asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


 

 
 
 
GOBERNADOR  * PREMIER TOME 
CHAPITRE VIII 
 
 
Le 7 mai 1652, au large de l'île d'Inarégua.
 

Après ces longues journées en mer, je me suis mis à apprécier ces escales colorées dans les îlots perdus où des indigènes viennent vendre des fruits inconnus et succulents. Leurs pirogues à balancier volent au-dessus d'immensités de sable blanc, comme suspendues dans les airs tant l'eau des lagons est cristalline. Alors que l'on approche de l'île d'Inarégua, les premiers pêcheurs indigènes nous font des signes de bienvenue. Nous arriverons cette après-midi à la colonie de Santa-Esperanza ». 

M anuel posa sa plume et referma provisoirement son carnet.
Dans l'encadrement du fenestron de sa cabine, une grande terre, vert sombre, envahissait l'horizon. Ils avaient quittés Santiago de Cuba et naviguaient sans beaucoup de vent depuis plusieurs jours. Les voyageurs étaient restés quelques temps à l'escale de Santiago. Lui-même avait découvert cette grande métropole cosmopolite avec ses cathédrales superbes, ses grands marchés aux senteurs nouvelles et cette sempiternelle chaleur humide des tropiques qui détrempait les habits.
Suivant les obligations qu’imposait sa mission, Lanzada se rendit aux représentations locales de son Ministère, se fit connaître et justifia de ses ordres au plus haut niveau. Après quoi, il se fit verser quelques subsides pour la suite de son voyage.
Il venait aussi prendre sous ses ordres une demi-douzaine de fonctionnaires, tous des comptables spécialisés qui allaient l'accompagner à Inarégua et le seconder dans sa tache. L'administration fiscale de la “Carrera de las Indias del mar Océano” 
était ici-coupablement- installée dans les mêmes locaux que les services de la “Casa de Contrataciòn” dont Manuel ne connaissait que trop les excès.
Lanzada tira les conclusions qui lui firent penser qu'en tant qu'inspecteur général, il lui serait de plus en plus difficile d'arbitrer entre leurs intérêts divergents qui convolaient pourtant ici, en d’intimes noces.

Lanzada avait lu les rapports sur la regrettable affaire dévoilée par don Juan de Gongora en 1643. Contrôle inopiné à la suite duquel tous les dignitaires de la Casa, président, juges, officier du trésor, fournisseurs et contrôleurs des flottes, jusqu’au plus petit trésorier, furent inculpés pour malversations et graves détournements au sein de leurs offices! C'était, en fait, le Consulado des affréteurs de Séville qui s’était acoquiné avec le fisc.
Cela voulait peut-être dire qu'ici aussi, leurs profits étaient confondus au détriment, bien entendu, du respect des intérêts royaux.

D'après la liste de quelques noms, signifiée par son ministère à Séville, son premier contrôle devait s'effectuer auprès du gouverneur de la colonie d'Inarégua... Et, c'était précisément vers cette terre lointaine que le brigantin faisait route forcée.
Vue du large, l'île remarquable d'Inarégua se dresse comme une émeraude majestueuse sortie de l'océan. De très loin, on aperçoit le piton décapité de son ancien volcan qui accroche les trains de nuages dans leur course sans fin sur l'Atlantique. Les nuées s'y déchirent et arrosent ses versants d'une eau bienfaitrice, souvent absente dans ces îles, qui prodigue richesse et suavité au lieu.
En cette chaude fin d'après-midi, “l'Estrellamar” embouqua la rade magnifique de la colonie de Santa-Esperanza et passa sous faible voilure, entre les promontoires déchiquetés qui se refermèrent sur lui.
Plus l'aviso s’avançait vers la terre, plus on apercevait les détails de cette grande colonie. Sur le cap, que le navire longeait, s’étalaient des champs vert cru qui ondoyaient sous l'alizé du large. Le vent de ce pays, cet alizé, constant en direction et en force, activaient les ailes blanches de nombreux moulins.
En face, une citadelle carrée coiffait une hauteur couverte de végétation touffue et ses remparts tombaient, abrupts, jusqu'à la mer. Une mince plage, avec un frêle ponton d'accostage, formait une grève étroite aux pieds des fortifications.
Les rayons du soleil teintaient de rose les murs crénelés et, à chaque angle des remparts, une échauguette 
en porte-à-faux montait la garde. Au plus haut, le pavillon de son roi flottait hardiment sur un mât, coiffant de ses plis une bannière secondaire que le haut fonctionnaire ne reconnut pas. Grâce à sa position stratégique, la citadelle contrôlait totalement l'entrée Est de la rade, alors qu’au Couchant, les récifs affleurants et les hauts fonds du promontoire interdisaient toute approche sereine.


Là encore, un pilote arriva à bord d'une pirogue indienne et monta assister l'homme de barre. Il conforta, sans doute, le capitan Bartholoméo dans son choix de mouillage et l'ancre disparut dans les profondeurs. Le navire pivota légèrement, tendit sa chaîne forgée et présenta son étrave au reste d'alizé qui s'éteignait avec le soir. A l’artimon, on affala la dernière voile qui avait facilité la manœuvre.
Les six fonctionnaires, toute l’escouade embarquée à Santiago par l'inspecteur général Lanzada, était ressortie de son quartier pour rejoindre le pont. Beaucoup souhaitaient descendre à terre avant la nuit, plus par curiosité que par réel besoin car le minuscule village de pêcheurs, blotti au pied de la citadelle, ne présentait  pas grand intérêt.
La forêt sombre, qui semble repousser à la mer les quelques cabanes misérables des indigènes, avait repris possession et quasiment, englouti les ruines noircies d'une bourgade plus importante : Santa-Cruz de Toledo.

Lanzada avait appris que ce village avait périclité à la suite d’une mise à sac menée par les pirates hollandais, quelque quinze ans auparavant.
Bartholoméo Enrique Casas, qui connaissait bien l'île pour y faire escale à chacun de ses voyages, lui expliqua que les notables et les commerçants survivants s'étaient installés plus loin sur la côte. Ils avaient déserté la partie septentrionale de l'île qui gardait depuis cette époque, une réputation détestable.
D'ailleurs, une ville nouvelle était en train de naître, à huit lieues de là, dans une autre immense rade située sur la face sous le vent de la colonie. Une nouvelle citadelle y serait, sans doute, construite et déjà, le gouverneur en avait fait établir les premières esquisses. Cela prendrait encore de nombreuses années durant lesquelles on hésiterait à aller mouiller ailleurs que sous la protection rassurante des canons que l'on apercevait en haut des murailles. 

On décida à contrecœur de rester et de dormir à bord, devant l'absence d'une “albergo”correcte pouvant recevoir tous les voyageurs.
Sur son carnet de route, Manuel Lanzada inscrivit qu'il venait d'arriver au terme de son voyage et que, dès demain, commencerait sa mission aux Indes Occidentales.


En ce 8 mai, dès l’aurore sublime que le Seigneur offrit aux arrivants, la chaloupe de l'Estrellamar amena à terre l'Inspecteur sévillan et ses hommes, ainsi que leurs bagages. Elle devrait exécuter plusieurs voyages pour débarquer les caisses et malles nombreuses qui contenaient le matériel nécessaire à l'installation administrative des fonctionnaires. Bientôt, gens et coffres débarqués, allaient s'entasser sur le ponton branlant.
Une escorte de soldats vint accueillir le haut fonctionnaire. Un major barbu lui souhaita la bienvenue et se mit à sa disposition. On dépêcha un charretin du fort et quelques indigènes y chargèrent les coffres, alors que Lanzada commençait à grimper le raidillon caillouteux qui menait à la forteresse.
Habillés de drap sombre, les six commis suaient beaucoup de la raideur de la côte. Ils s'accrochaient aux ridelles de la charrette qui transportait les instruments indispensables à leurs fonctions : Les caisses des étalons de pesées, les balances, leurs plumes et des monceaux de registres
. Le chariot surchargé franchit en grinçant le pont de madriers; unique trait d'union qui enjambait une faille luxuriante de jungle et isolait, du reste de l'île, le mamelon qui supportait le fort.

En comité d’accueil exotique, « les bons sauvages », ces supplétifs indigènes du gouverneur, formaient en avant de la poterne, une haie bourdonnante et cuivrée. Tous, seulement habillés de leurs tatouages bleus, arboraient, curieusement piqué sur le couvre-chef réglementaire qui les coiffaient, le plumet d’ara des indiens Caraïbes.
A l’ordre puissant du major, ils ouvrirent la lourde porte cloutée.
L'équipage pénétra à l'intérieur du rempart jusqu’à la cour centrale. Il se regroupa sous l’œil curieux de toute une communauté d'hommes de troupe, d’indiens et de cochons noirs ; tout le petit peuple bigarré qui s'abritait à l'ombre de son drapeau flamboyant.

Symbole de puissance qui flottait en haut d'un mât haubané à la terrasse supérieure, la fière bannière narguait l'ennemi nombreux venant de la mer. Ses couleurs garantissaient à tous la protection sans faille de l'Empire et rappellait, aussi, que le roi d'Espagne comptait sur l'or et le sang de chacun!
La force d'intimidation, les canons tournés vers le large d'où survenaient tous les dangers, campaient sur les courtines en surplomb de la cour.
Les impressionnantes gueules noires des bouches à feu, menaçantes et attentives à chacun des créneaux, étaient encadrées de pyramides de boulets de fonte qui pleuraient d’ennui leur rouille sur l'escarpe.

Les auxiliaires comptables se découvrirent dans l'ombre courte de la muraille.
A l’invitation du major, Lanzada les devança et gravit l'escalier de briques usées menant vers le quartier du commandement qui, apparemment, occupait le premier étage. Vus du haut, les ridicules crânes dégarnis de ses commis, posés comme des œufs sombres dans les nids immaculés de leurs fraises, tirèrent un sourire au sérieux personnage. Cette sinistre assemblée de corbeaux aux têtes pâles, affublée de l'habit de drap noir “strictement réglementaire”, contrastait avec les tenues colorés des soldats et les torses dorés des indigènes qui se tenaient à l'écart.

Bien quil fut fort tôt dans la matinée, la journée s'annonçait chaude et les premiers rayons poussèrent les supplétifs à regagner, sans hâte, leurs recoins frais. Ces “bons sauvages”, une fois leur curiosité repue, préféraient ignorer l'arrivée des fonctionnaires, synonyme pour eux, d'une fébrilité et d'une nervosité inaccoutumées de l'encadrement espagnol.
Au passage, à travers un soupirail entrebâillé qui s’ouvrait sur l'escalier, le Sévillan entrevit la cuisine où se préparait le premier repas. Une servante métissée, sans doute effrayée par tant de regards inconnus, s'échappa lestement par une porte de service lorsque l'escouade des fonctionnaires monta à son tour les degrés raides. Précédés par le major barbu, les visiteurs s’installèrent sous la coursive ombragée, juste devant la porte ferrée du quartier du gouverneur qui venait de se refermer sur Lanzada. 
Dès le vestibule, l’inspecteur fut accueilli par un aide de camp très gêné. A voix basse mais sans détour, le majordome lui précisa que son Excellence, don Alezandro Espinozza gobernador de la colonie Santa-Esperanza, dormait encore. Le remerciant d’avance de sa patience, il lui approcha un siège sur lequel le haut fonctionnaire s'assit en croisant les jambes.

Manuel Lanzada était prêt à attendre de bonne grâce le lever de son hôte. Forcer son huis serait entamer sa mission par une grossièreté bien malhabile, même si les prérogatives de ses ordonnances royales autorisaient toutes les indélicatesses.
Effectivement, de l'autre côté de la porte cloutée, le gouverneur était encore couché et dormait profondément
L’arrivée, hier au soir, du navire venant d’Espagne -événement fêté d’ordinaire avec bonne humeur- l’avait, cette fois-ci, fort contrarié dès qu’il apprit qu’il transportait un haut fonctionnaire du Trésor.
D’habitude, son Excellence combattait les agacements journaliers de sa charge par un souper copieux et surtout bien arrosé. 
Généralement, le rhum l’aidait à s’endormir la conscience tranquille du sommeil du juste. Hélas, toute cette nuit, don Alezandro fut tourmenté par des aigreurs au gaster qui lui donnèrent d'affreux cauchemars et il ne trouva le repos qu'au matin.
Pourtant, le vin épais et le rhum vieux, bus en abondance, l'avaient persuadé de son bon droit et de l'intégrité de sa gestion. L'alcool lui faisait voir son âme aussi claire que l'eau des lagons avoisinants, de la même transparence que celle de ses comptes qu’il soutiendrait, la tête haute, devant les contrôleurs du fisc, si un jour “les visitadores”
 arrivaient jusqu'à lui...

En fait, le gouverneur n’était pas surpris, il savait leur venue inéluctable. Arrivée annoncée depuis quelques temps par des oreilles amies qui réagissaient à la moindre vibration de la Cour lointaine. Son fidèle aide de camp lui avait lu, en déchiffrant le renseignement entre les lignes, la lettre provenant de l'autre coté de l'océan.
Il savait, aussi, que cet océan immense et profond qui sépare le royaume d'Espagne de sa modeste colonie, était tout puissant. Sa mauvaise humeur sur laquelle on pouvait compter, avait aidé bien des ordres à se perdre et des cohortes de fonctionnaires du roi à disparaître. Toute une élite perdue, corps et biens, emportée par le scorbut, les vagues déchaînées où bêtement dévorée, si près du but, par des sauvages cannibales.

Aussi le gouverneur, d'habitude debout avec l'aube, écrasait les dentelles de ses oreillers d'un sommeil agité et fiévreux. Fernando, son majordome, n'avait pas plus d'instructions qu'à l'accoutumé et l'arrivée du navire dans l'anse en contrebas de la citadelle, n'amena aucun changement au déroulement régulier de son service. Même si le gouverneur supputa, avec justesse, qu'il transportait les fonctionnaires qui venaient du fin fond du Monde pour le confondre.
Aujourd'hui, les commis du roi étaient là et venaient officier, diligenter la procédure, contrôler ses comptes, déverrouiller ses coffres et inspecter ses gros registres. Sans doute, ils avaient pour mission de dénouer l'écheveau compliqué des malversations subodorées, peut-être sans véritable raison, par l'autorité inquisitrice métropolitaine.

La domestique indigène, d'habitude si prompte au service matinal, n'avait pas tiré les draperies épaisses. Elles obscurcissaient encore la grande pièce qui servait de bureau et de chambre à coucher au gobernador. C'est dans la pénombre nauséeuse de son réveil, que le gouverneur perçut le tintement métallique des escarboucles sur les dalles polies du palier de l'autre côté de sa porte.

Vingt bonnes minutes venaient de s'écouler depuis son arrivée. Sur son siège, Lanzada s’agitait. Il se leva pour arpenter nerveusement l'étroit vestibule puis, se rassit... Le Sévillan commençait véritablement à s'impatienter.
Fernando, le secrétaire et aide de camp dans la journée, valet en veste à pans lustrés la nuit, mesura à sa juste amplitude l'exaspération qui gagnait l'important visiteur.
Il se tortillait les mains quand le fonctionnaire, agacé, lui ordonna : 

«Voulez-vous prévenir son Excellence de notre présence et de notre souhait d’être reçu par lui, au plus vite!»
 
Obéissant à l'ordre impérieux qui ne souffrait aucun délai, le subordonné ouvrit la porte fébrilement et entra en devançant le haut fonctionnaire. Il s'approcha du lit a baldaquin, dont les courtines étaient toujours closes, et toussota, en un préambule recommandé en toutes lettres dans les règles du protocole dont dépendaient toutes ses actions.

        «Excellencia Gobernador! Ces Messieurs du Trésor sont là... Réveillez-vous! »

Furtivement, le serviteur engagea la tête entre les plis des tentures pour s'assurer, avant de les replier, de l’honorable tenue de son maître.
Fernando fut surpris, il lui sembla que le gouverneur, d'habitude si grand, avait rétréci dans son lit immense… Le personnage ratatiné sous les draps froissés qu’il découvrait ce matin, était bien éloigné des traits altiers de l'avantageux tableau « en grand uniforme de général d'armée » accroché au-dessus du lit!
L’auguste personnage était pâle, son teint terreux et ses rares cheveux collés sur son front enfiévré. Péniblement, il se releva sur ses oreillers défoncés par l'épouvantable nuit d'insomnie.

 
«Allons, ne faisons pas attendre ces Messieurs, Fernando, vite arrange ma chemise! »

Le chambellan se glissa dans la ruelle et ordonna au mieux les pans de dentelles fines de la chemise chiffonnée. Son Maître à peine présentable, il ne restait plus qu’a frapper les trois coups qui annonçaient la levée du rideau... Comme au théâtre, chacun, face à face, allait jouer le public et l'acteur, à tour de rôle.
Une fois les courtines tirées par Fernando, le gouverneur découvrit un inspecteur général contrarié…
Raide et glacial, le Sévillan se tenait à trois pas du pied de son lit.
Il faut dire, qu'en dépit de toute bienséance, don Alezandro le reçoit couché, comme l’aurait fait un Prince avec un vulgaire courtisan. Il s'en excusa immédiatement et, tapotant sa panse qui soulevait le drap, il accusa les acidités épisodiques de son gaster qui empoisonnaient souvent ses nuits.
Bien que la brusque luminosité l’obligea à cligner les yeux, don Alezandro remarqua que le fonctionnaire portait sur son habit, les insignes incontestables de son rang et de sa haute fonction. Bel homme, dans sa tenue strictement protocolaire, le visiteur était encore jeune et plutôt grand. Il arborait l’œil froid et dur qu’exigeait sa charge. Son menton volontaire s’ornait d’une barbe pointue à peine esquissée, probablement à la dernière mode de Séville; sur sa lèvre, une mouche élégante dissimulait mal une canine agressive.

Les deux hommes se saluèrent du chef sans chaleur. Aucun ne daignant la moindre condescendance envers l'autre et les présentations furent écourtées. D'un abord retord, qui aurait pu impressionner un autre homme que don Alezandro, le fonctionnaire ouvrit son maroquin de cuir armorié et en sortit sa lettre de mission.
Redevenu secrétaire empressé pour la circonstance, l'aide de camp vint cueillir la missive et la porta, avec ses besicles, jusqu'au gouverneur alité. Ce dernier en contrôla les cachets, ceux du Ministère des Finances et du Conseil Général des Indes, qui étaient tous intacts.
Entre les mains, il disposait  d’un ordre authentique, absolument incontestable auquel il devrait se plier. Une brume fiévreuse perla sur son front lorsqu'il ôta le cordon rouge et or du vélin officiel et en entreprit sa lecture.

« Par le bon vouloir de Sa Souveraineté Philippe, Roi d'Espagne et des deux Mers, de Naples, de Sicile, de Sardaigne et des Indes Occidentales qui vous salue. 
A Messieurs mes Gouverneurs.
Chargeons notre serviteur... don Manuel Lanzada i Pasao...
Ci-devant porteur de Notre Ordre, d'exécuter la difficile tâche d'inspection générale  des perceptions du Trésor, dans nos possessions, colonies et domaines des Isles de Nouvelle Espagne désignées ci-après...
Nous lui donnons tous pouvoirs et tous moyens d'investigations, afin de mener à bien sa mission et de nous en rendre immédiatement compte.
Requérons de nos Gouverneurs leur complet dévouement et attendons de nos chers Sujets, de prendre toutes dispositions pour faciliter la stricte exécution de nos ordres.
En Notre Conseil, à Madrid, le 10 Février 1652      
 
Signé, illisible ...  Par ordre de Philippe.

Suivait la liste des noms et titres d'une demi-douzaine de hauts responsables chargés de collecter les impôts, taxes et commissions diverses revenant au Trésor. A la lecture de son nom, placé en premier des « mis en examen », autant dire des coupables, le gouverneur accusa rudement le coup.
Impassible durant la lecture de l'acte officiel, le regard de l'inspecteur général s’égara sur l'immense portrait du gouverneur pendu au-dessus du lit. C'était un tableau de l'époque baroque, à la pose arrogante que savait si bien rendre l'artiste Vélasquez da Silva : Celle d’un cavalier en armure rutilante que rehaussaient les ors et les lapis-lazuli cousus au caparaçon du destrier.
Du pompeux original, avachi à deux pieds en dessous, il ne subsistait qu'un personnage livide, un gros homme accablé et perclus de ses nombreux excès, que l'inquisition comptable, diligentée aujourd’hui à son encontre, ferait choir, sans doute, définitivement de son piédestal.

        «Soit, Señor Lanzada, soit! Que la volonté du roi s'accomplisse!»

Etre suspecté de malversations et désigné aux vindictes du roi, équivalait à une disgrâce certaine, si ce n’était à poser son pied sur la première marche de l'échafaud. Son visage blêmit et une aigreur envahit sa gorge; sans qu'il discerne si celle-ci provenait d’un relent de son exécrable nuit ou de la conséquence désastreuse de la lecture de cet ordre... Bien probablement, des deux raisons réunies.
Le gouverneur reposa l'ordre sur la table de nuit et l’orgueil réduit à sa plus simple expression, s'en remit aux exigences de l'inspecteur général et de ses auxiliaires zélés... Ceux-là devaient déjà renifler ses tiroirs et ses armoires panneautées. Ne pouvant aller outre, son Excellence don Alezandro Espinozza, gobernador de la colonie Santa-Esperanza d’Inarégua, se leva et traversa la chambre en chemise, suivi de son majordome qui allait l'habiller.
Sans un salut, Manuel Lanzada tourna les talons et se retira; laissant se dérouler la pièce dont venait de se jouer le premier tableau.
 

 
* * *
 
En l'absence d'un logement de qualité acceptable, le protocole exigeait que le haut fonctionnaire «représentant de la couronne » occupa dorénavant cette grande pièce et, par en conséquence, le lit même du Gouverneur. Le gros homme allait lui céder gracieusement sa place -du moins durant l'exercice de ses contrôles- dispositions qu'il fit prendre immédiatement.
Une fois don Alezandro vêtu, court délai durant lequel l'inspecteur général attendit dans la coursive, la porte fut de nouveau ouverte et le quartier de commandement transmis, en l’état, à son nouvel occupant.
Sur le seuil, les malles du gouverneur croisèrent celles du fonctionnaire, que deux de ses auxiliaires avaient montées depuis la cour d’honneur.
Le protocole de la mise à disposition des lieux fut ramené à sa plus simple expression, c'est-à-dire à rien.
Les hommes se saluèrent du chef et tournant les talons, en un geste qui voulait dire qu'il était à présent chez lui, le Sévillan referma la porte.
Ce n’est que quelques instants plus tard, en s’asseyant sur le fauteuil à haut dossier en velours de Gènes du bureau, que le représentant du Trésor prit réellement possession des lieux.

Bien entendu, pour sa troupe et la populace ignorante, le gouverneur gardait toutes ses prérogatives sur l'administration de la colonie; rien ne devait changer tant qu’il n'était pas officiellement inculpé. Tout au plus, allait-il subir “l'inspection totale et profonde” ordonnée qui  extirperait, sans doute, l'hérésie comptable de là où elle se cachait, c'est-à-dire dans les comptes depuis trop longtemps déficitaires des exploitations et domaines royaux.
Don Lanzada récupéra avec solennité l'ordonnance, protégeant le ruban et les cachets et remisa le tout dans son maroquin. Par la présente, il venait de signifier l'ordre de contrôle et le début de la procédure inexorable qui démantèlerait d'abord le système, puis si besoin était, abattrait l'homme. Manuel ignorait encore qui, dans l'ombre, avait désigné le contrôle particulier de l'un ou de l'autre des gouverneurs mentionnés. Pourtant, quelqu'un de puissant devait posséder d’excellentes motivations pour impliquer celui-ci, plutôt que celui-là. Dans ce type d'affaire, le hasard occupait une bien négligeable place.
S'il découvrait le nom de l’initiateur de sa mission, il en devinerait vraisemblablement la véritable raison.

L'inspecteur général, investi par le détail de sa mission, avait autorité sur les gens, les biens, les états des comptes et le contenu des coffres...
Et, surtout, sur les monceaux de papiers où ses services trouveraient, à coup sûr, assez d'arguments pour prouver l'incartade. Celle qui justifiera sa venue et fera inévitablement tomber le contrevenant du haut de son pinacle, fut-il une noble tête.

Collaborateur secret du cabinet du « Privado » don Louis Mendez de Haro -successeur du Comte-Duc Olivares- la réputation de dénoueur d'affaires de Lanzada l'avait propulsé vers le sommet de sa charge et de son art difficile. Toutefois, parvenu dans les hauteurs où il gravitait à présent, sa rigueur et son intransigeance, qualités si appréciées à ses débuts, étaient devenues des armes machiavéliques que personne ne maîtrisait totalement...
Et cette puissance, acquise du fruit de leurs compromissions, inquiétait les plus grands personnages.
Aussi, sa charge dans cette île lointaine - que beaucoup auraient pu prendre pour une fabuleuse occasion de s’enrichir- n’était peut-être en fait, qu’un circonstanciel exil, une déportation administrative consécutive à la crainte, à la panique des grandeurs impliquées dans quelques hautes malversations qu'il avait, ces temps-ci, dévoilées.

Si, aujourd’hui Lanzada subissait les rancœurs tenaces de ses puissants, par cet exil dans cette colonie ridicule où le gouverneur n’habitait même pas un palais, c’était pour mieux s'en souvenir demain... S’il en survivait.
 
* * *
 
Manuel Lanzada, le puissant officier général des Finances, fils d'une famille pauvre d'Andalousie était parvenu à sa charge par un peu de chance, du flair et une infatigable capacité de travail mis à la disposition de ses maîtres successifs.
Cette chance l'avait placé en juillet 1634, sur la route du comte-duc d'Olivares lors de l'un de ses voyages dans ses terres de San-Lùcar la Mayor.  A cette époque, le ministre cherchait des preuves de la trahison de don Fadrique de Toledo et interrogea secrètement la Casa de Contrataciòn.
Le jeune Manuel Lanzada, obscur commis sans titre ni avenir, s'était souvenu d'un dossier poussiéreux qu'il avait consulté par pure curiosité. Il s'agissait précisément d'une relation complète sur les butins fabuleux de la campagne de Bahia, expédition justement dirigée par l'almirante don Fadrique. Il apparaissait que les richesses colossales, soutirées aux comptoirs hollandais du Brésil, n'avaient jamais rejoint les coffres du roi mais s’étaient égarés dans l'escarcelle de l'almirante.
Lanzada retrouva le dossier et découvrit la preuve que le chargement précieux avait été transbordé « par miracle » sur un autre galion, le “San Salvador del Reyes”, avant que la «galéasse coffre-fort» destinée, elle, au Quinto Real, ne se fut perdue dans une providentielle tempête.
Cette manœuvre, qui se voulait pourtant discrète, fut malencontreusement notée par un maître d’équipage pointilleux dans la marge d'un état de service que Lanzada avait sous les yeux et prouvait la trahison. Tout l'équipage du  “San Salvador” - y compris le dit bosco- devait mourir des fièvres lors du retour et le galion, considéré comme pestiféré, fut mis en quarantaine et abandonné dans le premier port rencontré :
Celui de Porto-Santo de Madère, au large de l'Afrique.
Loin d’être oublié par l’instigateur de la minutieuse affaire, le “San Salvador del Reyes”, débaptisé, regagna Cadix en catimini sous pavillon neutre, quelques mois après la flotte épuisée de don Fadrique.
Là encore, son étrange chargement attira l'attention d'un fonctionnaire qui fut surpris de la richesse du fret de ce cargador 
canarian... Mais, curieusement, le contrôleur ne le taxa que d'une ridicule alcabala.
 
Comme un chien de chasse, Manuel avait retrouvé la trace du bateau, puis celle du transport. Douze chariots bien lourds qui avaient quitté Cadix peu après. L'ingéniosité du jeune comptable fut de réussir à suivre le fil ténu de l'intrigue dans la masse des archives énormes des campagnes et de réunir l'ensemble de ses présomptions en un rapport inédit qu'il amena –personnellement- au Duc de San Lùcar.
Don Gaspar de Guzman le reçut immédiatement et lut d’un trait son compte rendu. Le soir même, Manuel Lanzada -le sans grade- était attaché au service personnel du comte-duc et commençait sa fulgurante carrière.
Devenu, par pugnacité, expert en cabales patiemment démontées, il bâtit d'innombrables dossiers aux preuves souvent sordides qui confortèrent la subtile politique du ministre pour le seul bénéfice de son roi. Manuel se plia, pour lui, aux mille vicissitudes du chantage qui renversaient les alliances, faisaient tomber les têtes des amiraux revenus cousus d'or des Amériques, en basculant des tombereaux d'argent dans l'escarcelle royale. Si beaucoup d’entre eux lui devaient leur galère, le roi Philippe IV lui devait une partie de la fortune colossale, qu'il soutirait ainsi aux bannis nombreux, suivant les besoins exorbitants du train de vie de la couronne.
Ainsi, à force de corruptions et de turpitudes déjouées, Manuel Lanzada  gravit avec opiniâtreté l'échelle de la hiérarchie discrète des éminences grises, jusqu'au barreau le plus haut : Celui de l'Inspection Générale.
Charge obscure que le successeur d'Olivares, son neveu don Louis Mendez de Haro, éclaira d'une distinction royale, celle de rajouter une particule à son origine roturière.

Tout ce chemin en vingt ans, il l'avait parcouru sans avidité excessive et, donc, sans se constituer une véritable fortune personnelle. Recueillant juste le stricte minimum, les miettes suffisantes pour vivre sans faste, préférant d'ailleurs jouir de son pouvoir quasi inquisitorial plutôt que de profiter des honneurs d'une charge qu'il pourrait, sans forcer et à l’heure que lui-même déciderait, rendre bien féconde.
Dans sa haute fonction au bout du monde, qu’il subodorait être proche d’une disgrâce -contrairement aux affirmations optimistes de son ami Sylvio- Lanzada va devoir se frotter à une race nouvelle de rapaces, celle aux intérêts curieusement convergents des gouverneurs, des corsaires et des flibustiers.
* * *
Durant les longues semaines du voyage depuis Séville, il s'était préparé à affronter cette organisation occulte en se faisant expliquer par Casas, le commandant de “l'Estrellamar”, les principales règles qui régissaient cette engeance. Il voulait comprendre ce conglomérat de lois orales, d’habitudes et de coutumes qui semblaient se juxtaposer, ici, pour recouvrir du verni de la civilisation l’univers impitoyable de ce Nouveau Monde. 
Un autre passager, un jésuite érudit qui s’en retournait dans sa mission de Carthagène en Nouvelle-Espagne, lui avait apporté un concours précieux. 
Par ses connaissances de l'histoire fabuleuse de ces îles, il l'aida à comprendre les rapports économiques compliqués qui se sont établis, au cours des ans, entre les représentants des royaumes et les corsaires anglais, français, hollandais et tous ceux qui agissaient, de ce côté-ci de l’océan, en simples pirates apatrides. 

En préambule, il lui enseigna les seules règles, peu chrétiennes, appliquées systématiquement dans ces îles: celles édictées à seule fin de décimer les Caraïbes, cette population autochtone encore belliqueuse.
Et, pire encore, les ordonnances qui instituaient la chasse “aux marrons”, les esclaves africains évadés. En ce qui concerne les fameux flibustiers qui sévissaient sans vergogne dans ces colonies, il apprit qu'aucune loi commune ne contrecarrait les agissements de cette faune et que chacun des participants établissait la sienne, là où la force de ses armes prédominait.
La pratique perverse de la “lettre de marque, lettre de course ou lettre de commission”, appelée différemment selon l'époque, s'était généralisée avec plus ou moins de fortune. Elle établissait les obligations du “corsear”, le capitaine qui courait contre les ennemis de sa patrie, au regard du vulgaire “pirata” qui, bafouant drapeaux et principes de guerre, courait la fortune pour son profit personnel.
Quant au “flibustero” en question, sa position restait incertaine : elle oscillait entre l’état de pirate et celui de corsaire, selon la régularité des commissions qu’il obtenait des gouverneurs durant la guerre qui opposait leurs pays. Une fois les conflits terminés, au gré des traités signés entre les Princes, si les corsaires poursuivaient leurs courses, ils redevenaient des hors-la-loi même vis-à-vis de leurs compatriotes et, bien entendu, étaient passibles de la corde à terre ou de la planche en mer.
 
Pour compléter l’enseignement de Manuel Lanzada, le missionnaire ajouta que l'origine de la course datait du partage du nouveau Monde entre l'Espagne et le Portugal, par le traité de Tordesillas.
 
Précisément, de l’époque où le très saint pape Alexandro VI décida de la démarcation qui fit basculer des continents entiers sous la coupe de l'un ou de l'autre Prince, en fonction d'une ligne imaginaire née de la vision interplanétaire du prélat. Ainsi, François 1er, le roi de France d'alors, refusant de plier devant ce partage dont il était exclu et, escomptant bien participer au pactole entrevu des Indes Occidentales, chargea ses capitaines malouins et dieppois de réparer cette injustice.  Depuis, les corsaires prospéraient en écumant les mers sous la bannière du roi le plus offrant, détournant des “flottas” espagnoles entières, pompant pour toutes les cours d'Europe, dans le véritable fleuve d'or et d'argent qui traversait l'océan Atlantique en provenance des Amériques.

Eclairé par l’érudition du missionnaire de la Compagnie de Jésus, le haut fonctionnaire découvrit aussi, avec tristesse, la réalité de l'effondrement de l'hégémonie planétaire de son pays. La propagande royale qui affirmait la puissance indestructible de Philippe le Catholique sur un quart du Monde -évidence dont il était jusqu'alors persuadé- ne reposait plus que sur quelques îlots comme celui où il venait d'accoster.

La triste dépouille dont parlait le Jésuite -car il s'agissait bien d'une dépouille que les restes de l'immense empire espagnol des Antilles- était en train d'être rognée comme un os par les charognards qui dépeçaient son cadavre avec appétit. Cette vermine s'était insinuée partout et pourrissait de l'intérieur toutes les colonies insuffisamment défendues.


Des “Armadas” de flibustiers français, anglais et hollandais avec des flottes considérables, que seul l'appât du gain a fédérées, délogèrent les soldats espagnols des fortins. Ils instituèrent des colonies flibustières comme à la Tortue, à Antigua, à San-Christophe même, où leurs peuples cosmopolites mirent à leurs têtes des gouverneurs sanguinaires qui délivrèrent vite des lettres de marque pour leur propre compte. Tous ces forbans, rassemblés dans la haine de l'Espagnol, se nommèrent “Frères de la Côte” en souvenir du rivage de Saint-Domingue où ils avaient, depuis peu, conquis de forts bastions.

Don Lanzada apprit que dès 1625, un gouverneur hollandais du nom de Grotius avait tenté de réglementer ce fatras de coutumes et de lois diverses, par l'édition d'une bible “De jure belli ac pacis”.
Ce premier traité de droit international, fort sévère, devait faire référence sur les mers car il décrétait tous les pirates hors-la-loi, uniformisant la sanction qui s'appliquait à leur encontre : «La mort sans jugement ». Cette loi inaugura le règne du gibet, qui sera florissant. Une telle pratique entraîna, hélas, tous les excès qui firent bannir le mot “pitié” de la langue des Antilles, faisant que les combats entre rivaux ou coalisés contre l'Espagne, seront inexpiables et d'une rare sauvagerie.

En cette année 1652 et après un siècle et demi de rapines et de mises à sacs systématiques, les possessions de l'empire de Philippe IV dans les Indes Occidentales s'étaient, par le fait, passablement étiolées. Si la prédominance espagnole était encore forte à Cuba ainsi qu'à la Jamaïque où la capitale de Santiago de la Véga avait dépassé en richesse Port-Royal; à Saint-Domingue, l'Hispaniola de Colomb, sa présence ne se limitait plus qu'à quelques comptoirs. Le reste de l’archipel des Antilles s'était volatilisé en mille royaumes menaçants, en un éparpillement qu’encourageaient toutes les puissances ennemies de l'Espagne.
Pour maintenir la prépondérance du fier drapeau espagnol sur des milliers de lieues d'océan, la couronne comptait sur quelques colonies perdues, comme celle d’Inarégua, où les gouverneurs se défendaient, vaille que vaille, contre l'adversité nombreuse.

 

* * *
 
Manuel avait ouvert la fenêtre, rabattant le rideau épais au bout de sa tringle de bois.
Ses yeux, habitués à fouiller les chiffres et à triturer les comptes, balayaient lentement la rade abritée en bas de la citadelle.
Le brigantin “l'Estrellamar” était mouillé à ses pieds et une foule de pirogues indigènes déchargeaient ses cales. Bientôt, il repartirait pour quelques traversées rapides du Passage du Vent,  vers La Havane de Cuba ou Port-Royal, chargé jusqu'à la gueule des richesses produites par la terre volcanique d'Inarégua. Ces pains de sucre extraits des cannes par des armées de nègres qui travaillaient dans les plantations et aux moulins royaux, dont la saine gestion incombait au gouverneur et l'usufruit revenait à la couronne.
Une décoration enrubannée, une pacotille dorée de plastron de subalterne ramassée tout à l'heure sur le bureau, ralluma son attirance pour l'or.
L’or, Manuel l'aimait passionnément.
Non pour sa possession et la puissance qui en découlait, qu'il connaissait que trop, mais par une fascination originelle du métal, cette brillance inaltérable semblable au soleil, particularité qui séduisait les peuples du Monde depuis la Genèse. Cet attrait de l’or lui venait du jour lointain de son apprentissage où il avait aidé au comptage d'une cargaison dans les services du Trésor, là-bas à Séville, aux entrepôts de la Tour de l'Oro.

Les galions ventrus de cinq cent tonneaux venaient en deux convois annuels de Véra-Cruz; du moins ceux rescapés des vagues océanes et des pirates. Ils avaient vidé sur les quais du port Sévillan de San Lùcar de Barraméda, leur cargaison de coffres, de sacs de cuir et de merveilles. Parmi les barres d'argent régulières, fondues à peine extraites des mines, se trouvaient les trésors confisqués aux peuples asservis, rapines en tous genres, collectées des confins du Brésil aux côtes américaines de Floride.
Les équipages de ces flottas, multitude d'une puanteur inouïe que plusieurs mois de mer avaient sevré des plaisirs terrestres, étaient débarqués sur des pontons mouillés dans une lagune du Guadalquivir. Ils n’étaient lâchés à terre qu'une fois les galéones vidées de leurs richesses et celles-ci bien à l'abri, à vingt-cinq lieues de là, dans les coffres de la Tour de l’Oro à Séville. 
Un mur de soldats armés jusqu'aux dents, interdisait alors l'approche des bateaux jusqu'au complet déchargement.  Progressivement vidées des centaines de quintaux de fret magnifique, les coques allégées montaient sur l'eau et leurs lignes de flottaison, couvertes de coquillages exotiques, montraient leur bande rugueuse de plusieurs pieds de haut.
A l'intérieur des arsenaux, après le transfert sur des chariots de métal bâchés et plombés aux armes du Trésor, les fonctionnaires, assistés des capitaines et des armateurs de la flotte, procédaient à l'évaluation du chargement. 

Moment crucial où chacun des intéressés veillait à la justesse des comptes.
A l’exception, bien entendu, de l'équipage, volontairement maintenu à l'écart des tractations, bien qu’il lui revienne de droit une portion congrue des richesses amenées à bon port. Le capitan général de la flottas percevait ses commissions, celles de ses officiers et de ses hommes.
Les maîtres d'équipages remettaient leur part à chacun des matelots une fois revenus à terre, où celle-ci disparaissait, la nuit même, dans les bouges de la vieille ville de Barraméda. Les fonctionnaires évaluateurs -dont faisait partie alors l’insignifiant commis Lanzada- participaient au comptage contradictoire des trésors rapportées. On séparait les lingots d'argent, de cuivre, d'or aussi, les pièces qui étaient comptées, pesées, étalonnées et marquées de l'estampille royale, alors que des merveilles d'orfèvrerie aztèque allaient se fondre dans des énormes fourneaux.

Manuel ne pouvait oublier qu'au passage sur les tables, il avait tenu entre ses mains des joyaux magnifiques qui allaient nourrir l'appétit insatiable des chaudrons rougeoyants. Bien à contrecœur, il avait versé dans les bouches brûlantes les délicates dentelles d'or des parures pectorales, les plaques décorées des cuirasses des chefs et les chaînes lourdes d'or Inca. Merveilles uniques d’orfèvrerie, souvent encore tachées du sang qui avait coulé en abondance pour leur possession.
Manœuvre iconoclaste, l'anéantissement d'une prodigieuse civilisation qu'exigeait l'avidité des Princes et que justifiaient les saintes - mais circonstancielles- bulles des Papes. Celles-ci ordonnaient à toute la chrétienté de chasser le malin dans toutes ses représentations. Le voyant partout présent sur ses merveilles, elles réclamaient impérieusement l’anéantissement de la magnificence universelle jugée païenne.
Combien furent détruits à tout jamais, des chefs-d’œuvre déclarés impies et blasphématoires par la sainte église des conquérants. 
Ces splendeurs en or et en pierreries, réalisées par des artistes pieux et adorateurs de la beauté, fondaient sous la chaleur des foyers rédempteurs et se transmutaient en véritables gouttes de soleil, l’astre vénéré, souvent représenté sur ces bijoux.
Maître incontestable, avec le représentant du nonce, de ce choix désastreux, l'Inquisiteur général d'alors surveillait d'un œil glacial et insensible, la fonte de toute cette extraordinaire orfèvrerie. Alors, par tombereaux entiers, les bijoux, les vases et la vaisselle, les cuirasses et les casques aztèques en or pur étaient écrasés et enfournés.

Manuel Lanzada, écœuré par ce vandalisme organisé, s'était bien vite fait porté pâle et avait maudit cet Inquisiteur général qui préférait l'or dans la vomissure bouillonnante qui emplissait les formes alignées des moules. Le métal en fusion, redevenu liquide sous le feu rédempteur de l'Enfer, refroidissait en prenant la géométrie régulière des lingots de formes égales, identiques et anonymes, qui pouvaient ainsi bien se ranger, s'aligner dans les profondeurs insondables des coffres du Royaume.
Des années après, à l'occasion d'une irrégularité vénielle relevée contre le haut personnage -une peccadille bénigne qui passa à portée de la vigilance exacerbée de Manuel Lanzada- celui-ci se souvint de son ressentiment.
Manipulant à son tour le pouvoir, Lanzada n'avait pas hésité à provoquer sa chute, éliminant cet homme détestable que l'avidité malsaine de sa charge poussa à anéantir tant de merveilles.
Manuel Lanzada avait fait bien du chemin depuis cette époque.


 
* * *
 
Ici, à Inarégua, accoudé à la fenêtre de son nouveau domaine, la beauté sauvage de la baie immense qui s’étalait sous ses yeux chassa ses souvenirs. Son regard embrassa pleinement la rade abritée, le cap noyé de verdure ou la forêt s’aventurait jusqu’à la grève que bordait une haie mouvante de cocotiers échevelés. 
Sur l’autre rive, ses yeux rencontrèrent une sorte de chantier naval où des hommes s’affairaient sur une coque ventrue qu’ils avaient échouée, simplement basculée sur son flanc, ses mâts et ses cordages trempant dans la lagune.
Un petit village indigène occupait le pied de la falaise luxuriante, abritant ses huttes de palme et ses jardins, sous l'ombrage des palmiers de la grande plage. Les matelots des navires de passage et les soldats du fort y trouvaient des femmes pour quelques pistoles. Ces femelles élevaient les fruits de leurs débauches en une progéniture contrastée qui peuplait toutes les îles de ces contrées.
Aujourd'hui, du village caraïbe montaient des panaches de fumée grasse et bleue, à la forte odeur de viande grillée car les indigènes boucanaient pour la saison des pluies. Ils fumaient les viandes pour leur propre consommation et aussi pour en vendre aux équipages qui rentraient vers leur mère patrie.

Des  rapports nombreux, qu’il avait lus durant son interminable traversée, Manuel Lanzada avait retenu que les galions des deux flottas annuelles mouillaient rarement ici. Il fallait vraiment une tempête pour qu’ils abandonnent leur route directe vers Séville et viennent s’abriter à Inarégua. Au cours des décennies, cela était arrivé une dizaine de fois.  Alors, attendant l’accalmie, ils restaient parqués dans cette anse protégée, encadrés par une importante escadre, “les Chiens de garde andalous", qui accompagnait les convois de La Havane jusqu'au bout de l'horizon. Ces brigantins, rapides et fortement armés, escortent les galéasses 
qui arrivent de très loin avec leur richesses : de Puerto Bello, de Spirito-Santo sur les côtes zapotéques de la Nouvelle-Espagne.
Depuis cent vingt ans, les descendants des escouades de Pizzaro, ces égorgeurs du Grand Inca Atahuallpa,  sont devenus la noblesse de la cour du Vice-Roi de Lima au Pérou. En perpétuant l’exemple de leurs aïeux, ils continuaient à écumer le pays fabuleux à la recherche de l'El Dorado des légendes. De leurs courses fécondes, ils remplissaient les bâts des cortèges de mulets qui franchissaient l'isthme de Panama jusqu'à Nombre de Dios où leur butin est embarqué sur les galions.
Une fois le convoi en haute mer sur la route de Séville, au delà des limites fluctuantes où sévissent les flottilles légères des pirates, l'escadre des “Chiens de garde andalous” rebroussait chemin et revenait à La Havane.
En revanche, les vivandiers de ces escadres d'accompagnement venaient se ravitailler quelquefois en eau et en viandes fumées au village en contrebas. Située sur le trajet des alizés, l'île était une escale appréciée, l'une des dernières de l’empire avant le grand large.
Bien que perdue dans les mers chaudes, la grande île d’Inarégua et sa citadelle constituaient l’un des sites stratégiques que la couronne souhaitait conserver. Sa place forte, même modeste, préservait l'apparence du prestige espagnol dans l'archipel. Ses immenses plantations et ses innombrables moulins utilisaient une main-d’œuvre considérable, et tous appartenaient aux domaines royaux.
Les obligations du gouverneur consistaient à en percevoir le bénéfice pour la couronne, une fois les esclaves, les planteurs nourris et les incontournables intermédiaires rassasiés.
 
Découvrant de son perchoir l’étendue immense de cette île, pourtant à peine décelable sur les cartes, Manuel prit conscience de l'ampleur de la tâche que ses gens et lui même, avaient à mener à bien. Il avait, devant lui, une véritable colonie qui se satisfaisait de sa production, nourrissait un petit peuple et sans doute, dégageait des surplus et des bénéfices suffisants pour justifier sa mission.
En arrivant du large, au delà des moulins aux ailes blanches visibles à distance, s'étendaient des mers de cannes à sucre sur les contreforts du volcan qui couronnait la portion septentrionale d'Inarégua. Cette vaste culture, qui assurait la principale richesse de l'île, se détachait en langues vert acide descendant par endroit jusqu'à la côte. Elle rognait partout sur l’émeraude sombre de la forêt tropicale qui couvrait encore la plus grande partie de la colonie Santa-Esperanza. 
L'inspecteur devra en faire contrôler les comptes, en établir les états, jauger sur pied l'épaisseur des cannes, leur densité, pour en déterminer approximativement le rendement, passé et futur, sur lequel il ajustera ses nouvelles estimations et ses redressements qui viendront étayer son rapport final. Ses comptables, des gens du cru amenés avec lui de Santiago de Cuba, suppléeront à son manque manifeste d'expérience dans ce domaine par un travail de questions judicieusement posées au premier mécontent venu, qu'ils ne manqueront pas de dénicher. Son interrogatoire, inspiré de celui terriblement efficace de l'Inquisition fournira, de gré ou de force, toutes les confirmations qu'on lui demandera.

* * *
Lanzada abandonna la fenêtre et sa vue féerique et ses yeux firent le tour de la grande salle.
A vrai dire, avant de convoquer le gouverneur, il souhaitait déceler la faille, trouver la cachette, le coffre secret où il devait cacher le non montrable, le camouflé, le soutiré des comptes royaux. Assurément, il ne pouvait se trouver qu’ici!
Son regard perçant balaya le baldaquin aux montants de dorures passées. En tête de lit, ses courtines grenats encadraient la magistrale œuvre d'art qui montrait son Excellence en chef de guerre sous son meilleur jour. Il en déchiffra la signature, cachée dans un pli enrubanné du costume chatoyant du personnage... Diego Vélasquez da Silva, un parent de son cher Sylvio.
Au pied de lit, oublié dans le rapide déménagement, un grand coffre dégorgeait de caleçons de coton et de chemises à jabots de dentelles... Manuel le fera rendre au gouverneur.
Une grande cheminée, au fronton pompeusement ouvragé, occupait le pan de mur en face. Par cette douceur estivale permanente, elle lui parait bien superflue. Lanzada apprendra plus tard qu'elle constituait un indispensable confort à la saison des pluies lorsque l'humidité, omniprésente, ne quittait plus les murs gorgés de salpêtre de la citadelle. Le gouverneur, sans doute frileux, devait y brûler le bois flotté qui s’amoncelait en bas sur les rochers.
Il ignorait encore qu'il venait d’aborder dans un pays de moisissures, où la pourriture de l’âme et des choses, était souveraine.

Dégagé du mur où s'ouvrait l’unique fenêtre, un lutrin portait un livre saint. Comme toile de fond, l’ouvrage disposait d’une tapisserie élimée représentant une scène galante en sous-bois. Tout proche, à dessein, un lourd flambeau de fer torsadé dardait ses pointes acérées piquées de chandelles. Sa lumière autorisait la pieuse lecture tout en flattant la scène bucolique. Derrière cette tenture, Manuel subodora une paire de portes épaisses et cloutées, occultant un placard secret dans le mur, peut-être même une véritable chambre forte...
Sans en discerner le moindre relief, à travers la tapisserie,  il pressentait l'énorme cadenas qui en obturait les panneaux.
Le fonctionnaire frémit d'aise… Le gouverneur a pu tout emporter sauf son armoire forte, vraisemblablement scellée dans le mur et les fruits du délit ne pouvaient qu’y être enfermés. Pourtant, il s'agissait bien d'un mur extérieur car la fenêtre, d'où tantôt il appréciait la remarquable vue, se trouvait près du lutrin. En se penchant au dessus du vide, Manuel remarqua qu'une échauguette 
flanquait l'angle du rempart, exactement au dos du mur en question... Et, fort curieusement, ses meurtrières à mousquet étaient toutes soigneusement calfeutrées!
Sa canine humide, en pointant sur sa lèvre, accrocha la lumière et sa main tâta le lourd tissu, remontant jusqu'à trouver un relief sous ses doigts...
Le fonctionnaire ne put résister plus longtemps et écarta la tapisserie. Il démasqua deux portes qui se découpaient sur le mur écaillé. Il dut déplacer le lutrin pour relever la lourde tenture…Mais, à son regret, pas le moindre cadenas n'interdisait l'ouverture du placard secret, simplement clos d’une vulgaire targette rouillée. Fébrile, il poussa le loquet et les portes libérées baillèrent en couinant... 
En fait de salle forte Manuel découvrit une petite chapelle sombre!...  Planté sur un petit autel poussiéreux, un crucifix décharné surplombait de sa douleur quelques fleurs fanées dans un vase. Deux bougeoirs d'étain portaient leurs moignons de chandelles dont la cire blonde avait figé un missel dans les plis de l'étoffe mitée du pieux tabernacle. 
Un peu dépité et une rougeur confuse aux joues, le fonctionnaire curieux se signa avant de refermer les portes. 
Son imagination lui jouait encore des tours, il jura de se surveiller afin de ne pas se laisser déborder par ses illusions. Sa charge, si exaltante qu'elle pouvait être, pesait sur ses épaules et entravait le déroulement de sa vie.

Il devenait suspicieux, aigri et voyait la malversation partout. Ainsi, dès son arrivée, il avait dû faire valoir les hautes prérogatives de sa charge, suivre le processus rigide élaboré par son expérience qui lui dictait de faire peur et mal, dès le premier contact. C'était, à son grand regret, le seul moyen pour que le respect s'installe durablement. Ici, à l'autre bout du Monde, les choses allaient-elles de la même manière?
Devrait-il montrer les dents et secouer les foudres de l'inquisition pour obtenir ce qu'il venait chercher? Ou bien, la simple bonne foi éclairerait-elle enfin son chemin, montrant la vérité sans voile, l'innocence véritable qu'il espérait rencontrer à chacune de ses inspections.
Hélas, dans son métier, il ne découvrait jamais autre chose qu'épaisse forfaiture, que malhonnêteté consommée, que perfidie à peine déguisée par des artifices que la rouerie des humains sophistiquait sans cesse.
A croire que la concussion et la corruption occupaient tous les étages de l'édifice de l’état qu'il visitait, en expert, depuis plus de vingt ans. Il faut dire qu'on ne mandait ses services que pour mettre le nez dans les affaires qui sentaient mauvais...Il ne pouvait rien y découvrir d'autre que du purin... Autant quêter des roses dans une porcherie.

Il se remémora les paroles de sagesse du vieil amiral dans son bureau du palais Mudéjar : Des conseils pleins d'humanité qui lui suggéraient de toujours privilégier l'écoute positive et bienveillante de ses assujettis.
Sur la table de bois ciré, il y avait les comptes des affaires en cours, des dossiers de cuir usés par une utilisation journalière du gouverneur. Avant de les compulser, Lanzada se servit une flûte d'un vin grenat d’une aiguière argentée mise aimablement à sa disposition.
Il ouvrit la porte et appela l’un de ses gens resté à l'extérieur et lui donna ses ordres en patois Sévillan.

        «Vay a tomar me el Gobernador, don Alezandro Espinozza!»

Il referma la porte et retourna s'asseoir sur le siège d'invité, devant le bureau, laissant le fauteuil à son Excellence. Cette position lui permettra de remettre l'homme dans son élément, à sa place habituelle où, d’instinct, il continuera à agir sans fard. Ainsi, il se réservait le droit de graviter autour de la vaste table, comme un rapace qui cherche le meilleur angle pour son attaque.
Trois coups à l’huis. Elle s'ouvrit bientôt sur le gros homme qui entra.
Son Excellence avait reprit du poil de la bête et des couleurs. Son menton pointait de nouveau en avant, évidente preuve qu'il avait retrouvé sa superbe et venait avec courage affronter l’acide représentant du Trésor.
Don Alezandro portait son habit militaire, galonné de passementeries dorées et sa perruque rousse, réajustée, lui donnait l'air d'un lord britannique. Sa grande tenue devait habituellement impressionner les foules.
Pensant bien faire, ses fonctionnaires zélés l'avaient débarrassé de son épée, ou plutôt du sabre à tout faire de ces colonies…Et l'attache vide à sa ceinture soulignait la grossièreté du geste.
D'ailleurs, le gouverneur s'en plaignit immédiatement... Juste après son salut qui s’avéra sans effusion.

 
«Monsieur l'Inspecteur Général! Les manières de vos gens sont bien rustres!
Je n'escomptais pas avoir la visite de gentilshommes du Trésor mais pas celle, non plus, d'aussi grossiers personnages! »

 
Il traversa la pièce, l'air sombre et s'assied machinalement à sa place.
 
«Passe encore que vous envahissiez ma citadelle, me sortiez de mon lit, vidiez mes armoires et buviez mon vin... Soit, vous avez tous pouvoirs du roi mais, m'enlever mon épée devant ma troupe... Cela dépasse les bornes de la décence et de la courtoisie la plus élémentaire!
Même les hérétiques Hollandais de Marten Tromp, Monsieur! Même ces gredins -dont je fus prisonnier- se sont conduits en “gentlemen” à côté de vos arsouilles!...
Notez bien, Señor, que je témoignerai, en haut lieu, de mon profond mécontentement concernant vos méthodes!
Après l'expression de mes humeurs que vous conviendrez bien justifiées, Monsieur “l'inquisiteur obstiné”, je suis aux ordres du roi Philippe pour vous aider dans votre mission!»

Don Manuel fut très surpris… Dans l’expression bien légitime de son courroux, le gouverneur venait d'employer le terme “d'inquisiteur obstiné”, titre moqueur que les gens de cour à Madrid lui donnaient dans son dos...
Comment connaissait-il déjà, son surnom?
Manuel convint que l’initiative de désarmer son hôte fut dénuée de délicatesse et, interpellant le planton à sa porte, il donna l’ordre de réparer, séance tenante, cette malencontreuse bévue. Le soldat s’exécuta et réapparut quelques instants plus tard avec le sabre à la garde dorée du gouverneur.

 
«Excellence don Alezandro, notre mission est difficile et nos gens loin de chez eux. Le voyage a été long et plein d'embûches... Pardonnez-leur ces méthodes, j’en conviens, un peu rustres! 
Voici votre épée, Excellence, avec mes excuses personnelles! »

Lanzada posa le sabre sur la table et faisant pivoter la pointe du coté du gouverneur:
 
«Toutefois, les ordres du roi vous concernant m'obligent à vous mettre en garde contre toute action qui viendrait entraver notre mission...Les lettres ordonnant le contrôle de votre colonie, dont vous avez eu lecture et dont vous ne contestez pas les sceaux, sont claires et sans détour...Vous n'ignorez pas qu'elles autorisent toutes latitudes pour vérifier la vérité des comptes, tout connaître des finances sur tout et tous, et extirper la corruption, si il y a lieu, par tous les moyens!»

En réponse, le gouverneur rétorqua :
 
«Certes, certes, Señor!... Mais que me reproche-t-on au juste? N'ai-je pas toujours loyalement expédié mes écritures à vos services? N'ai-je pas envoyé nombre de coffres de ducats en paiement régulier des impôts sur les bénéfices de nos plantations, ainsi que la juste part du Quinto Real?

Lanzada l'interrompit.
 
« Hélas, Excellence! Les services des Finances ont fait savoir au roi qu'il n'était pas parvenu dans ses coffres, un seul maravédis de votre colonie depuis de nombreuses années!»

Le gouverneur s'empourpra, réfutant avec force la moindre parcelle de responsabilité dans ce que Madrid lui reprochait.
 
«Qui puis-je si les flibustiers ont détroussé nos escadres, coulé nos galions et perdu nos livres!...Tenez, vous-même qui arrivez de Séville, vous avez conscience de l'immensité de l'océan et vous convenez que notre marine ne peut être partout!
L'amirauté de La Havane a la charge de protéger nos îles des pirates et des corsaires Francès qui pullulent autour de nous, avez-vous vu, seulement, l’ombre d’une seule de ses voiles? Sachez bien, Señor Inspecteur général, que si un seul, juste un seul de ces incapables amiraux de Cuba faisait correctement son travail, nos impôts parviendraient sans encombre jusqu'au roi!»

Ne cédant pas un pouce de terrain aux arguments courroucés de son obligé, l'inspecteur général se renfrogna et abandonna toute sentimentalité. 
 
«Excellence don Alezandro, je dois vous demander de bien vouloir me faire tenir l'ensemble de vos livres sur toutes vos exploitations... De plus, je compte sur votre entière disponibilité pour éclairer mes gens sur tous points qui pourront nous sembler sombres ou litigieux....
Vous comprenez bien que de votre bonne volonté à nous aider, dépendra notre promptitude à rassurer notre ministère sur le mal fondé des soupçons qui l'assaillent. Nous autoriserons, alors, la reprise de toutes vos augustes activités et prérogatives!»

Devant l’attitude inflexible du fonctionnaire, le gouverneur s’échauffa. Depuis des lustres de pouvoir solitaire, l’homme avait perdu l’habitude de recevoir des ordres.
 
«Dois-je comprendre, Señor Lanzada, que je suis, dès cet instant, un homme en état d'inculpation?»
 
Brusquement, les conseils de tolérance du vieillissime amiral revinrent à l'esprit de haut fonctionnaire et tempérèrent sa fougue.
 
«Allons Excellence, on ne dit plus cela maintenant à la cour!
Nos services sont tellement sollicités par les “affaires”, que nous n'employons plus ce terme outrancier! 

Si vous le voulez bien, nous dirons donc que vous êtes en état “d'enquête explicative”, ce qui ne doit pas vous empêcher de porter votre sabre et montrer fière figure à vos populations!»

Le gouverneur Espinozza réajusta la boucle du fourreau à son ceinturon. Ici, comme ailleurs, l'épée rehaussait l'homme et lui rendait toute son autorité. Incontestablement, le sabre pendu à son baudrier lui conférait une bien meilleure prestance et devant ses gens, sauva son honneur et son prestige. Plus tard, dans des circonstances plus dramatiques encore, Manuel découvrira que « l’intégrité de son prestige et la nécessité de sauver la face» étaient, assurément, les éléments prépondérants de son pouvoir!
 
«Excellence don Alezandro, encore un mot avant que vous ne partiez... Le rôle d'inspecteur général est ingrat, promettez-moi de nous aider, en votre âme et conscience, à rapidement démêler cette affaire!...Puis-je compter sur votre dévouement?»

Renfrogné, le gouverneur ne promit rien mais se montra sensible à la nouvelle approche du problème.
 
«Señor Lanzada! Si je suis accusé, je me défendrai point à point, ne comptez pas sur mes arguments pour m'abattre...
La vérité de mes comptes éclatera toute seule!»

Don Lanzada mit un terme à leur entretien en concluant :
 
«C'est exactement ce pourquoi, le roi Philippe m'envoie ici... Cette vérité sans tache, nous la feront resplendir ensemble!»

Dans l’étroit vestibule, le fonctionnaire ajouta, en lui béant la porte :
 
«Néanmoins, Excellence, considérez-vous comme un sujet de la couronne qui a des justifications à apporter au comptable du roi que je représente ici... Aussi, ne vous éloignez pas outre mesure... Bien le bonjour, don Alezandro!»

Le haut fonctionnaire salua avec condescendance le gouverneur.
La colère rentrée contracta les traits de la figure flasque de ce dernier et blême et glacial, il tourna le dos et quitta la pièce.

 
* * *
 

Il fut décidé que les six auxiliaires comptables ramenés de Santiago, occuperaient une salle voûtée du rez-de-chaussée du fort, proche de celle des gardes. Et, en gens soucieux de leur confort, ils ont passé la journée à organiser les lieux de leur séjour qui pouvait être long. Pour ce faire, ils ont promptement réquisitionné des bancs dans les communs, des tables, de la paille et un candélabre rouillé qu'ils équipèrent de chandelles neuves.
Les supplétifs indigènes, souriants et prévenants envers ces visiteurs en costumes sévères, leur proposèrent des hamacs tressés à leur manière.
Mais les comptables, plutôt citadins, préférèrent des paillasses qu'ils installèrent “à l'andalouse” sur un bat-flanc maçonné qui courait le long du rempart d'enceinte.
Puis, ils tendirent des cordages entre les anneaux scellés aux murs et firent enfoncer à leur demande et suivant leur plan, quelques vigoureuses pointes dans les solives noircies du plafond. Ces clous servirent à suspendre des pièces de toile, quelques grands draps usés cédés à contrecœur par la grosse intendante du gouverneur, qui formèrent ainsi des séparations verticales scindant la salle en plusieurs espaces. Ce faisant, ils réservent le côté lumineux vers la porte pour installer les tréteaux des tables de travail et, sur le pendant aveugle, le dortoir et les communs.
Les lourds coffres amenés depuis Santiago contenant leurs instruments de mesures, papiers et registres vierges, furent acheminés depuis la cour centrale sur le dos des soldats qui les gardaient depuis le matin. On les installa à leurs places, là où ils rempliraient le plus commodément leur office. Le bureau officiel du Trésor, annexe des Finances royales de Madrid, venait de prendre “pieds et corps” dans la colonie de l'île d'Inarégua et, dès le lendemain, les commis pourraient commencer leur fastidieuse besogne. L'inspecteur général vint approuver l'installation puis, rassuré sur l'énergie dépensée par ses auxilliaires, il passa le reste de sa journée à prendre ses marques en visitant le fort et ses nombreuses dépendances.
 
De son côté, son Excellence don Alezandro Espinozza, “gobernador de la colonie Santa-Esperanza”, privé de ses appartements, s'installa dans un autre bâtiment qui servait de remise, qu'une armée de serviteurs indigènes, houspillée par le major barbu, nettoya le reste de la journée.
Don Alezandro envoya prendre sa malle de chemises et son fauteuil en velours de Gênes, après l'obtention de l'autorisation qui lui fut donnée de bonne grâce par le haut fonctionnaire.
La vie dans les îles au contact des populations de cultures si diverses, a rendue le gobernador fin diplomate. Pressentant que le contrôle risquait de s'éterniser et plutôt que de subir, dans l’aigreur, la présence pesante et incontournable des nouveaux venus, don Alezandro préféra nouer des rapports cordiaux avec leur chef. Aussi, dès la fin du jour, il n’hésita pas à convier don Manuel à souper dans ses nouveaux quartiers et celui-ci, bien que passablement surpris, accepta d’emblée l’invitation.

Ce qui était, le matin même, un hangar sordide à peine habitable par les mulets, était devenu après une journée d’efforts déployés par ses gens, un logement très convenable. Surtout lorsqu'il s'agissait de son propre confort, le gouverneur dévoilait ses talents d'organisateur, en mettant toutes choses à leur juste place, avec un goût certain de l’artifice.
En utilisant une voile carrée, suspendue par ses bosses de ris 
aux poutres de l'entrepôt, il s'est fait dresser une vaste tente de campagne. Sortis de quelques butins occultes, d’immenses tapis habillaient de leurs couleurs chatoyantes l’intégralité du sol; au point qu’à aucun endroit où se posait le regard, n’apparaît la moindre parcelle de la terre battue de la grange.  Des toiles de coton aux curieux motifs exotiques, disposées avec bonheur, masquaient la rusticité des caisses et des tonneaux qu’elles transformaient en meubles d'appoint du plus bel effet. Au fond du campement, on devinait un lit pliant qu’une fine moustiquaire en tulle abrite des maringoins et des mouches. Partout, des chandelles neuves sont piquées sur des flambeaux en fer torsadé et illuminaient, sans ombres, le bivouac. Nombreux en ces contrées, les insectes volants et les habitants dérangés de la sombre remise grésillaient en s'y brûlant les ailes.
Don Alezandro, bien que respectueux des convenances apparemment sévères de son invité, possédait un goût immodéré de l’apparat. Aussi, ne pouvant se résoudre à l’abandon de toute ostentation, il avait fait installer ses couleurs et garder l'entrée de son nouveau quartier par deux soldats en uniformes, portant la hallebarde, la cuirasse de cuir et le lourd morion 
pointu, héritage désuet de la Conquista.

A l’heure convenue, le fonctionnaire traversa la cour dans le crépuscule divin des mers chaudes. Moment particulier, propre à ces latitudes, où les bruits de la forêt environnante se transformaient, en passant des chants diurnes aux cris nocturnes. A l'heure exquise des îles où la mélodie permanente des oiseaux est remplacée par le sifflement strident des grenouilles, innombrables mais totalement invisibles sous les feuilles luxuriantes.
Avec un bel ensemble, les soudards du porche, jusqu’ici avachis sur les trois marches de la grange, se redressèrent et saluèrent lorsque le haut personnage se présenta devant eux.
Don Alezandro accueillit son invité avec chaleur; tout empreint de l’indéniable fierté du véritable prodige que ses gens avaient réussi à accomplir dans cette seule journée.
Don Manuel resta bouche bée… Le nouveau logement du gouverneur était une pure merveille! Non par sa débauche de luxe, toute à fait déplacée dans le contexte de ce souper, mais en ingéniosité et en ordonnancement.
Son Excellence, elle aussi, s’était mise au diapason. En grand habit aux brandebourgs dorés et chaussée de ses bottes lustrées, elle avait fort belle allure pour le recevoir.
Quant à lui, le fonctionnaire du Trésor était vêtu de velours sombre aux attaches d'argent, ceint de l’écharpe de satin de sa charge, le col enserré de la golilla, cette fraise guindée de l'uniforme qu'on portait toujours à Séville
.
Dès son entrée et à son habitude, ses yeux balayèrent la pièce et inventorient toutes choses. Ils s'arrêtent sur un tableau immense qui occupait l’un des longs côtés de la tente.  Pour meubler son logis, plus d’ailleurs, par goût des belles œuvres que par patriotisme, le gouverneur avait fait accrocher ce grand cadre en bois doré qui représentait l'ancienne cour du roi Philippe, le second du nom.
L'inspecteur se planta devant lui, les mains derrière le dos et en détailla les personnages. Toute la noblesse est représentée sur cette toile superbe. Il y reconnaît les plus illustres, dont le grand amiral Médina-Sidonia, celui la même qui offrit à son roi la plus désastreuse défaite navale de son histoire, celle de l'Invincible Armada! Le tableau a plus de soixante-dix ans et ses couleurs sont à peine fanées.
Devançant la question qui brûlait les lèvres de don Manuel, le gouverneur retira un carré d'étoffe qui masquait l'angle bas du chef-d’œuvre.

 
«Voyez vous-même, Señor! Cette peinture est magnifique et digne d’un palais, mais elle est abîmée dans cet angle, roussie sur deux bons pieds carrés! Mes hommes l'ont sauvée de la perte irrémédiable sur une galéasse pirate en flammes, jetée sur notre côte!»
 
Brûlure qui rendait, effectivement, l’œuvre inacceptable et fournissait une raison suffisante pour justifier sa soustraction au butin d’objets d’art sélectionnés pour le Quinto Real, la part du roi sur toutes ces merveilles...
En cette occasion, les regards aigus des deux hommes se croisèrent comme se croisent les fers des duellistes...Complices ou ennemis, la partie qui s’engageait ne pouvait être que superbe.
Deux petits chandeliers d'argent éclairaient, a giorno, une table dressée tout à fait remarquable, que recouvrait une nappe aux motifs ouvragés. D'une aiguière, le gouverneur versa un vin écarlate dans deux flûtes élégantes; verre qu’il leva en un toast d’honneur à l’attention du haut fonctionnaire qui l'accepta.

 
« Merci, merci bien, Excellence de votre invitation!
Voyez-vous, en ce lieu superbe, nous pourrions croire, ce soir, qu'il s'agit d'un souper d'ambassadeurs, tant l'accueil est chaleureux !...
Je dois vous féliciter de la qualité de cet endroit et de l'honneur qui m'est fait d’inaugurer, avec vous, votre nouveau logement!»

 
Des femmes indigènes, pieds nus, entrèrent sans bruit dans la pièce, portant les premiers mets fumants qu'elles disposèrent sur la nappe immaculée.
 
«Ce souper d'accueil augure un séjour agréable que je souhaite, vous le comprendrez aisément, des plus courts; nos devoirs envers le roi, nous appelleront ailleurs dès la fin de nos investigations. Je vous sais gré déjà Excellence, de souhaiter nos rapports conviviaux car ils rendront, j’en suis sûr, nos contrôles plus faciles!»

Le gouverneur ne répliqua rien. Pour cette première soirée intime, il s’était interdit d’entamer la plus infime polémique, de jeter la moindre ombre sur la relation d’excellence qu’il entendait nouer avec le « visitador » et, il allait respecter son protocole jusqu'au bout.
Ils dînèrent de plats exotiques aux senteurs chaudes et épicées.

Plus tard, son Excellence don Alezandro se retira dans son campement, fermant à double tours la lourde porte. Les deux soldats s'accroupirent à la mode indienne et s'endormirent devant sans délai.
Au lieu de regagner l'appartement du gouverneur, réquisitionné avec une rudesse que l’excellence du souper lui fait regretter, le fonctionnaire gravit un escalier creusé dans la muraille et qui menait aux remparts.
Il arriva sur la terrasse supérieure pour se trouver nez à nez avec le canon menaçant du mousquet d’un vigile, jaillit de l’ombre à son approche. La lanterne de veille dévoilant la noblesse du visiteur, le rude soldat s’excusa du désagrément et le salua avec respect.
Aussitôt, l'homme retourna à son guet dans l’une des échauguettes couronnant les angles du rempart; celle-là même qui surplombant l'angle de sa chambre, s'élevait sur les deux niveaux.

Carrelée en pentes régulières, la terrasse haute du fort servait de récupérateur de pluie qu’elle dirigeait vers un probable réservoir. L'approvisionnement en eau potable demeurait le problème majeur de ces îles où celle-ci était rare et précieuse. Les nuages porteurs de pluie, ralentis par la hauteur du volcan, arrosaient largement le versant nord-est de l'île faisant que les sources y étaient abondantes; alors que les basses terres du sud, plus sèches, devaient se constituer des réserves lors d’averses moins fréquentes.
Manuel contourna le portique de bois où pendait le tocsin. On lui avait dit que  cette cloche de bronze rythmait la vie de la citadelle et qu’elle était l’unique vestige du clocher effondré de l'ancien village détruit. Bien que fêlée par sa chute, elle servait d’alarme en prévenant les alentours du moindre danger. L’andalou saura assez tôt, pour en subir le tintement aigre depuis son propre logement, qu’elle avait ici un usage journalier plus bucolique : elle ponctuait régulièrement le milieu du jour pour les paysans aux champs et les offices religieux du fort.
L'épais rempart crénelé entourait ce grand espace où, tous les dix pas, des canons pointaient leurs gueules vers la mer, prêts à vomir leur déluge de boulets sur tout visiteur belliqueux qui voudra forcer la passe.
 

Immédiatement après la Conquista et au cours des trente ans qui suivirent, toutes les îles des Caraïbes de quelque importance, furent renforcées d'un maillage serré de redoutes et de fortins. La présence d'une garnison espagnole dans chacune d’elles a entretenu la dissuasion face à l’adversité, en favorisant l’essor et le développement de la plus formidable organisation administrative et commerciale qui allait quadriller les territoires rattachés à la couronne d'Espagne : La fameuse “Casa de Contrataciòn”.
Dès le retour des “conquistadores”, lorsque l'or des parures et des mines indigènes arriva en Espagne, le besoin impérieux pour le pouvoir de maîtriser cette manne enfanta, immédiatement, cette organisation géniale. Bien vite, la “Casa” devint si puissante qu'elle installa ses gens dans le moindre îlot, pourvu qu'il y flotte la bannière de l'empire. Ainsi, depuis 1503, elle gérait entre autres richesses, l'or et l'argent des Amériques, depuis leur extraction des mines incas du Potosi au Pérou et de Zacatécas au Mexique, jusqu’à leur acheminement à Séville. Ce fabuleux trafic, assuré par deux “flottas” annuelles, s'appuyait sur une série de ports fortifiés qui seront autant de relais pour les convois qui transporteront vers San Lucàr de Barraméda, des dizaines de milliers de quintaux d'or et d'argent. Inutile de dire que depuis lors, le métal précieux, échappé des soutes éventrées de centaines de galions engloutis, jalonnait leur route en pavant d'or et d’argent les abysses de l'Océan.
Les premières installations militaires, si elles n'avaient pas disparues en fumée sous les assauts répétés des ennemis multiples de l'empire, étaient aujourd'hui vieillissantes et dépassées. L'artillerie moderne, formidablement destructrice et généralisée, rendait obsolètes tous les ouvrages qui n'avaient pas plusieurs pieds d'épaisseur à offrir en défense à ses boulets. Destinés à tenir en respect les pirates de tous bords que “les flottas” attiraient comme des mouches, les dizaines de petits fortins en troncs, édifiés sur la moindre hauteur, furent remplacés au long des ans par des forteresses redoutables.
Moins denses, elles ne protégeront que les meilleures rades; celles qui servent de refuge aux escadres pour les ultimes réparations avant d’affronter le grand large, l’immensité de l’océan où tous les coups restaient permis. C’est dans cette logique que fut choisi le site du rocher de Santa-Cruz de Toledo et la construction de la citadelle d'Inarégua avait duré dix ans, de 1603 à 1613. Elle découlait de ce choix stratégique déterminant et son administration politique, civile et militaire, incombait à son gouverneur qui y disposait des pleins pouvoirs.

Le gobernador Alezandro Espinozza n'entretenait que peu de rapports avec les vice-royautés du Mexique et du Pérou et encore moins avec la Havane dont, fiscalement, la colonie d’Inarégua dépendait. En fait, infiniment moins qu'il aurait dû normalement en avoir, si les administrations concernées avaient fait, réellement, leur travail de vérification. Aussi profitait-il, sans vraiment s'en plaindre, des divergences perpétuelles qui divisaient les multiples services chargés de la perception du Trésor. Ces chicaneries stériles occupaient leur temps et leur énergie en retardant indéfiniment les procédures et la déliquescence de l’autorité ne rendait pas superflus les contrôles de Lanzada.


Il faut dire que la Nouvelle-Espagne, si éloignée de la Métropole, avait vu s'installer deux cours majestueuses entourées d’une pompe toute royale qui avaient ramené des populations entières dans l'esclavage de la plus pure féodalité. Ces vice-rois, administrant des territoires immenses depuis leurs palais somptueux de Lima et de Mexico, s'estimaient être des "Seigneurs héréditaires" et leurs descendances multiples négligeaient le premier de leurs devoirs envers leur souverain : Celui de lever les impôts de la couronne aux Amériques.
Effectivement, ils s'en acquittaient bien mal et d'année en année, les envois de la Tierra Firme à destination du Trésor diminuaient avec constance.
De plusieurs millions d'escudos en 1640, le montant des impôts avait fondu dix ans après, à quelques centaines de milliers dont, bien peu, arrivèrent effectivement jusqu'aux coffres du roi... Les besoins exorbitants de luxe de ces nouveaux princes, en accaparaient l'essentiel!


L'inspecteur général Lanzada, qui avait cherché des poux dans leurs dentelles à l'école de la bureaucratie tatillonne d'Olivares, savait bien cela et savait aussi que contre les princes et leurs familles, personne ne disposait de moyens réellement coercitifs.
Seuls, les seconds rôles succombaient sous sa pression, les vice-rois sacrifiant, régulièrement, l’un ou l’autre de leurs hauts fonctionnaires sur l'autel de l'inquisition métropolitaine.
Peut-être, après tout, que le pauvre gouverneur Espinozza était le martyr qu'ils avaient désigné aux vindictes royales, l'os décharné qu'ils donnaient à ronger aux inspecteurs du Trésor, dont présentement Manuel Lanzada est le parfait archétype.

Manuel quitta la terrasse sous la lune pleine, saluant, d'un mot bref, le vigilant gardien et, dans la douceur exquise de la nuit tropicale, regagna ses appartements.

 

* * *
 

Carrera de Indias : littéralement “ Route des Indes”, en fait,  le nom générique du système mercantile espagnol sur les Amériques.
Echauguettes : Tourelles d’angle en surplomb des remparts, semblables aux poivrières.
Albergo : Auberge.
L'aménagement des comptable : De peur d'en manquer, cette gent de plumitifs emportait partout, une masse incroyable de papier quelle avait mission de noircir; faisant du moindre de ses déplacements, un déménagement considérable. 
Pont de la citadelle : Cette passerelle restait relevable par un jeu de fortes chaînes qui sortaient des ouïes de la maçonnerie appareillée de la poterne. On pouvait, sans aucun doute, en activer le puissant mécanisme dès l'annonce de l'approche, toujours redoutée, des bateaux pirates hollandais, français ou anglais, tous ennemis de l’Espagne en ce temps là.
Visitadores : Visiteurs, sobriquet désignant les contrôleurs métropolitains en inspection aux Indes Occidentales.
Cargador : Chargeur, affréteur, transporteur.
Les joailliers juifs : En ce temps là, le Trésor utilisait des joailliers juifs que leur industrie recherchée faisait échapper aux bûchers de l'Inquisition; ils débarrassaient les pièces des joyaux incrustés qui rejoignaient des coffres étroitement surveillés. Gare à celui qui, en l'avalant, tentait de dérober une pierre : il était éventré sur le champ et son larcin récupéré.
Galéasse : Navire de charge à coque ronde et ventrue, de 300 à 500 tonneaux.
Echauguette : Une sorte de petite guérite de cinq pieds carrés en écoinçon à la muraille, elle servait à mitrailler les assaillants en couvrant l'angle mort que formait à cet endroit, l'arrête du rempart.
Quinto Real : La cinquième partie de toutes choses revenait au Roi.
Bosse de ris : Cordages cousus aux voiles et les maintenant serrées, une fois roulées.
Morion : Casque des soldats espagnols embarqués avec les Conquistadores.
Golilla : Cette fraise ridicule toujours en usage à Madrid et qui s’avéra, tout comme l’ensemble de son habit, particulièrement inadapté à ce climat étouffant.

 
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