asturias-1652.com    3 Romans de Mer et d'Aventures    Bernard Espla  2011 ©   


Le roman l'Asturias 1652 comprend trois tomes qui se suivent :
Gobernador - Le Château d'Hermione - Les chiens de garde Andalous.

L'action se situe durant les années 1652 et 1653, à l'aube du règne du Roi Soleil. Les personnages évoluent dans l'empire immense du roi d'Espagne Philippe IV. Empire chancelant, en pleine déliquescence, arrivant à la fin de son siècle d'Or. 
Une période fastueuse où la vieille Europe gaspille, sans compter, les extraordinaires richesses extraites des Amériques dont se gorgent, au passage, les pirates et corsaires qui écument ses mers et les fonctionnaires -encore plus voraces- de ses propres ports. 
On suit en filigrane dans ce récit ruisselant d'embruns, les tribulations d'un inspecteur du Trésor Sévillan aux prises avec des flibustiers féroces pour la possession d’un navire superbe, incroyablement puissant et majestueux pour l’époque, “l’Asturias” qui donne son nom au roman.


L’ouvrage, que je vous propose en lecture à l'écran, est une œuvre romanesque basée sur des faits historiques.
Ainsi, la majorité des lieux, des événements et des situations sont authentiques et certains des personnages évoqués ont réellement existé. 
Pour ceux-là, j’avoue avoir, tout à la fois, réécrit une partie de leur vie, pris des libertés sur leur respectable histoire, les faire se comporter dans un sens profitable à mes héros et, enfin, m’être abusivement servi de l’imaginaire pour éclairer des épisodes obscurs de leurs flibustières existences. 
J’espère que de leurs tombes océanes, du fond de leurs sépulcres oubliés sous le sable de quelques îles prétendues paradisiaques, ceux qui ont vécu ces moments-là me pardonneront mes libertés. Quant à l’extravagance de leurs aventures, leurs fantômes, sans l’aide desquels ce récit n’aurait jamais vu le jour, m’ont persuadé que j’étais encore bien en-deçà de la réalité.


Bernard Espla
       Asturias1@orange.fr

 
Le site complet du roman l'Asturias 1652 est en cours de construction
Le tome premier "Gobernador" a été installé le 17 décembre 2011
 
 


PROLOGUE
 
«Moi qui suis mort le jour de la Saint Marc, j'ai vécu pour être témoin de la fin d'un homme qui se plaisait à dire qu'il serait témoin de la mienne, captif et enchaîné.Tels sont les puissants secrets de Dieu.»
                                                                                                            Francisco Quevedo y Villegas  - 1645
 
 
 E n ce dix-septième jour de janvier 1643, le Roi Philippe IV entérina la décision qui mettait un terme à la vie politique d'un des ministres les plus prodigieux de l'Europe de ce dix-septième siècle. L'Espagne, en colère, venait de répudier celui qu'elle avait adulé si longtemps : Le Comte don Gaspar Guzmàn, Duc d'Olivares.
Au royaume de France, le 4 décembre précédent, la mort avait éliminé de l'échiquier politique son grand rival : Le Ministre Cardinal de Richelieu.
Apprenant cette nouvelle, qui n'attristait pas outre mesure son cœur, le Roi d'Espagne jugea bon de prendre personnellement en main la destinée de son royaume.
«Yo tomo el remo» , écrivait-il à don Francisco de Mélo, le lointain gouverneur de ses provinces des Pays-Bas...
“Félipe el Grande” reprenait la barre du pouvoir après l'avoir abandonnée, durant vingt-deux ans, entre les mains du Comte-Duc d'Olivares.
Venant aux affaires après tant d’années d’insouciance, le descendant du souverain sur l'empire duquel le soleil ne se couchait jamais, dut convenir que son influence et son prestige international s'étaient effrités à force de défaites et de compromissions.


Hier encore, on parlait castillan de Séville à Bruges et de Naples à Lisbonne et don Luis Mendez de Haro, son nouveau premier ministre, héritait du gouvernement d'un royaume considérablement amoindri. Autre humiliant constat, cela n’allait pas mieux dans son Nouveau-Monde. Campés sur leurs prodigieuses fortunes, l
es Vice-rois de Lima et de Mexico réclamaient leur autonomie et levaient leurs impôts. Pareillement, ils gardaient pour eux le métal noble que les mines, exploitées avec avidité, produisaient de plus en plus chichement.

Les maigres reliefs, ceux que ses vassaux consentaient à expédier vers la Métropole, étaient la proie des pirates, corsaires et flibustiers, de toutes les nations qui infestaient ses mers. 
Cette situation provoquait le tarissement du véritable fleuve d'or et d’argent qui traversait l'Atlantique depuis des décennies. Manne régulière qui avait permis toutes les audaces militaires à Olivares en assurant la marche de ses armées aux quatre coins de l'Europe. Si cette déliquescence présageait les pires calamités pour l’Espagne, cela annonçait, aussi, l’irrémédiable déclin de la prépondérance castillane sur les Indes Occidentales.

Si, 
en cet instant, un observateur doté d'une vision planétaire pouvait faire l'inventaire des malédictions qui allaient frapper l'Espagne durant les dix années suivantes, il décrirait qu'il ne voyait partout que fraudes et corruptions, que replis honteux, batailles perdues et bateaux sombrant en Armadas entières. Et, pour couronner le tout, en ultime punition de tant de vanités et de magnificences gaspillées, la terrible peste, le Fléau de Dieu, s'abattra sur ce royaume et ses malheureux habitants. 

 
En cette fin d'hiver 1652, ce dramatique bilan poussa le Roi à ordonner de poursuivre « des foudres de l'inquisition » cette fraude omniprésente jusque dans ses lointaines colonies de la Nouvelle-Espagne. 
Nouvellement promu inspecteur général du Trésor, don Manuel Lanzada partageait son autorité entre Séville et le port de San Lùcar de Barraméda.

Travailleur opiniâtre, comme le sont les hommes ambitieux de médiocre naissance, il fut instruit aux habiles méthodes du Comte-Duc d'Olivares et les appliqua, avec un dévouement sans faille, aux intérêts des nouvelles causes de don Luis Mendez de Haro.
Son parcours tortueux, parsemé d'embûches qu'il sut éviter à ses maîtres, le hissa au rang des initiés des arcanes et des subtilités du pouvoir.

 
Dès cette époque et par sa charge, don Manuel participa à l'élaboration des ordonnances drastiques qui allaient sanctionner les gouverneurs indélicats résidant à l’autre bout du Monde. Ces dispositions visaient les potentats qui trichaient trop grossièrement, menaient un train ostensiblement démesuré ou, sur lesquels pesaient quelques rancunes tenaces de la Cour... 
Désignés comme contrevenants à la Couronne, 
ceux-là seront poursuivis jusque dans la sinécure de leurs colonies, même celles indécelables dans l’immensité de ces poussières d'îles des Indes Occidentales.

 
C'est donc dans ce climat sombre et suspicieux que débute ce récit et l’incroyable vélocité des mots nous transporte, précisément, au mois de mars 1652, à la Jamaïque.  
Dans l'une de ces riches terres tropicales du royaume d'Espagne où est mouillé, à l'abri de la magnifique baie en croissant de lune de Port-Royal, le navire amiral de la flotte du Couchant : l'Asturias...


 
LE CHAPITRE PREMIER DU ROMAN EST ACCESSIBLE PAR LE MENU LATERAL
 

QUELQUES MOTS SUR LE FONCTIONNEMENT DES INSTITUTIONS ESPAGNOLES EN 1652 
LA CASA DE CONTRATACION & LA CARRERA DE LAS INDIAS 


Mise en place dès la Conquista, la Casa de Contratacion de Séville était une administration extraordinaire qui organisait, gèrait et réglementait le trafic commercial avec les Amériques depuis janvier 1503. Invention géniale, purement sévillane, que les Sévillans maintenaient sous leur coupe avec jalousie. 
Instrument du monopole royal sur l'ensemble du trafic mercantile avec les Amériques, en particulier sur l'encaissement du "Quinto Réal" la part du roi de 20% sur toutes les importations; la Casa contrôlait ainsi tous les embarquements, marchandises, équipages et passagers des navires, avec des missions qui n'étaient pas uniquement fiscales, mais aussi, d'évaluation des capacités et de formation des capitaines avec délivrance des licences de transport.
En retour, ses pilotes 
recueillaient et transmettaient les informations pour la mise à jour de la cartographie permanente des côtes rencontrées. Par ailleurs, et ce n'était pas la mission la moins importante, la présence obligatoire de ses agents à chaque embarquement devait garantir l'émigration "exclusivement catholique" vers les colonies nouvelles à peupler. 
Les enjeux et retombées étant énormes, on peut penser que les fonctionnaires de cet organisme, soumis à une corruption à grande échelle et à tous les niveaux, n'allaient jamais empêcher et, bien souvent, grandement faciliter, la contrebande et les embarquements clandestins.


Durant les huit premières années du gouvernement de don Luis de Haro, le commerce entre l'Espagne et ses colonies avait bien changé. Les mesures drastiques contre la fraude omniprésente, que le nouveau “Privado” du Roi avait activé, même si elles mirent plusieurs années à parvenir jusqu'aux îles lointaines, provoquèrent l'arrivée de légions de fonctionnaires tatillons. 
A Séville, on avait tenté de juguler la corruption, au sein même de la Casa de Contrataciòn, en éradiquant les têtes perverties de cet organisme tentaculaire, jusque dans ses ramifications les plus obscures, n’hésitant pas à compromettre les protégés de l'ancien régime du Comte-Duc d'Olivares.
Ses méandres compliqués, tous sous l'influence des marchands du Consulado et des grandes familles Andalouses, furent infiltrés par des fonctionnaires zélés qui servaient le nouveau premier Ministre don Luis Mendez de Haro. 

Quasiment partout dans le Nouveau-Monde, la chose fut vaine et, bien vite, on se rendit à l’évidence qu’il était préférable d’installer une administration nouvelle, en parallèle à la vieille Casa.
Dans beaucoup de colonies, comme à Port-Royal, les services des nouveaux administrateurs ont purement et simplement investi les places encore chaudes, substituant de nouvelles têtes dévouées, serviles et fraîchement débarquées, aux vieux briscards avariés qu’on délogea de l'opulente sinécure de leur monopole.

A Madrid, on pensa naïvement que l’installation de ces fonctionnaires métropolitains allait bannir les pratiques illicites de l’empire...
Hélas, c’était méconnaître la magie ou, plutôt, la malédiction des Caraïbes, celle qui chavirait les consciences les plus honnêtes vers les vices que procuraient l'or et l'argent faciles. Car, ici, ces métaux nobles circulaient de la même façon que le cuivre ailleurs et corrodaient tout et tous.
Cette nouvelle race de vautours, en habits sombres à cols blancs, qui devait contrebalancer la flibuste, s'allia bien vite à elle pour dépouiller la Couronne d'Espagne des richesses de ses possessions lointaines des Caraïbes. Rien n’échappait à leur voracité : La contrebande, la fraude, les bénéfices sur les surcharges des galions, les commissions sur les courses, détourneront autant de millions d'escudos qui ne rejoindraient jamais les coffres taris du roi Philippe IV. 

 Fonctionnant depuis des décennies sous le nom de la “Carrera de las Indias” (Route des Indes) ce vocable englobait la totalité des trafics des flottes entre l'Espagne et le Nouveau Monde. En particulier les "Flottas",ces convois traversant l’Atlantique venant d’Espagne, Flottas de Oro ou de Plata, les convois en retour chargés des trésors du nouveau Monde. La puissance maritime du système mercantile, imaginé par les Espagnols à l'échelle du Monde, dont l’épicentre résidait aux Antilles, perdurait depuis un siècle et demi, en dépit des tributs colossaux payés autant aux éléments qu'aux pirates de tous bords qui écumaient ses eaux.  

Il est difficile d'imaginer les immenses distances que devaient parcourir les escadres transportant ces fortunes avant d'arriver au port de San Lùcar de Barraméda (Port de Séville sur l'océan a l'embouchure du Guadalquivir). Effectivement, une à deux fois par an, en mai ou en octobre, repartait du port de Nombre de Dios, et depuis quelques années de Puerto-Bello, le chargement précieux  des “Naos de China”, ces énormes galéones de six cents à mille tonneaux, arrivant bondées des marchandises du fabuleux Orient. Après mille aventures, dont l’une des pires restait la traversée de l'isthme à dos de mulets, ces chargements inestimables de joyaux, d’argent, d’épices rares et de soieries, poursuivaient leur circumnavigation pour, enfin, aboutir sur les tables et parer toutes les cours d'Europe.

Inutile de dire que des cargaisons complètes disparaissaient entre le point de départ et l'arrivée. Des mondes entiers vivaient des prélèvements, officiels ou frauduleux, soutirés de leurs cales, avant que leurs richesses remontent entre les rives du Guadalquivir jusqu'au pied de la Tour del Oro à Séville, terme de leur voyage. Là encore, jusqu’à l'ultime instant où les chariots plombés pénétreront dans les salles fortes de la Monnaie, les fonctionnaires concilieront, sans grand trouble de conscience, le service du roi et leurs propres intérêts. L'énorme engrenage générait de multiples intérêts, souvent divergents mais qui, en fin de compte, parvenaient à enrichir les populations locales et le fisc. L'administration tatillonne de la Casa n'empêchera jamais et, parfois même, justifiera l'omniprésence interlope de cette fraude. 

La fraude la plus commune s'appelait la surcharge : Après l'encaissement des taxes royales alcabalas et autres almojarifazgos par la Casa, les capitaines cupides surchargeaient, à déraison, leurs bateaux de fret et de passagers en surnombre pour leur propre compte.
Après l’ultime visite des officiers de l'amirauté, il n'était pas rare qu'ils sacrifiassent -en les laissant à quai si ce n'est en les jetant à la mer- les lourds armements réglementaires du bord. Et, cela, au bénéfice de quelques dizaines de pauvres bougres qui payaient une véritable fortune leur passage vers des rivages prétendus idylliques. 

Après l’épreuve d’un voyage de cinquante à cent jours de mer, souvent forte, à l’approche des îles espérées qui, enfin, se dessinaient à l’horizon, ces convois poussifs n’étaient pas au bout de leur peine… Car ils devenaient la proie de la flibuste. Cette engeance sournoise, toujours aux aguets et prompte à profiter de l'aubaine, se précipitait pour dévaliser ces navires alourdis qui, incapables de fuir, se rendaient alors, sans le moindre combat. Si la canaille de ces parages préférait, de loin, surprendre les flottas chargées d’or lors du retour vers l’Espagne, elle ne négligeait jamais d’intercepter les navires arrivant de Séville qui transportaient, souvent, des denrées sous monopole, telles le mercure et la poudre à canon.

La florissante Cuba, la perverse Jamaïque, Saint-Domingue et Porto Rico agissaient en couvercle d'un formidable chaudron maintenant la pression sur cette mer intérieure. Cette immense mer, hier encore exclusivement espagnole, que verrouillait le chapelet ininterrompu de ses îles qui s'étalent des Bahamas à la Nouvelle-Espagne.
Lieux obligatoires de passage, les goulets étroits de quelques milles voyaient la convergence des “flottas” de la Nouvelle-Espagne et des armadas de la Terra-Firme assurant le transit du commerce venant du Pacifique. Quant à la Jamaïque, elle avait la chance d'être la première grande terre abordée et, Port-Royal, la première escale "digne de ce nom" que touchaient les convois de Puerto-Bello, ceux-là mêmes qui transportaient l'or du Pérou.

LA RADE NATURELLE EN CROISSANT DE LUNE DE PORT ROYAL DE LA JAMAIQUE

L'arrivée d'un convoi venant d’Europe, même réduit à quelques unités, constituait un événement important dans la vie de Port-Royal. L'économie coloniale de l'île dépendait du rythme des flottas et du commerce fécond qu'il engendrait. 
Depuis des lustres, Port-Royal prospérait du retour vers le vieux continent des richesses soutirées à l'autre formidable partie de l’empire, côté Pacifique, celle sous la responsabilité du vice-roi installé à Lima. 
Port-Royal de la Jamaïque ne sera jamais le lieu principal de concentration des convois avant la grande aventure de la traversée de l'Océan. Privilège que détenait réellement La Havane et sa baie fermée hérissée de forts. 
En revanche, c’était une ville importante pour le ravitaillement en biscuits de mer, la nourriture de base des escadres, dont elle s'est faite une spécialité. Elle stockait et fournissait aussi à tous les vivandiers des navires, la viande fumée, le très apprécié “boucan des Indiens”, monopole que lui disputaient quelques havres rivaux de la vieille Hispaniola : Léogane et Port de Paix.  

Ce petit bourg neuf de Port de Paix, bien que gâté par son nom béni, ne put jamais lui faire une réelle concurrence car il se situait juste en face de l'île honnie de la Tortue…
Le repaire inexpugnable de la flibuste. Mille fois maudite, cette île française de la Tortue était incrustée comme un chancre à Saint-Domingue et ses parages malsains, infestés de pirates, avaient une réputation exécrable auprès de tous les capitaines espagnols.

 


L'HISTOIRE DU FORMIDABLE NAVIRE L'ASTURIAS


Le vaisseau avait été construit au royaume de France entre 1629 et 1635 précisément à la Roche-Bernard. Chantier naval situé au milieu des bois de chêne de la Duchesse de Nohan dont on tirait la matière, le long de la Seudre, une rivière côtière à fort marnage.[6]
Mis à l'eau en août 1638, il est armé et devient dès le printemps 1639, le vaisseau amiral d'une escadre Française réunie dans la rade abritée de Saint-Martin en Ré.

A l’époque, le navire s'appelait le «La Couronne» et naviguait sous les ordres d’un grand amiral, ami intime de Richelieu, Monsieur Isaac Delaunay Razilly. En août de cette même année, l'escadre et son navire amiral partirent en campagne sur les côtes d'Espagne.
Le bateau de guerre fit forte impression en détruisant, face à la ville de Laredo en Biscaye, un navire capitan de la flotte du roi d'Espagne et en incendiant un autre, qui fut drossé à la côte. Contrairement à l'épisode victorieux de l'amiral Delaunay, qui présageait pourtant un avenir prometteur pour le «La Couronne», une période sombre et néfaste débuta pour le vaisseau de ligne.
Au mois de septembre de la même année, l'Amirauté française commença par le désarmer, cédant à des querelles d'amiraux et à un besoin urgent  de canons.  Il fut oublié le long d'un quai jusqu'au jour où, devenu encombrant, on décida de le changer de port d'attache. Alors, avec un équipage réduit, enrôlé sans discernement sur le quai et sans prémunir son bord de la moindre escopette, les autorités portuaires lui firent reprendre la mer. 
La terrible tempête, qui fit rage durant cette malencontreuse manœuvre, eut bon dos car l'enlèvement du navire, réalisé et réussi sans un seul coup de feu par la poignée de gredins embarqués et, cela, à peine à quelques encablures de la côte, aurait fait rire les amirautés du reste de la Terre!
Les matelots, qui n'abondèrent pas dans le sens des mutins, furent décimés ou, pour les plus chanceux, jetés dans une chaloupe. 
Chaloupe que l'on incendia avant de la lâcher en fortune de mer dans les courants nombreux de ces parages. L'océan démonté se chargea de rejeter, à la côte, les restes de l'esquif, reconnaissables à la devise prémonitoire marquée au fer sur son tableau arrière :
“Subdidit Océanum».

Ces simples débris de barque suffirent à justifier la perte "corps et biens" du navire royal le “La Couronne” qui fut, en conséquence, rayé des cadres et des effectifs de l'Amirauté, sans autre forme d’enquête.
Quant aux mutins, ils ne firent pas de longs bords sur leur nouveau bateau désarmé car, pour leur perte, ils croisèrent, au large de Bordeaux, une capitane espagnole qui les captura sans coup férir.
Peu après, le bâtiment prisonnier fut ramené à La Coroña et entra au service de Sa Majesté très Catholique Philippe IV. Alors, l’autorité, le trouvant si beau et si majestueux, jugea
digne d’être rebaptisé du nom de la province des Asturies, pensant l’initiative favorable à la venue d’un héritier mâle qui en deviendra le Prince.  Bravant, ainsi, par ce geste fatidique, la tradition, connue sous toutes les latitudes, qui veut que cela concoure, généralement, au malheur du vaisseau. Là, le navire ne s’en porta que mieux encore ; mais l’histoire prouva que son bien innocent parrain, qui naquit en 1661, hérita du poids terrible de la malédiction.
C'est sous le nom de “l'Asturias” qu'il devînt le fringant vaisseau amiral d'une flottas chargée jusqu'au pont de produits manufacturés, qui traversa, sans ambages, l'océan vers les colonies des Indes Occidentales.  Depuis huit ans, il naviguait sous la bannière de la couronne d’Espagne dans les eaux des Caraïbes, des Bermudes et dans le golfe du Mexique, escortant les galions ou transportant, lui-même, des notables d'un bout à l'autre de l'archipel des grandes et des petites Antilles.


L'Asturias est un vaisseau puissant de trois mâts et beaupré, de fort tonnage environ 2000 tonneaux, d'une cinquantaine de pieds environ au maître bau. A l’œil, la hauteur de son grand mât équivaut à sa longueur, deux cent à deux cent dix pieds. Ce qui veut dire qu'il a un tirant d'eau[8]  d'au moins dix pieds, peut-être quinze en charge.
Le navire possède, à nouveau , toutes ses bouches à feu. Un bel armement flambant neuf sortant des fonderies de l'arsenal royal de Santander. En comptant les mantelets des sabords, on en dénombre soixante ce qui voulait dire autant de canons. On remarque une particularité qui devait en faire un redoutable adversaire : Sa proue est garnie de huit pièces de chasse et sa poupe de douze canons de retraite. Sans compter les couleuvrines de ses dunettes et sur les bastingages diverses fourches vides à faucons[10] sans doute remisés dans son magasin d'armurerie. 
Majestueux, 
le château-arrière est tout rutilant de l’or des lanternes gigantesques qui le surmontent. La voûte d'arcasse[11] est percée des mantelets des sabords de fuite.
A l’origine, l'immense tableau de l’Asturias s’ornait de l'écusson «Aux anges supportant la Couronne de France»…Dès sa prise et pour son nouveau baptême, on l’avait remplacé par les blasons compliqués des vice-rois de Lima et de Mexico que coiffaient, tout au sommet, les armes de “Felipe el Grande” le roi très Catholique avec la croix des Asturies. 
L'ensemble en bois sculpté, bien que décoloré par le sel du grand large, rehausse toujours de ses ors et de ses pourpres le linteau des fenêtres du pavois des appartements du commandant et des nobles voyageurs. En longeant la muraille abrupte du navire, on peut encore remarquer les traces des fleurs de lys, peintes en hermine sur fond d'azur, dont le motif répété ceinture le bastingage juste au-dessus de la ligne redoutable des canons.




La représentation, ci-dessous, du peintre contemporain Jacob Gerritz, montre bien les extraordinaires proportions du navire "La Couronne" au regard de la taille du vaisseau de ligne, habituellement construit par les charpentiers Hollandais.

Voir aussi la fiche complète du vaisseau l'Asturias dans le chapitre :  Navires en présence.

Privado : Nom donné au premier ministre du roi Philippe IV.
Carrera de las Indias : Route des Indes, couvre la totalité des trafics entre l'Espagne et le Nouveau Monde.
Flottas : On appelait ainsi les convois traversant l’Atlantique venant d’Espagne, Flottas de Oro ou de Plata, les convois en retour chargés des trésors du nouveau Monde.
Alcabalas et Almojarifazgo : Taxe variable de 10 à 20% sur les produits circulant dans  l’empire et taxe pour l'accompagnement.
Terra Firme : Terre Ferme, cri des vigies à l’annonce d’une terre et par extension, vocable pour désigner les territoires du continent en opposition avec les îles.
Fort marnage : Se dit d'une rivière dont la hauteur d'eau dans son cours inférieur est influencée par la marée. Différence entre les plus basses et les plus hautes eaux.
Maître bau : Nom donné à la plus grande largeur d’un navire.
Tirant d’eau : Profondeur du navire sous la ligne de flottaison.

Mantelet des sabords : Volets de bois qui obturaient les sabords, ces ouvertures de la coque d’où tiraient les canons.
Couleuvrines et faucons : Petits canons à mitraille de pont, souvent montés sur des axes ou des fourches et manœuvrables par un seul homme.
Voûte d’arcasse : Débordement du château-arrière en surplomb du gouvernail.


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