal, leurs comptes délétères. En plus, on entendait aussi quelques métayers et on questionnait « à la débotté » de vulgaires journaliers qui ne refusaient nullement de contredire les vérités inscrites. Mieux encore et spontanément, certains crevaient l'abcès de leur rancune et s’empressaient de vendre la mèche, là où il y en avait une!

L'ensemble remplissait déjà de nombreuses pages du registre et permettait de se faire une idée relativement précise des “égarements” dont le gouverneur Alezandro Espinozza portait l'entière responsabilité devant le Trésor du roi d'Espagne.
Quelques jours d'un travail ardu seraient encore nécessaires pour aboutir à des conclusions. Selon le cas, celles-ci enverraient son Excellence aux galères de Monsieur de Villafranca ou, bien au contraire, l'absoudraient totalement.
De toute façon, au prorata des milliers d'escudos que l'on ne manquerait pas de soutirer de sa cassette, des têtes de subalternes tomberont et d’autres bourses -celles des propres commis de Lanzada- s’enrichiront de « la picoré du roi". C'était écrit en filigrane dans tout ordre d'inspection et justifiait aussi toute l'énergie dépensée par ses gens pour ces contrôles.

C'était vrai partout où l’or coulait à flot mais ici, où le gouverneur lui- même ne disposait pas d’un carrosse décent à la hauteur de ses invités, la chose était illusoire, infinitésimale, et le gain ridiculement microscopique.
C’était bien là l’aberration qui, quelque part, indisposait le Sévillan.
On déployait des moyens superfétatoires, mettait en œuvre des compétences disproportionnées, déplaçait des gens et usaient de leurs cervelles machiavéliques pour déjouer les fraudes colossales -de celles qui influaient sur le fléau du Trésor- simplement pour faire chuter un ridicule gouverneur, dont l’autorité dans sa colonie ne chapeautait pas, en importance, le nombre de feux d’une seule ville d’Andalousie.
Autant, à Séville, Lanzada taillait avec plaisir dans les croupières dorées de la noblesse, allant même fouiller dans les comptes secrets de la sainte église, autant ici, il sentait sa mission dénuée de réel fondement.
Certes, plus le contrôle avançait, plus les peccadilles s'accumulaient. Faisant par leur multitude, pencher chaque jour un peu plus la tête du gouverneur vers le billot du bourreau. Mais la petite colonie de paysans de Santa-Esperanza d'Inarégua ne serait jamais Mexico ni même Santiago et encore moins le havre cousu d’or de La Havane. En deux mots : Ici, il lui serait vain de vouloir tondre un œuf.
Le tombereau d’or, le résultat mirobolant que le Trésor attendait de son contrôle, ne proviendrait sûrement pas de cet îlot perdu des Indes Occidentales.


A vrai dire, depuis son départ, Manuel s’interrogeait et, plus il persévérait dans son contrôle, plus il doutait de l’intérêt prioritaire de sa mission. 
« A Madrid, attendait-on réellement quelque chose de lui? Sa mission n’était-elle pas plutôt, une excuse exotique pour l’éloigner?»

En descendant le raidillon caillouteux vers la plage en bas du fort, il pensa  à son ami Sylvio Manrique da Silva qui possédait, peut-être, une réponse à ses angoisses.
Sylvio était de belle noblesse et ses entrées dans toutes les alcôves lui entretenaient des amitiés du plus haut niveau. A cette altitude de la cour où on côtoyait journellement le roi, on devait forcément connaître les raisons profondes de sa disgrâce.
Une lettre en provenance de son cher ami, remise à Séville à un quelconque navire en partance pour le nouveau monde, allait sans doute lui parvenir un de ces prochains jours, il n'en doutait pas.
D'autant que le capitaine choisi pour le faire, aurait reçu, de son généreux da Silva, une bourse rondelette afin que la missive parvinsse à bon port. Manuel attendrait donc sa venue, avec la patience de la certitude.



* * *


Lanzada avait abandonné ses bottes et renoncé à ses bas.
Il préférait porter, comme le gouverneur, des sandales de corde qui lui laissaient respirer les pieds. Cela disconvenait au protocole imposé à ses fonctionnaires mais des irritations dues aux chaleurs et à l’humidité du lieu, avaient rendu ses assises sensibles. Par ailleurs dans ce pays entouré de sable et d’eau, ce type de chausse s’avérait idéalement adapté.
Aussi, arrivant sur la grève et sans autre forme de procès, il chemina dans l'onde tiède, sandales aux pieds. L’eau au mollet, il s'approcha d’une pirogue indigène passablement chargée de sa pêche. 
Des indiens cuivrés, nus et imberbes, rentraient de leur nuit de mer. Leurs faces rondes et malicieuses s’ornaient d’une bouche riante aux dents étroites étrangement limées; une habitude du lieu qui témoignait de l’actualité du cannibalisme de leur tribu.
Après les pitreries -qui sont les salamalecs propres à ces naturels- ils montrèrent leurs paniers débordants de poissons frétillants au fonctionnaire.

En plus de la ligne, ils chassaient avec des harpons d'os fixés sur des flèches fines et flexibles qu'un arc court, bandé à outrance, propulsait avec force vers les profondeurs transparentes de ces parages. A voir leurs prises, les poissons étaient gros et abondants dans ces eaux et les Caraïbes forts adroits dans leurs tirs. Cette pêche complétait le ramassage des casiers -ces pièges de roseaux très fins- qu'ils immergeaient au large du récif et grâce auxquels, ils remontaient des quantités incroyables de “cabrajos” et de “bogavantes”; toutes espèces dénommées “langostas”   par ces gens simples. Au fond de la pirogue, les corbeilles de vannerie étaient pleines de crustacés superbes qui allaient cuire, bientôt, sur les feux des paillottes indigènes installées sous les cocotiers. Cette nourriture naturelle et saine, qu'ils tiraient en abondance de la mer féconde, formait avec quelques fruits l'essentiel de leur alimentation.
Curieux de toutes les manières exotiques des autochtones de ces îles, Manuel fut bientôt noyé dans l’attroupement volubile des indiens avec femmes et enfants, qu’attirait, en grand nombre, le retour matinal des pirogues. Pressé de toutes parts par ce peuple remuant, il sentit dans son dos une présence... Et l’insistance du frôlement, tout chargé de cannelle, le fit se retourner. Il s'agissait de la belle Zarzuela. Ses cheveux tirés en arrière, une simple pièce d'étoffe mouillée, moulait son corps splendide.
Furtivement, sa main fraîche caressa le bras de l'Espagnol à l’endroit précis de la blessure, qu'un pansement tenait encore comprimée.


Ses yeux d’émeraude interrogèrent ceux de Manuel et venaient y quérir le pardon… Le pardon qui bannira sa culpabilité et donnera consistance à son espoir, à ses attentes... Dans son regard, elle ne discerna ni reproche, ni froideur mais un attendrissement qui équivalait à une miséricorde... 
Une joie sereine envahit son visage, raviva son rayonnement en éteignant définitivement sa crainte.


Dans la barque à ses pieds, il choisit un coquillage-corail aux piquants élancés. Une merveille de la nature qu'il paya d'une piécette au pêcheur indigène. Puis, il l’offrit à Zarzuela comme premier cadeau.
Confuse, elle n'osa prendre le présent tant le geste l'étonnait, au point que l’Andalou dut insister pour qu'elle l'accepte.
La voila toute vibrante de reconnaissance et sans un mot, elle s'échappa... Alors que les pêcheurs s’esclaffèrent, entre eux, du curieux geste de l'Espagnol. Un peu vexé, le fonctionnaire demanda à un soldat du fort qui assistait à la scène, pourquoi était-il l'objet des moqueries qu'il devinait dans l'hilarité subite des indigènes.


«Que niente, Señor! Ces sauvages ne se moquent pas de vous! 
Ils sont bien trop respectueux de votre auguste personne, mais votre geste, celui d'offrir un coquillage à cette esclave, les a fortement surpris! Et, bien plus encore, celui de le payer!»

Don Manuel ouvrit des yeux étonnés.

«Señor, ces coquillages, c'est elle... C’est l’indienne qui plonge pour aller les chercher au fond de l'océan...
Et, comme vous la voyez là, elle est revenue seule en nageant comme un poisson bien plus vite que ses frères en pirogue!»

Se ravisant, l'homme ajouta :

« Surtout Señor, ne dites rien au gouverneur, elle serait punie!...
Elle se cache de lui pour plonger, pour ramener des “perlas” pour acheter sa liberté!...»

 
«Ombre, de quelle liberté parles-tu? N'appartient-elle pas comme simple esclave, au service personnel du gouverneur?»

Cette question, pourtant anodine, sembla soudain épouvanter le soldat qui regarda avec inquiétude autour de lui.

« Mille pardons, Señor Inspecteur... Je ne puis rien vous dire d'autre, je risque ma langue... Et, j'en ai encore bien besoin!»

«Dis-moi pourquoi as-tu peur? Dis-moi le secret que tu me caches ou je t'étripe ici même, comme un cochon!»

«Ayez pitié Caballéro! Ma misérable vie dépend de mes paroles...
Si l'on me voit parler avec vous, je serai soupçonné et le soupçon ici, c'est déjà la mort!...»

«Canaille! Tu seras mort bien plus tôt, si tu ne me dis rien!...»

 
Il appuya son discours en portant son bras valide vers sa rapière, l’amie fidèle qui l’accompagne dès qu'il quittait le fort.

« Señor... L’esclave... Elle rembourse une faute à une mauvaise personne qui la persécute...
Señor Excellencia, n'exigez rien de plus, je vous dirai tout mais ailleurs et un autre jour, ici, je ne peut pas parler!»

Il s'écarta, livide, la sueur perlait sur son front qu'il essuya du revers sale de sa vareuse. Manuel le laissa partir, impuissant devant la force immense du “silence”. Sans demander son reste, le soudard regagna le fort en faisant un grand détour.
Une fois encore Lanzada était confronté à ce redoutable serpent qui faisait régner la terreur en clouant les langues dans les bouches. Il subodorait l’existence de forces obscures qui exigeaient le silence autour de leurs agissements délictueux et, ici aussi, la terrifiante “sanction muette”  frappait inexorablement les bavards.
Appuyé au tronc du cocotier abattu dont les racines, extirpées du sable de la plage, formaient une chevelure sombre et fournie, Manuel analysa les éléments nouveaux de cette matinée. 
Au dire du soldat, l’esclave amoureuse savait nager profondément jusqu’au fond de l’océan pour pêcher des perles. De plus, elle le faisait apparemment sous la contrainte et celui qui la persécutait semblait bien puissant. Ce quelqu’un là, Manuel se promettait de le découvrir.

Par ailleurs, apprenant qu’elle plongeait si aisément, Manuel pensa détenir le moyen pour récupérer son or!
Si cette belle esclave si fortement entichée de lui, acceptait de l'aider dans son entreprise, il pourrait grassement la récompenser et sans doute, l’aider à effacer sa faute. Il regarda encore l'alignement du fort où il savait son magot englouti.
Il ne lui restait plus qu'à la convaincre de s’immerger pour sa cause, non par la force comme le fait celui qui la persécute mais par un argument plus élégant : L'amour.


* * *
 

Si les briques rousses aux couleurs de “sa Provence natale” soulignaient les arêtes des murs et les guérites aux angles de la citadelle; partout ailleurs, les pierres noires constituaient le principal remplissage des fortifications. Elles provenaient d'une mine ouverte dans une ancienne coulée de lave du volcan qui culminait au centre de l'île et leur teinte sombre -accumulant la chaleur du soleil- faisait du passage étroit, une véritable fournaise.
Bien qu’y suffocant, le barbier s’y attardait car, en cet endroit torride, poussaient des essences différentes du reste de la colonie. Alors que Louis-Antoine poursuivait sa cueillette le long du maigre sentier oublié des chèvres qui borde le rempart, il aperçut son maître sur la grève. De loin, sans en avoir l’air, Carqueiranne surveillait le fonctionnaire.
Il le vit abandonner le groupe des pêcheurs et reprendre le raidillon remontant au fort. Contournant l'extrême avancée de l’escarpe, le Français fit en sorte de rejoindre le pont de madriers en même temps que son maître.


Dans le ciel qu’encombraient quelques nuages, au dessus de la grande anse, les frégates griffaient l'air surchauffé de leurs ailes en faucilles, obligeant un couple de pélicans à raser l’onde de leur vol lourd.
Don Manuel transpirait. Sa chemise de coton était largement auréolée de sueur. Il supportait mal la chaleur lourde et humide de la colonie. Le barbier sourit lorsqu’il remarqua que son maître avait troqué ses bottes sévillanes contre des sandales de boucanier…
Cela oblitérait toute la sévérité de sa fonction. Bien que le haut de chausse sombre et l'épée espagnole indiquaient encore qu'il était gentilhomme; l'étrange regard qu'il croisa à cet instant, le fit ressembler à ces renards de capitaines flibustiers.
En marchant, son maître avait l'air préoccupé de celui qui échafaudait un plan, qui élaborait un projet ardu dans son cerveau. Cette gravité n'échappa pas à la perspicacité du coquin mais, faisant semblant de ne rien remarquer, il rejoignit son supérieur avec un sourire aimable.
Sans préambule, le fonctionnaire le prit par le bras.


«Mon bon Louis-Antonio! Peux-tu m'arranger une entrevue avec la domestique du gouverneur?
Je dois l'entretenir d'un projet qui la concerne... Mais amigo, agis discrètement!
Inutile que tout le fort sache que je rencontre cette femme en secret!»

 
Le Français sourit de malice en songeant que sitôt son mal oublié, son gaillard de maître ne pensait qu’à “remettre le couvert” avec sa belle tortionnaire! 
Il ne pipa mot de sa remarque… Sachant don Manuel peut porté sur ce type de plaisanterie... Il acquiesça poliment, en ajoutant qu'il ferait en sorte que Zarzuela vienne dans son appartement vers midi, sous le prétexte tout à fait réel de lui apporter son dîner.

Prévenant, Carqueiranne rappela à son maître de ne pas omettre de prendre la potion qu'il trouvera à son chevet ; prise à jeun, celle-ci le rétablira définitivement. Le fonctionnaire le remercia grandement de sa sollicitude et, comme il était encore tôt dans la matinée, se détourna pour rendre visite à don Alezandro, abandonnant son valet dans la cour centrale.


Le français rejoint son quartier où il s’empressa d’étaler sa cueillette du jour sur les claies suspendues de son réduit-laboratoire. Ses plantes, gardées trop longtemps dans sa besace, perdaient, paraît-il, de leur pouvoir curatif.
Il était proche de la porte de la galerie lorsqu’il entendit le guet, depuis la terrasse supérieure, annoncer l'arrivée d'un cavalier.
La cavalcade tira de sa paresse le factionnaire de la poterne qui cria à son tour, qu’une “estafeta” gravissait le raidillon. En habitué des lieux, le coursier baissa la tête sous la herse et dès la poterne franchie, freina des quatre fers sur les pavés gras de la cour.
Le soldat retint son cheval au licol alors que l'homme, blanc de poussière, sautait lestement à terre.
Après un bref salut, il délaça le sac d'arçon de sa selle.

Le cavalier est bien connu : C’était l’estafette qui apportait le courrier de la ville neuve et sa tournée l’amenait au fort deux fois la semaine. Il assurait le transfert des ordres et des papiers nombreux pour l'administration générale de la colonie. Quelquefois, selon les vents et le trafic des bateaux, il arrivait que le rare courrier d'Europe soit déposé par les capitaines à la bourgade voisine et alors, ce coursier faisait spécialement les huit lieues à bride abattue pour l'apporter au gouverneur.
Aussi, sans attendre, un aide de camp porta le contenu de la sacoche au campement de don Alezandro. L'homme laissa s’abreuver la bête fourbue à l’auge de la citerne puis, prenant soin de sa monture en sueur, il l’attacha à l'ombre du mur.

Louis-Antoine redescendit l'escalier et devança le cavalier poussiéreux qui se dirigeait vers la cuisine où, semble-t-il, on avait l'habitude de lui servir à boire à chacune de ses visites. D'emblée, le Français entama la conversation en ouvrant la porte des communs.


«Amigo, la route est longue à ce que je vois! 
Une bonne pinte te fera oublier la poussière et la chaleur...
Entre donc, on va te servir!»

 
L'homme moustachu remercia de l’invitation et comme deux compères de longue date, entrèrent ensemble dans la cantine.
Là, assises à même le carrelage de l’office, des négresses écossaient des pois entre leurs jambes écartées en jacassant entre-elles; dès l’entrée des visiteurs, elles se gaussèrent de quelques niaiseries à leur encontre. D’un seul regard, Carqueiranne remarqua que l’esclave Zarzuela n'était pas là.
En fait, sa venue dans la cuisine n’avait comme objectif que de lui faire passer le message de son maître; aussi, il la chercha dans les dépendances qu'il pouvait entrevoir depuis l'entrée.

Maîtresse des cuisines, une matrone tenait le rang d'intendante générale et d'économe de la colonie;  femme de troupe, elle menait rondement une escouade d'esclaves babillardes. Les compères n’ont pas encore mis leurs pieds chez elle, qu’elle surgit de son antre enfumé, son grand lardoire à la main. Reconnaissant les intrus, elle se ravisa et les accueillit avec chaleur.
La mégère est engoncée dans un immense tablier qui retient avec difficulté des mamelles débordantes. A sa taille -d’une bonne toise de circonférence- un couteau de cuisine impressionnant pend à son ceinturon; en fait, un vrai sabre de commandement.
Se mouvant prestement en dépit de ses deux cent cinquante livres, la cantinière les invita à s'asseoir. Bien vite, elle leur apporta du pain, du fromage de chèvre et un cruchon d'eau coupée d'alcool de canne : C'était ce qu'elle nommait son vin!
Les hommes s'attablèrent, burent et mangèrent.

“M'am” la grosse cuisinière -comme l'appelaient ses négresses- assurait l'intendance de la garnison. Aussi, pour nourrir sa troupe vulgaire, elle cuisait d’énormes chaudrons de fèves au porc et mijotait, à part, des plats particuliers pour le gouverneur et les fonctionnaires du Trésor.
En revanche, elle refusait de s'occuper des supplétifs indigènes depuis qu’elle les avait vus griller des oreilles de brigands sur sa propre plaque! Repoussant ces anthropophages loin du fourneau des chrétiens, afin qu’ils cuisinent ailleurs leur ignoble nourriture suivant leurs détestables habitudes culinaires. Il ne pouvait être question d’admettre chez elle des sauvages qui accommodaient d’énormes et gluantes limaces de mer du jus acide de citrons emballées dans des feuilles de bananier. Et, surtout, d’accepter de les voir se délecter à les dévorer crus à la même table que ses soldats!
En conséquence, pour leurs repas comme pour bien d’autres choses, les indiens enrôlés se mélangeaient peu aux Espagnols et cette discrimination était loin de leur déplaire.
Si elle la matrone était reine absolue dans la salle qui servait de réfectoire, elle régentait aussi une armée de fainéants qui s'occupaient de son potager. C'est un véritable jardin de plusieurs acres, situé en contrebas de la petite source où Zarzuela lavait son linge; au-delà de la seconde poterne, au nord des fortifications. 
M’am y faisait pousser tous les légumes dont elle avait besoin et en plus, quelques espèces de courges locales et de tubercules farineuses qu'elle apprêtait avec goût dans ses menus.
La terre brûlée, noire et grasse du volcan, la chaleur et l'humidité permanentes assuraient plusieurs récoltes annuelles et dans ce pays, sans réelles saisons, toutes plantations poussaient a vue d’œil. Aussi, on peut dire qu'elle disposait continuellement et à profusion, de légumes frais et variés. 
La cantinière, lassée des voleurs de toutes espèces qui ravagaient ses premières récoltes, avait fait élever une solide palissade autour de son jardin. Celle-ci, constituée de gros bambous entrelacés de feuilles d'agaves fut doublée, en sa périphérie, d’une plantation drue de figuiers de Barbarie. Haute de huit pieds et fortement hérissée de piquants, cette enceinte protégeait son vaste potager des incursions des naturels, comme elle dissuadait le vagabondage dévastateur de la nuée de cochons noirs, mi-sauvages mi-domestiques, qui divaguaient librement dans tous les recoins du fort.
Quelques bovins, chèvres et moutons donnaient du lait, de la viande et de la laine, semble-t-il en quantité suffisante pour les besoins de la garnison.

Les hommes mangèrent et burent tout leur soûl. M'am les gâta passablement au point de leur faire frire des bandes de lard sur une plaque rougie au feu, sous une grande hotte noircie par des années de cuissons grasses.
Au plafond de la pièce, pendus hors d’atteinte des rats et des pillards divers, des lourds quartiers de “boucan” de bœuf, de chèvre et de porc salé représentaient les réserves de bouche du régiment.
Comme dans toutes les casernes du monde, les hommes flattaient de la prunelle -si ce n’est de la main-, les rondeurs de la cantinière en bavant des sottises sur l'épaisseur de son lard… Vulgarités de soudards qu'elle prenait au premier degré pour de galants compliments... Et, cela faisait grassement rire nos deux larrons. Ces allusions oiseuses débitées à foison par les complices leur attiraient, selon les jours, une ration doublée de ratafia ou, au contraire, une paire de claques.
En l'occurrence aujourd’hui, leurs fadaises l'ont mise d'humeur gaillarde et elle insista pour qu'ils goûtent l’une de ses nombreuses spécialités. Aussi, disparut-elle illico dans son cellier pour ouvrir, d'une des clés pendues à sa taille, le coffre où elle gardait ses salaisons.
Bientôt la mégère revint en portant d'une seule main, un cuissot de porc de quinze livres au moins!
Elle posa le jambon sur le bois poli de la table. Sa peau grise de sel découvrit son cœur rose quand elle découpa la couenne de son coutelas. Avec dextérité, 
elle tailla une tranche large et régulière, qu'elle sépara totalement de l'os central.

«Goûtez-moi ça, gredins! Vous m'en direz des nouvelles!
Cette merveille vous changera des "carnes” vulgaires qui font l'ordinaire des soldats...
Bien que ce soit... hihihi!... Donner du lard aux gros cochons que vous êtes!»

La rustaude pouffa de son bon mot, alors que les hommes se délectaient.
Tout de go, elle s'assied sur l'angle de la table comme un lansquenet… Ce qui mit en évidence ses cuisses, aussi rondes et grasses que celle du goret qu'elle venait de débiter!
Alors avec nostalgie, elle expliqua qu'elle préférait préparer ses cochonnailles à la méthode de ses montagnes des Pyrénées -d'où elle était native-, bien entourées d'une carapace de sel et longuement séchées dans la cendre.
M’am ajouta que c'était bien dommage, qu’ici, cette foutue pourriture de climat lui fasse tourner un jambon sur deux...
Aussi, vue la perte, seul le gouverneur avait droit à ce mets délicieux et, quelquefois comme eux, elle en gavait les gueules avenantes de quelques godelureaux de passage...
Se pourléchant les groins de l'aubaine, les nouveaux compères remercièrent amplement la mégère du cadeau sans prix.
Puis, le rhum poussant le bon repas, il délia la langue du brave coursier qui, d’un coup, devint causant.  Débridé, le cavalier raconta sa tournée, ce qu’il avait vu et entendu sur sa route, apportant avec moult détails savoureux, des nouvelles fraîches du reste de la colonie Santa-Esperanza d'Inarégua.

En exemple, il relata la fin de l’aventure des dignitaires espagnols qui, après bien des déboires, étaient parvenus à la nouvelle “San-Iago de Valencia”, nom qu'ils avaient arbitrairement convenu de donner à l'embryon de ville de l'autre bout de l'île. Durant le voyage, ils avaient essuyé quelques flèches de rebelles Caraïbes; attaque repoussée de trois ou quatre coups de pistolet.

A l’attention du barbier qui ne connaissait pas l’île, le cavalier rappela qu'au nord de la citadelle et du village qui en occupait les parages, la route s'enfonçait durant deux lieues dans la forêt épaisse pour réapparaître un peu plus loin et contourner le piton du volcan, en un long crochet. Lui-même à cheval, empruntait un raccourci scabreux de la montagne, un simple layon dans la jungle, quasi inaccessible aux voitures.
A partir de là, la piste pour San-Iago longeait une lagune de sable noir, bordée d'une mangrove de palétuviers : Un vrai repaire à maringoins! Cette fois-ci, l'embuscade des sauvages était venue de la mer, sur des pirogues identiques à celles des pêcheurs que l'on peut voir sur la plage. L’estafette expliqua à Carqueiranne qui buvait ses paroles, que les indiens Caraïbes -ces habitants traditionnels des Antilles-, furent d’abord chassés par les Conquistadores puis, exterminés par toutes les nations qui ont pris des intérêts sur ces îles, pour toutes les raisons qu'on peut imaginer.
La première cause de leur disgrâce se justifia lorsque ce peuple se montra cannibale et résolument impie! Raisons suffisantes pour lui valoir, aussitôt, l'Inquisition profonde et redoublée de la très sainte Eglise. Ensuite, on les traita de débauchés car leurs femmes, naturellement avenantes et peu farouches, furent les premières victimes des maladies honteuses qu'apportaient les équipages des flottes en cadeau de la civilisation.
Progressivement éradiquée, une part du reliquat de cet immense peuple s'était soumis pour avoir la paix; préférant tirer tous les avantages possibles des nouveaux occupants. Depuis ce temps, “ces naturels” tout naïfs qu’ils étaient, prirent bien soin de rester étrangers aux querelles sanglantes que les nouveaux venus entretenaient entre eux et, tant faire se peut, se gardèrent à l'écart de leurs détestables manies belliqueuses.

Carqueiranne demanda si ces barbares, une fois policés par l’Eglise du Sauveur, avaient abandonné leurs pratiques sanguinaires?
Il s’entendit répondre que leur anthropophagie, hélas bien enracinée dans leurs mœurs, refaisait surface régulièrement. En particulier, lors des périodiques “étripages” que savaient si bien organiser, entre eux, depuis plus d'un siècle et demi, nos civilisés compatriotes!

L'autre partie de ce peuple, réfractaire au saint-Baptême et à la servilité offerte par nos gouvernants, préféra s'éparpiller dans les cayes et les multiples îlots des mers qui baignent ce nouveau monde. A l'exemple des forbans et flibustiers, ces sauvages formaient, depuis, des bandes armées qui attaquaient à la pirogue les bateaux de transport isolés ou, comme cette fois-ci, un carrosse de notables sur une route déserte du bord de mer.
Le Français se régala de l’érudition peu commune du coursier. Il était loin de se douter que ce rustique centaure, puant du suint de son coursier, pouvait s’intéresser aux mœurs des naturels de ces contrées! 
L’homme était intarissable sur ce sujet et pour satisfaire la curiosité toute aussi insatiable de son auditeur, il ajouta volontiers des détails sur leur manière  de combattre.
Et, celui-ci de conclure que par bonheur, les notables castillans avaient eu à faire à une petite pirogue isolée et non à la grande “Armada des sauvages” car, si cela avait été le cas, ils n'en seraient pas revenus vivants!
Alors pour amuser la galerie, le cavalier conta l’épisode burlesque du padre embarqué à l'arrière de l'équipage… Le capucin avait dû manier durement son bâton de pasteur pour se débarrasser d'un sauvage agrippé à ses pieds!
Par de grands gestes, les deux compères jouèrent la scène cocasse alors que la matrone, assise à présent sur la table, mima en remuant les jambes, le duel épique du moine gras et de son indien.Tous s’esclaffaient de cette histoire quand Zarzuela entra dans la pièce.

Surprise, M'am sauta de son coin de table et rabattit son tablier retroussé sur ses deux grosses cuisses. Retrouvant sa dignité de chef, elle exigea le silence des négresses qui folâtraient de concert dans l’office. S'adressant à la nouvelle venue, elle lui demanda si elle en avait terminé avec les obligations de la matinée.
En s'avançant pour se faire voir du barbier auquel elle sourit, Zarzuela répondit par l'affirmative.


«Je viens che’cher le 'epas du gouve'neu'!...»
 
Le Français sauta sur l’occasion pour remplir sa mission. Aussi, il ajouta qu'elle servirait pareillement l'inspecteur général son maître qui, ne se sentant pas bien, ne descendrait pas déjeuner avec ses fonctionnaires. La cuisinière acquiesça et confirma l'ordre à la jeune esclave.

«Allons Zazou, tu as entendu ce que t’ordonne le Señor Francès?
Alors, actives-toi donc pour tes deux maîtres; tu vas être en retard et nos Excellences n’aiment pas attendre!»

 
Personne ne se rendit compte que la métisse se pâmait d'aise et rougissait littéralement de plaisir.

Repus, les deux hommes quittèrent la cuisine en congratulant derechef la cantinière pour l’excellence de son accueil et pour “ses fameux jambons”. Dehors, Carqueiranne ne quitta pas son compère sans qu’il lui dise un mot sur le navire arrivant d’Espagne, objet de sa longue galopade... Apportait-il, au moins, du courrier pour son maître?
Clignant de l’œil, l’homme lui affirma que oui... Au milieu du tas de papiers pour l’administration de la colonie à l’attention du gouverneur, il avait vu des plis officiels pour le “Señor Visitador”!

Sautant brusquement du coq à l'âne, les larrons gloussèrent sur la croupe rebondie de la cuisinière qui traversait la cour et cette perspective peu ragoûtante, orienta la conversation sur un autre sujet : Les femmes!

Vaste sujet qui pourrait emplir une longue journée pour les deux fervents en présence; si le coursier moustachu n’avoua, immédiatement, la raison qui gâchait désespérément sa vie : C'était que les femmes blanches lui manquaient toujours aussi cruellement!
Qu'aussi, plus que tous les avisos du vieux monde, son ardeur languissait du bateau annoncé depuis toujours… Celui qui amènerait du vieux Monde des putains blondes et besogneuses à défaut des épouses portugaises promises!

Du bon mot, les compères rirent ensemble.
Avant de repartir, le coursier dit devoir récupérer la sacoche du courrier à faire suivre en retour.
Le bateau était encore en rade et allait croiser, à une prochaine escale, un navire rentrant sur l'Espagne qui emporterait, dans ses flancs ,les lettres en réponses.

Le cavalier avait dit juste. En l’instant, don Manuel sortait de chez le gouverneur avec un grand sourire et brandissait avec enthousiasme, les quelques lettres supputées. A l’adresse de son barbier, il dit avoir reçu, en plus des ordres de mission qui rappellaient le Trésor à son  bon souvenir, une lettre de son cher Sylvio!
Cette nouvelle embrasait son cœur et il n'avait de cesse de lire sa missive, dont il avait reconnu l'écriture vive sur le vélin froissé.
Aussi, il demanda à l’estafette de bien vouloir attendre sa réponse, qu'il lui remettra avec ses lettres officielles, toutes à transmettre avec sûreté au capitaine du bateau en partance.
Les trois hommes gravirent l'escalier, laissant le gouverneur en grande discussion avec la cuisinière dans la cour du fort.


* * *
 
Une fois arrivé dans son appartement, don Manuel ouvrit fébrilement le pli de son ami, brisant le cachet de cire aux armes des Manrique da Silva.

Séville, quelques jours après ton départ, le 20 eme jour de mars 1652.
Mon ami,
Tout est affreusement triste depuis que tu es parti, d'autant que l'Amirauté est endeuillée de la disparition d'un grand Amiral d'Espagne, celui-là même que tu as visité avant ton départ.
Hélas, Francisco Ibañez de Toledo n'est plus et la ville est sous un crêpe noir depuis la cathédrale jusqu'au palais Mudéjar. Les funérailles seront exceptionnelles avec, pour l’illustre défunt, une pompe royale.
En plus, il pleut beaucoup et ce début de printemps s’annonce bien maussade. Mais, parlons des vivants et des biens vivants!
Je suis retourné chez la bonne Mercédès, ta douce colombe d'Arabie t'embrasse et pense beaucoup à toi. Crois-moi qu’elle escompte, elle aussi, te voir revenir bientôt cousu d'or, comme elle te l'a prédit.
Mon cher Manuel, je t'espère en pleine santé et je prie le Seigneur, chaque jour, pour que ce nouveau pays soit le berceau de ta fortune.
Il est question que mon oncle, Felipe da Silva, celui qui réside au Brésil, soit disposé à rembourser le prêt que je lui ai consenti. Si c'est le cas, je partirai là-bas récupérer mon argent et, une fois l'océan traversé, les distances pour te rejoindre ne se compteront plus.
Je m'ennuie sans ta présence et mes pensées t’accompagnent.
De chez moi, je vois le fleuve et le navire qui portera ma lettre vers toi.
Je descends vite remettre ce mot au capitaine avant qu'il ne parte.
A bientôt, mon ami.  
   Sylvio Manrique da Silva.


Manuel Lanzada n'était pas précisément ce qu’on peut appeler un homme sensible; pourtant, il relit dix fois cette lettre avec le même engouement que s'il s'agissait des mots tendres d'une fiancée amoureuse.
Depuis ces deux derniers mois, pas un seul jour ne s’était écoulé sans qu’il songe à lui et, même dans les fièvres éprouvantes qu'il venait de traverser, son souvenir vivace l'avait aidé à éliminer son poison.
Son cher Sylvio allait peut-être le rejoindre... Quel bonheur!
A eux deux, ils seraient de taille à conquérir ce nouveau monde.

Il prit une pile de lettres qu'il avait déjà écrites pour lui; toutes relataient ses aventures mouvementées vécues ici en si peu de temps.
Il se mit à rédiger l'ultime, celle qui annoncerait à son lointain ami qu'il venait de recevoir la bonne nouvelle et qu'il l'attendrait pour repartir ensemble.

Quant à Manuel, il escomptait bien quitter cette île plus riche de son magot, avec en poche l’amorce de sa fortune...
“Pourvu que Dieu continua à fermer les yeux sur cette délictueuse action”!...
Trop heureux de lire son ami, il n'avait eu qu’une courte pensée pour le vieil amiral bossu qui venait de rendre sa belle âme à Dieu.
Pourtant, par delà sa mort, son message allait encore influencer le cours de sa propre vie...

Œuvrant en silence dans son réduit-laboratoire de l'antichambre, Louis-Antoine effeuilla, nettoya et mit à sécher avec d’infinies précautions, les plantes ramassées dans sa quête du matin. Son trésor à lui -médicinal et intellectuel-, s'augmentait chaque jour d'espèces nouvelles, tout comme sa soif de connaissances s’abreuvait des mille secrets que les gens d’ici, aussi exubérants que la nature de cette colonie, lui prodiguaient sans retenue. Hissant au plafond une nouvelle claie, Carqueiranne se rendit compte qu'il était heureux du bonheur de son maître et du plaisir qu’il prenait à le servir.
Décidément, c'était un jour faste pour le coursier qui attendait dans la fraîcheur relative de la coursive car, avec le paquet de lettre qu'il lui remit, don Manuel ajouta une bonne douzaine de maravédis pour la course!

Ravi du pourboire princier, le cavalier repartit au grand galop vers la ville de San-Iago de la Nouvelle-Valencia et emporta, serrées dans ses sacoches d'arçon, toutes les espérances de l'inspecteur général.


 
* * *

 
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